--Dieu y pourvoira, réplique simplement le comte. Pour toi,

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FILS D'ÉMIGRÉ

PAR

ERNEST DAUDET

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

_À ma Fille

MARIE-THÉRÈSE DAUDET

Ce Roman est dédié._

CHAPITRE PREMIER

CE QUI SE PASSAIT À SAINT-BASLEMONT EN 1792

En juin 1792, à la tombée du jour, dans une chambre du château de

Saint-Baslemont, à l'entrée des Vosges, une femme et un enfant sont

agenouillés devant un grand crucifix accroché au mur, entre des

portraits d'ancêtres. Quoique la femme ait dépassé la première jeunesse,

on la devine vieillie par la douleur plus que par l'âge. Ce qui lui

reste de beauté resplendit encore sous ses cheveux blonds, dans l'éclat

de ses yeux, dans la pureté de ses traits, dans la pâleur de son teint.

Habillée d'une robe noire, en laine, sans ornements, toute sa personne,

cependant, trahit tant d'élégance hautaine que ce vêtement de deuil la

pare à l'égal des habits de cour qu'elle est accoutumée à porter. Elle

se nomme la comtesse Louise de Malincourt.

L'enfant est son second fils, Bernard, celui qu'on appelle M. le

chevalier. Il a treize ans à peine. Mais, depuis longtemps, il voit

autour de lui des visages si tristes, il entend exprimer de si vives

alarmes, raconter de si sombres histoires, proférer de si violentes

menaces, que son esprit s'est mûri prématurément, et, qu'enfant par

l'âge, c'est presque un homme par la pensée. Cette précocité se devine à

l'expression inquiète de son regard, à la gravité répandue sur ses

traits, au pli contracté de ses lèvres déshabituées du rire. Il est

mince et brun, son front haut et large sous la perruque poudrée. Son

habit violet, en soie unie, flotte sur les formes de son buste,

élégantes quoique un peu grêles, et plus bas que la boucle d'argent qui

arrête la culotte au-dessous du genou, la jambe se dessine fine et

vigoureuse.

Agenouillé près de sa mère, il s'associe mentalement à la prière qu'elle

récite à haute voix.

--Mon Dieu! dit-elle, daignez protéger et soutenir dans leur infortune

S. M. Louis XVI, sa famille, les princes ses frères et ses neveux. Je

vous implore aussi pour mon mari, pour moi-même, pour mes enfants,

surtout pour l'aîné que le service du roi expose, loin de nous, à

d'innombrables périls.

Dans l'accent de cette ardente supplication se devinent les angoisses de

l'épouse et de la mère. Elles sont cruelles, ces angoisses, cruelles et

justifiées par les événements survenus depuis la Révolution: le 14

juillet 1789, la prise de la Bastille; le 5 octobre de la même année,

l'invasion de Versailles et le retour forcé de la famille royale aux

Tuileries; en 1790, la fête de la Fédération; en 1791, la tentative

avortée de Varennes et l'arrestation du roi fugitif; puis les massacres

dans les rues de Paris, le pillage d'un grand nombre de châteaux, la

fuite précipitée de plusieurs milliers de nobles, l'arrestation de

beaucoup d'autres, l'audace croissante du parti jacobin et de la Commune

de Paris. Avec un tel passé, que ne peut-on craindre de l'avenir? Cet

avenir, la comtesse de Malincourt, à travers son imagination enfiévrée,

le voit troublé, violent et sombre.

Et sa vision n'exagère rien. Ne touche-t-on pas à la journée du 10 août,

durant laquelle sera proclamée la déchéance de Louis XVI, et aux

journées de septembre, effroyable prologue du 21 janvier et des actes

féroces qui suivront? Sans cesse cette vision angoissante la poursuit,

lui montre son mari et son fils aîné payant de leur vie leur dévouement

à la cause royale. Ne recevant, depuis qu'ils sont partis, que de rares

nouvelles, toujours seule avec son fils cadet dans ce grand château où,

quoiqu'elle n'ait jamais fait que du bien aux habitants de

Saint-Baslemont, elle n'ose se croire en sûreté, elle vit écrasée sous

une douleur persistante que les tendres soins de Bernard ne parviennent

pas à alléger.

Quand, la prière achevée, elle se lève et va s'asseoir près de la

croisée ouverte pour respirer un moment l'air apaisant de cette journée

d'été qui finit, des larmes mouillent ses joues.

Bernard s'approche d'elle, se met à ses pieds, les coudes sur ses

genoux, les mains croisées, et lui dit:

--Si vous saviez, mère chérie, combien je suis malheureux quand vous

pleurez, vous ne pleureriez plus!

Ce reproche affectueux; la rend à elle-même. Elle prend à deux mains la

tête de l'enfant, et, l'embrassant passionnément, elle soupire:

--Pardonnez-moi, mon fils. Je voudrais vous offrir toujours un visage

souriant. Mais la poussée de mes pleurs est plus forte que ma volonté.

Je songe aux malheurs publics, aux malheurs privés, aux nôtres...

--Vous disiez cependant, ma mère, qu'il fallait avoir confiance?

--Oh! je l'ai eue, je l'ai eue longtemps. Même lorsque, l'an dernier,

votre frère est parti pour aller rejoindre à Coblentz nos seigneurs les

princes, frères du roi, elle ne m'a pas abandonnée. Mais, depuis, tant

de catastrophes sont survenues, tant de dangers nous menacent!... Si, du

moins, votre père était près de nous...

--Il reviendra, il reviendra bientôt!

--Depuis qu'il est parti, depuis trois mois durant lesquels nous n'avons

reçu ni lettres de lui, ni lettres d'Armand, je me suis souvent leurrée

du même espoir... Mais on se lasse à la fin!

--Moi, je ne me lasse pas, reprend résolument Bernard. Mon père, vous le

savez, a toujours blâmé les émigrés; il a toujours déclaré qu'il ne les

imiterait pas, qu'il resterait à Saint-Baslemont, tout prêt à retourner

à Paris si le roi faisait appel à son dévouement.

--C'est vrai, dit la comtesse. Quand il est parti pour Coblentz, c'est

qu'il voulait voir Armand et mettre un terme à nos inquiétudes. Mais son

dessein était de rentrer au plus vite, de reprendre sa place auprès de

nous.

--Ayez donc du courage, ma mère. Il fera comme il a dit, et, avant peu,

il sera de retour.

--Dieu vous entende, mon fils, et qu'il vous bénisse pour toute la joie

que me cause votre tendre sollicitude!

Mme de Malincourt pose de nouveau ses lèvres sur le front de l'enfant,

et ils restent ainsi, pressés l'un contre l'autre, immobiles et pensifs,

le regard perdu dans le vaste horizon qui se déroule à leurs pieds.

Derrière les Vosges, le soleil décline lentement. À la cime des forêts

dont la masse sombre, mouvante comme la mer, s'éclaire, çà et là, de

couleurs lumineuses qu'y mettent les toitures de quelques villages, il

laisse de longues traînées d'or. Une brise fraîche s'élève, chasse la

chaleur, agite les feuilles d'où tombe la poussière qui s'y est amassée

depuis le matin. Dans le ciel encore embrasé des feux en train de s'y

éteindre, la lune dessine son disque argenté. Tout autour d'elle, de

rares étoiles commencent à piquer de leurs pointes étincelantes la

blancheur du vide. Une brume empourprée flotte sur les pelouses, caresse

les massifs de fleurs, leur dérobe des parfums qu'elle répand ensuite

dans l'ombre grandissante. Du fond des prairies qui séparent le parc

seigneurial de Saint-Baslemont de la forêt de Relanges, elle a grimpé le

long des terrasses étagées qui descendent du château en degrés géants,

tout chargés de végétations arborescentes. Maintenant, elle escalade les

murailles de l'antique demeure, ses lourdes tours, son faîte ardoisé, sa

façade grisâtre, enveloppant comme d'un voile aux tremblantes

transparences sa masse altière dressée en avant du village à l'extrémité

d'un plateau qui domine la plaine. De tous côtés, à perte de vue, dans

l'espace immense compris entre Saint-Baslemont et les coteaux de Darney

qui dominent la Saône, dans les vallées, sur les collines, sous les

feuillages, ce coin de terre où commencent les Vosges respire tant de

paix et de sérénité qu'on ne pourrait croire qu'au delà des régions où

règne ce silence auguste éclate une crise tragique.

Cependant, par toute la France, sous l'action des fanatiques et des

méchants, la terreur s'est répandue. Elle commence, à travers

d'émouvantes péripéties, son oeuvre sanglante. Aux frontières menacées

par la coalition des armées étrangères, la guerre se prépare. Dans les

campagnes, des châteaux incendiés étalent au soleil leurs ruines

fumantes. Dans les villes, persécuteurs et bourreaux marquent la place

où fonctionnera la guillotine, et déjà les victimes futures remplissent

les prisons. Dans la poussière des routes, la trace des fugitifs que

l'on a comptés par milliers depuis trois ans se devine à l'empreinte de

leurs pas non encore effacés. Mais à ces agitations des hommes, la

nature, comme toujours, demeure indifférente sans cesser d'obéir aux

lois immuables qui règlent sa marche, et ce soir-là, comme les autres

soirs, le jour, témoin insensible et complice inconscient des crimes

qu'a éclairés sa lumière, va se perdre dans la nuit.

Brusquement, un coup discret frappé à la porte de la chambre vient

mettre fin à l'étreinte silencieuse de la mère et de l'enfant. Ils se

lèvent tous deux.

--Valleroy! s'écrie Bernard.

Celui qu'il nomme ainsi a trente ans. C'est un homme de haute taille,

très large d'épaules, avec des yeux bruns qui révèlent une intelligence

affinée, des traits à la fois énergiques et doux que couronne une

chevelure épaisse et noire, toute crépue. Dans le château, où il est né,

il remplit les fonctions d'intendant.

--Je viens rendre compte à Mme la comtesse de l'exécution de ses ordres,

dit-il. Je me suis promené cette après-midi par tout le village afin de

m'enquérir de l'état des esprits. Je suis entré dans plusieurs maisons,

j'ai causé avec leurs habitants; dans la rue, j'ai interrogé les

passants, et nulle part je n'ai constaté de défiance. Personne ne se

doute de l'absence de M. le comte. On le croit malade, hors d'état de

sortir, et on m'a parlé de sa santé avec intérêt.

--Puisse cette croyance durer jusqu'au retour de mon mari, répond la

comtesse, et ces braves gens ignorer toujours qu'il est allé à Coblentz!

--En est-il donc parmi eux qui le dénonceraient? demande Bernard.

--Interrogez Valleroy, mon fils.

--La propagande jacobine fait de grands progrès dans nos contrées, dit

Valleroy sans attendre la question de l'enfant; on peut tout craindre.

--Même une trahison de la part de ceux dont mon père a été le

bienfaiteur?

--Peut-être de ceux-là, Monsieur le chevalier, non par méchanceté, mais

par peur, la peur de se compromettre en cachant la vérité. Heureusement,

ils ne la connaissent pas, et, pour cette nuit encore, Mme la comtesse

pourra dormir en repos.

Le langage de Valleroy exprime tant de confiance que Mme de Malincourt

ne peut contenir l'élan de sa gratitude pour l'honnête serviteur qui

s'attache à la rassurer. Elle s'écrie:

--Merci de votre zèle, Valleroy; nous ne perdrons jamais le souvenir des

preuves que vous nous en donnez à toute heure.

--Jamais, répète gravement Bernard en mettant sa main petite et fine

dans la robuste main de Valleroy.

Très ému, ce dernier s'incline et son geste proteste.

--Valleroy appartient à Malincourt, murmure-t-il.

Et c'est tout. Les quelques paroles qu'il vient d'entendre ont

récompensé son dévouement du plus haut prix qu'il ait ambitionné. Il

n'en attend rien de plus. Il est tout heureux d'avoir mérité la

bienveillante parole de ses maîtres. Pendant cet entretien, les

dernières lueurs du jour se sont dissipées; la nuit est venue à grands

coups d'ailes. La comtesse et son fils descendent dans la salle à manger

pour prendre le repas du soir.

C'est une vaste pièce voûtée, qui s'ouvre sur le parc. Jadis, autour de

la table immense, de nombreux convives s'asseyaient gais et bruyants.

Alors, tout brillait, tout étincelait, les lumières, les cristaux

taillés, l'argenterie massive. Maintenant, sombre est la salle, à peine

éclairée par quelques bougies. Les hauts dressoirs sculptés, rangés au

long du mur, restent vides, depuis que la crainte d'un pillage a

contraint le châtelain à mettre en sûreté les trésors qu'ils

contenaient. Sur un bout de la table, deux couverts très simples. Ce

n'est pas un domestique portant la riche livrée des seigneurs de

Saint-Baslemont qui va servir le souper. C'est Valleroy, qui ne croit

pas s'abaisser en se prodiguant pour ses maîtres. Au dedans du château

comme au dehors, l'existence quotidienne se déroule sous une impression

de terreur, qui en a changé les habitudes et éteint l'éclat. Exposé aux

soupçons et à la délation, chacun évite d'attirer l'attention des

espions révolutionnaires.

Maintenant, la mère et l'enfant mangent en hâte; ils ne parlent pas,

comme s'ils redoutaient que, passant par les croisées largement ouvertes

à la brise fraîche du soir, leurs paroles soient entendues au dehors.

Valleroy s'applique à marcher sans bruit, pour ne pas troubler le

silence qui pèse sur les hommes et sur les choses, traversé seulement

par les rumeurs confuses de la nuit, chants d'oiseaux, cris d'insectes,

murmures des forêts, qui montent des profondeurs de la vallée. Tout à

coup, Mme de Malincourt voit son fils devenir très pâle, se lever et

rester debout à sa place, cloué par l'effroi.

--Qu'est-ce donc, Bernard, demande-t-elle.

--Là, là, murmure-t-il en tendant le bras vers l'une des croisées.

La comtesse regarde dans la même direction et ne peut retenir le cri que

la peur pousse à ses lèvres. Dans le cadre de la croisée, une ombre

vient d'apparaître et se découpe immobile sur le fond des futaies

baignées de lumière pâle.

Un peu avant l'heure où, au château de Saint-Baslemont, la comtesse et

son fils se mettent à table, un homme a débouché de la forêt de Relanges

par l'étroit sentier qui, du fond de Bonneval, conduit au village.

Enveloppé, malgré la chaleur, d'un épais manteau à pèlerine, en

grossière étoffe de couleur jaunâtre, le visage dissimulé sous les

larges bords d'un chapeau brun, en feutre, il marche à pas pressés,

enfonçant lourdement, dans la poussière, à chaque enjambée, ses pieds

chaussés de gros souliers poudreux, aux semelles hérissées de têtes de

clous. À quiconque le verrait passer, il suffirait d'observer son allure

pour deviner qu'il ne veut pas être reconnu et qu'à cet effet, il a

attendu la nuit et le moment du repas des habitants de Saint-Baslemont

pour entrer dans le village. Du reste, il ne fait que le traverser. Au

delà de la dernière maison, le chemin monte vers le château. Il le

gravit sans ralentir sa marche jusqu'à ce qu'il ait atteint le mur du

parc. Là, protégé par l'ombre du mur et des arbres, qui s'allonge sur la

route toute blanche sous la lune, il ne peut plus être vu. Il en profite

pour reprendre haleine, se découvrir et essuyer son front baigné de

sueur. Puis, à la faveur de l'obscurité qui le cache et de la clarté du

ciel qui le guide, il s'avance lentement, comme s'il cherchait à

s'orienter. Mais ce n'est pas sa route qu'il cherche, c'est une brèche

dans la muraille, brèche bien connue de lui. Il l'a vite trouvée et

pénètre dans le parc, à travers l'amoncellement des pierres effondrées.

Il marche vers le château, conduit par la lumière qui brille aux

fenêtres du rez-de-chaussée.

Au fur et à mesure qu'il avance, l'intérieur de la salle à manger, le

couvert mis, la comtesse et Bernard assis à table, Valleroy qui les sert

prennent corps et se dessinent avec netteté. Son front s'éclaire; au

fond de son regard passe un sourire. Sans s'inquiéter de savoir s'il ne

sera pas aperçu, il demeure immobile dans le large cadre de la fenêtre

ouverte, cloué sur place par l'émotion poignante qui l'étreint! Mais, de

l'endroit où il est, il voit soudain Bernard se lever, le désigner à la

comtesse et il entend le cri qu'à son aspect pousse celle-ci. Alors, il

n'hésite plus et saute d'un bond dans la salle, en disant:

--Soyez sans crainte; c'est moi, Malincourt.

Trois cris simultanément lui répondent:

--Jacques! Mon cher mari!

--Mon père!

--Monsieur le comte!

Les êtres qu'il adore, desquels, depuis trois mois, il vit séparé, se

précipitent dans ses bras, l'écrasent sous leurs caresses, tandis que

Valleroy ferme les fenêtres et tire les rideaux. Ce n'est, pendant

quelques minutes, qu'ardentes effusions, que n'épuisent ni les baisers,

ni les étreintes, et qui ne laissent aucune place aux paroles.

--Nous ne vous aurions pas reconnu sous cet accoutrement, mon père, dit

enfin Bernard qui, le premier, recouvre le sang-froid.

--C'est bien pour qu'on ne me reconnaisse pas que je l'ai pris, répond

M. de Malincourt.

En même temps, il se débarrasse du manteau qui le couvre, sous lequel il

est vêtu comme un paysan, et le jette à Valleroy, dont les yeux sont

mouillés de larmes de joie.

--En allant à Coblentz, continue le comte, j'ai couru tant de périls

que, instruit par l'expérience, je me suis efforcé de les éviter au

retour. J'y ai réussi, puisque me voilà.

--C'est vrai, vous voilà, Jacques! soupire la comtesse dont les traits

s'illuminent.

--D'abord, je me suis travesti le mieux que j'ai pu. Puis, la frontière

franchie, j'ai fait la route à pied, marchant la nuit, me cachant le

jour, ne m'arrêtant pour manger que dans des maisons isolées, évitant,

en un mot, d'attirer l'attention. Ce matin, au lever du soleil,

j'arrivais aux ruines de Bonneval, bien près de vous, chers aimés; mais,

quelque hâte que j'eusse de vous embrasser, j'ai résisté à la tentation

et attendu la nuit pour venir vous retrouver. Puisqu'on ne m'a pas su

parti, il importait qu'on ne me sût pas revenu. J'espère que mon voyage

est resté ignoré.

--On l'ignore encore, répond la comtesse.

--Je m'en suis assuré aujourd'hui même, ajoute Valleroy.

--Alors, Dieu soit loué! reprend M. de Malincourt.

Et comme il est affamé par une longue route, il se met, sans ajouter un

mot, à la place que vient de quitter son fils et mange avec avidité.

Valleroy lui passe les plats, lui verse à boire, tandis que la comtesse

et Bernard, pressés l'un contre l'autre, ne le quittent pas des yeux,

affaissés sous le poids de leur soudain bonheur, succédant aux larmes

qu'ils répandaient tout à l'heure. Quand elle juge que la faim du cher

voyageur est apaisée, la comtesse lui dit:

--Vous ne nous avez pas parlé d'Armand, mon ami. J'espère que vous

l'avez trouvé sain et sauf?

--Oui, sain et sauf, et, toujours digne de nous. Le comte d'Artois m'a

fait son éloge en ces termes: «Le vicomte de Malincourt connaît son

devoir et sait le remplir.» Tous ceux qui m'ont parlé de lui vantent sa

courtoisie chevaleresque et son courage. Il fait honneur à notre maison.

--Pauvre cher enfant! soupire la comtesse. Quand le reverrons-nous?

--Plus tôt que vous ne pensez, Louise, car, avant peu, vous serez près

de lui.

--Nous quitterions donc Saint-Baslemont?

--Je crois bien qu'il faudra s'y résigner.

--Vous savez, Jacques, que je suis prête à partir avec vous: mais sans

vous, non.

Le comte ne proteste pas contre la ferme résolution que trahissent ces

paroles.

--Nous reparlerons de ce projet tout à l'heure, se contente-t-il de

répondre.

--La situation s'est-elle donc aggravée? demande la comtesse.

--Vous en jugerez quand je vous l'aurai exposée.

Pressée d'entendre les explications auxquelles fait allusion son mari,

mais comprenant qu'il ne les lui donnera que lorsqu'il sera seul avec

elle, la comtesse change le sujet de l'entretien.

--Vos cheveux ont blanchi, mon cher Jacques, dit-elle.

--Oui; c'est le résultat de mon voyage. Encore un peu, et je passerai

pour un vieillard.

--Un vieillard à cinquante-cinq ans! objecte Bernard.

--Qu'importe l'âge, mon fils, si l'on vit plus vite aujourd'hui

qu'autrefois?

L'enfant demeure rêveur. Il voudrait pénétrer la pensée de son père.

Quant à la comtesse, elle examine son mari, cherchant si les émotions et

les fatigues endurées par lui, au cours de l'excursion qu'il vient de

faire comme un fugitif et comme un proscrit, n'ont pas causé dans sa

personne d'autres dommages que ceux qu'elle vient d'y découvrir. Elle

est bientôt rassurée. M. de Malincourt possède toujours au même degré

l'élégance de sa jeunesse, sa taille svelte, sa vigoureuse agilité, son

énergie physique et morale. Mais, obsédée du désir de s'entretenir

librement avec lui, la comtesse dit à son fils:

--L'heure est venue d'aller dormir, Bernard.

--Déjà! quand j'ai à peine vu mon père! s'écrie l'enfant.

--Vous le verrez plus à loisir demain.

Bernard se résigne. Il vient présenter son front aux baisers paternels.

--Rentrez aussi chez vous, Louise, dit alors M. de Malincourt. J'ai

diverses instructions à donner à Valleroy. J'irai vous retrouver

ensuite.

Mme de Malincourt ne se montre pas moins docile que son fils. Le comte

les embrasse tour à tour et les regarde sortir. Puis, quand la porte

s'est fermée sur eux, il se tourne vivement vers Valleroy.

--J'ai besoin de toi, mon camarade, fait-il.

Et comme en lui parlant il tend la main, Valleroy la prend, se courbe

pour y poser ses lèvres, et, se redressant, répond:

--Je suis à vos ordres, Monsieur, aujourd'hui et toujours.

--C'est que je ne sais si je ne vais pas t'envoyer à la mort, mon pauvre

garçon!

--Je tâcherai de vivre pour vous servir. Mais, s'il faut mourir, je

mourrai.

--Toi seul peux accomplir la mission dont je vais te charger, continue

le comte. Demain, tu partiras pour Paris. Je te laisse maître de décider

quelles précautions tu dois prendre pour y arriver sans encombre.

--Monsieur le comte peut s'en fier à moi.

--En y arrivant, tu te rendras à l'hôtel de Malincourt. Tu y pénétreras

en veillant à n'être vu de personne, si ce n'est du suisse Kelner à qui

j'en ai confié la garde.

--Kelner est un ami. Nous nous comprendrons à demi mot.

--Ecoute-moi bien, maintenant. Tu monteras dans ma chambre. À la tête du

lit se trouve un bénitier; derrière le bénitier, un bouton de cuivre,

dissimulé sous la tenture; Tu presseras ce bouton et tu découvriras une

cachette ménagée dans le mur. Dans cette cachette, il y a un petit

coffre en fer qui contient quatre mille louis. Tu me l'apporteras.

--Entendu, Monsieur, et, sauf incident, dans quinze jours je serai

rentré à Saint-Baslemont.

--Ce n'est pas à Saint-Baslemont qu'il faudra venir me rejoindre.

--Et où donc, Monsieur?

--À Coblentz.

--C'est donc vrai, s'écrie Valleroy, Monsieur le comte songe à émigrer?

--J'y suis résolu. Oh! ne t'étonne pas, Valleroy. Il y a trois mois,

quand je me mettais en route pour l'Allemagne dans l'unique but

d'embrasser mon fils et de rapporter de ses nouvelles à sa mère, si

quelqu'un m'eût attribué le dessein de vivre hors de France, j'aurais

protesté.

--Et vous auriez eu raison, Monsieur. La place des bons Français est en

France. Si tant de gentilshommes n'avaient pas émigré, les bandits dont

nous subissons le joug ne seraient pas victorieux.

--C'est vrai; mais leur victoire est réalisée. Il en résulte qu'il n'y a

plus sûreté dans le royaume pour les familles nobles. Moi-même, qui n'ai

rien à me reprocher, j'ai été averti, en traversant Nancy, que le Comité

révolutionnaire d'Epinal se propose de réclamer mon arrestation.

--Vous, Monsieur, vous! Que vous reproche-t-on?

--Mon nom, ma naissance, ma fortune, mon vieux dévouement au roi, la

présence de mon fils sous l'étendard des princes.

--Alors, vous avez raison; il faut émigrer.

--Nous partirons la nuit prochaine, la comtesse, Bernard et moi. Je me

suis procuré des passeports. Je sais quelle route nous devons suivre

jusqu'à la frontière pour n'être pas inquiétés. Tandis que tu arriveras

à Paris, nous arriverons à Coblentz. C'est là que tu m'apporteras le

trésor dont je viens de te révéler l'existence et que je te confie.

Sois-en le gardien courageux et vigilant, défends-le au prix même de ta

vie, car il ne m'appartient plus; je n'en suis désormais que le

dépositaire. Je l'ai offert aux princes frères du roi.

--Vous leur donnez cent mille livres!

--Il le faut bien, puisque leurs ressources sont épuisées.

--Ils peuvent s'en procurer d'autres, tandis que vous...

--Plus un mot, Valleroy, j'ai promis.

--Mais de quoi vivrez-vous dans l'exil, Monsieur? De quoi vivront Mme la

comtesse et M. le chevalier?

--Dieu y pourvoira, réplique simplement le comte. Pour toi, ne pense

plus maintenant qu'à l'exécution de mes ordres. Va faire tes préparatifs

et te reposer, car il importe que tu te mettes en route demain en même

temps que nous.

--Je partirai demain et Monsieur le comte peut compter sur moi.

C'est dit d'un ton qui, sous l'invincible dévouement de Valleroy,

dissimule mal sa tristesse.

--Tu me désapprouves donc? lui demande M. de Malincourt.

--Vous désapprouver, moi! Je ne l'oserais. Mais, quitter son pays, aller

vivre à l'étranger parmi ceux qui s'arment contre la France, au risque

d'être confondu avec eux... je vous plains, je nous plains.

--Tu ne seras pas obligé d'y rester. Ta mission remplie, tu pourras

revenir ici.

--Non, Monsieur, car ma place est près de vous. Rappelez-vous la vieille

devise de mon père, que lui avait léguée le sien: «Valleroy appartient à

Malincourt!»

--Si ta place est auprès de moi, la mienne est auprès des princes.

Malincourt appartient aux Bourbons.

Sur ces mots décisifs, Valleroy croit l'entretien terminé. Il va se

retirer. Mais le comte le retient.

--Encore un mot, ajoute-t-il. Nous allons courir, l'un et l'autre, de

grands périls, Valleroy, toi, pour mon service, moi pour la cause royale

et aussi pour mettre en sûreté ma femme et mon fils. Je ne sais ce qu'il

adviendra de nous. Mais, quoi qu'il arrive, et si je meurs et si tu me

survis, souviens-toi que je remets à ta garde mon fils Bernard, et que,

à défaut de son frère, tu dois le protéger jusqu'au jour où il sera

devenu un homme.

--Oh! pour cela, Monsieur, la recommandation était inutile. Depuis

qu'ont éclaté les tourmentes qui nous emportent Dieu sait où, je me suis

dit souvent que si M. le chevalier venait à vous perdre, c'est à moi

qu'incomberait la tâche de veiller sur lui. Soyez donc sans crainte, mon

noble seigneur: tant que je vivrai, il sera bien gardé!

Cette promesse sincère et généreuse va au coeur de M. de Malincourt. Il

ouvre les bras. Valleroy se presse contre lui, et, dans cette étreinte,

le maître et le serviteur scellent le solennel engagement que vient de

prendre ce dernier.

CHAPITRE II

SUITE DU PRÉCÉDENT

Tandis que M. de Malincourt s'entretenait avec Valleroy, la comtesse,

rentrée dans son appartement, attendait impatiente. Rassurée sur le sort

de son fils aîné, heureuse du retour de son mari, elle était troublée

cependant par le peu qu'elle savait de ses projets. Elle avait hâte de

les mieux connaître, et surtout d'en connaître les causes. Elle se

disait que si, résolu naguère à ne pas quitter Saint-Baslemont, il avait

changé d'avis et voulait maintenant en partir, c'est qu'il ne s'y

croyait plus en sûreté; elle tremblait pour des jours qui lui étaient

plus chers que les siens.

Afin de tromper son attente, elle présida au coucher de Bernard; elle

fit avec lui la prière du soir et ne s'éloigna que lorsqu'elle le vit

endormi, après l'avoir tendrement embrassé. Alors, elle revint dans sa

chambre. Là, bercée par le silence de la nuit, elle laissa s'en aller

librement sa pensée vers les souvenirs d'un passé lointain. Elle se

revoyait jeune fille, quand, orpheline et unique héritière de l'antique

maison de Saint-Baslemont, elle fut recherchée par le brillant comte de

Malincourt, colonel d'un régiment du roi, l'un des favoris de

Marie-Antoinette, et alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. Devenue sa

femme, elle l'adora. Au milieu d'une société sceptique et pervertie, ils

donnèrent, le rare exemple d'une fidélité réciproque, qui n'eut d'égale

que leur félicité successivement accrue par la naissance des deux

enfants devenus la parure et l'orgueil de leur foyer. Elle repassait

tous les incidents de sa vie d'épouse et de mère heureuse, ses succès à

la cour, sa joie lorsque, à sa demande, la reine accorda à M. de

Malincourt un brevet de maréchal de camp, en la nommant elle-même dame

d'honneur. Son existence s'était écoulée ainsi sans nuages jusqu'à la

Révolution. Alors, autour d'elle, tout s'était assombri, tout était

devenu sujet d'angoisses et d'alarmes. Ses amies les plus chères avaient

émigré. Elle-même avait dû s'éloigner de la cour, quitter Paris, se

réfugier avec son mari et ses enfants au château de Saint-Baslemont où

l'attendaient d'autres tristesses. C'est là que, contrainte de se

séparer de son fils aîné, elle avait versé d'amères larmes au spectacle

des tragiques infortunes de la famille royale et de la noblesse de la

France; là qu'elle avait ressenti les angoisses et l'épouvante en voyant

s'accroître et s'étendre de toutes parts la puissance inconnue et

terrible qui emportait aux abîmes la vieille société française. Et,

après avoir jeté un regard doux et attendri sur ce passé mort,

douloureusement impressionnée par le présent qu'elle était en train de

vivre, elle n'osait interroger l'avenir qu'elle n'entrevoyait qu'à

travers un long torrent de sang.

Heureusement, dans le vaste corridor, des pas se firent entendre. Leur

bruit sur les dalles coupa court à sa pénible rêverie. C'était son mari

qui venait la rejoindre. Elle courut à sa rencontre. Sur le seuil de la

porte, brusquement ouverte et vite refermée, elle le reçut dans ses

bras.

--Je vous ai fait attendre, mon amie, dit-il, ne m'en veuillez pas. Les

instructions que j'étais tenu de donner à Valleroy ne souffraient aucun

retard.

Et, sans lui laisser le temps de l'interroger, il lui expliquait

pourquoi il avait décidé d'envoyer Valleroy à Paris.

Elle approuva tout ce qu'il avait résolu, tout ce qu'il disait, et

surtout le don généreux qu'il avait fait aux princes. Il lui exposa

ensuite les motifs pour lesquels il fallait quitter Saint-Baslemont.

--Je me suis convaincu, continua-t-il, que nous n'y sommes plus

protégés. On commence à nous surveiller, à tenir sur notre compte des

propos malveillants. On a parlé de me dénoncer au Comité révolutionnaire

d'Epinal comme entretenant des intelligences avec les émigrés. Si nous

demeurions ici plus longtemps, nous y serions arrêtés.

--Oh! partons, partons, s'écria la comtesse.

--Nous partirons demain à la nuit, répondit-il.

--Où irons-nous, Jacques?

--A Coblentz. C'est là qu'est la place de tout bon gentilhomme.

--Mais pourrons-nous y arriver?

--Je l'espère. Durant le voyage que je viens d'accomplir, j'ai constaté

que, dans les petites communes comme dans les grandes villes, aux

relais, dans les auberges, partout où s'arrêtent les voitures publiques

et les chaises de poste des particuliers, les municipalités, excitées

par des agents venus de Paris, exercent une surveillance rigoureuse. À

chaque arrêt, les voyageurs sont examinés et interrogés par des

individus défiants et soupçonneux, devenus les maîtres du pays, disposés

à voir dans tout inconnu amené devant eux un royaliste déguisé, un

aristocrate, comme ils disent. Tant pis pour celui dont le passeport

n'est pas en règle, dont la mine déplaît ou qui perd le sang-froid en

répondant aux questions qu'on lui adresse. On le retient jusqu'au jour

où le caprice qui l'a fait arrêter lui permet de continuer sa route ou

l'envoie en prison comme suspect.

--Mais, alors, comment ferons-nous pour gagner l'Allemagne? demanda la

comtesse. Et Valleroy, comment fera-t-il pour gagner Paris?

--Oh! je ne m'inquiète pas de Valleroy. Vous connaissez son courage et

sa présence d'esprit. Il est de taille à se dérober aux investigations

dangereuses. Et puis, un homme du peuple allant à Paris et voyageant

seul ne court pas les mêmes dangers qu'un gentilhomme allant vers la

frontière, accompagné d'une femme et d'un enfant. Valleroy saura

conjurer ceux qu'il peut redouter. Pour moi, je devais surtout me mettre

à même d'éviter ceux qui nous attendent.

--Et vous croyez y avoir réussi?

--Jugez-en, ma chère Louise.

À demi-voix, M. de Malincourt, maintenant, confiait à sa femme les

mesures prises pour assurer leur fuite. À une courte distance de

Saint-Baslemont et à l'entrée de la forêt, se creusait entre des

hauteurs boisées un vallon agreste et mystérieux où existait autrefois

un prieuré, le prieuré de Bonneval. De cette antique dépendance de

l'abbaye de Relanges, il ne restait plus qu'une chapelle, au milieu de

ruines croulantes. Ce site pittoresque où l'on ne passait guère, car on

ne pouvait y accéder et on ne pouvait en sortir que par d'étroits

sentiers escarpés et sablonneux, perdus sous les arbres, la comtesse le

connaissait bien; naguère encore, c'était pour elle un but de promenade.

C'est là que, le lendemain. M. de Malincourt devait envoyer, dès le

matin, par un homme sûr, une voiture de ferme, légère, juste assez

grande pour contenir trois personnes et attelée d'un vigoureux cheval.

La nuit venue, les fugitifs quitteraient sans bruit le château pour se

rendre à pied au prieuré, où les attendrait leur modeste équipage. De

Bonneval à la frontière, la route est longue. Mais le comte, qui venait

de la parcourir, savait que sur toute sa longueur elle est côtoyée par

des chemins se déroulant à travers bois et montagnes. En suivant cet

itinéraire et en évitant les lieux habités, on devait arriver sans

encombre au point où sa famille et lui-même seraient hors de danger.

Pour le cas où se présenterait quelque obstacle, il s'était procuré, à

prix d'argent, des passeports au nom d'un fermier suisse habitant aux

environs de Bâle. Un déguisement propre à confirmer la qualité qu'il

avait prise devait compléter ces précautions. La comtesse écoutait avec

avidité et d'un coeur ferme l'exposé de ce plan. En l'écoutant, elle

sentait lui revenir la confiance. Quand s'acheva cette longue veille

consacrée à étudier et à combiner les mesures de salut, elle s'endormit

apaisée, un ardent espoir dans l'âme, l'espoir d'une délivrance

prochaine.

Le lendemain, debout dès l'aube, M. de Malincourt, secondé par Valleroy,

s'occupait des préparatifs de leur départ. Il était convenu que Valleroy

quitterait Saint-Baslemont à la même heure que lui et marcherait toute

la nuit, pour se trouver à Langres dès le matin, au passage du coche qui

faisait la route de Nancy à Paris. En même temps, le comte et sa famille

se dirigeraient vers Bonneval, où les attendrait la voiture qui devait

les conduire à la frontière. Jusqu'au lever du jour, ils pourraient

voyager librement, protégés par l'obscurité de la nuit. Lorsqu'à

Saint-Baslemont on s'apercevrait de leur fuite, ils seraient déjà loin

et hors d'atteinte. Du reste, comme on pouvait compter sur le dévouement

des serviteurs, ils reçurent l'ordre de taire le départ des maîtres

aussi longtemps qu'il leur serait possible d'en garder le secret. Grâce

à tant de multiples précautions, le comte espérait que ses projets

s'exécuteraient sans difficulté.

Ces dispositions arrêtées, il était tenu d'en prendre d'autres non moins

importantes. En quittant la France, il ne se dissimulait pas que,

lorsque son départ serait connu, il deviendrait passible des lois

rigoureuses édictées contre les émigrés, qu'il serait condamné à mort et

sa tête mise à prix, que ses biens seraient confisqués et vendus au

profit de la nation. Ces biens, il ne pouvait les emporter avec lui. Il

en avait donc fait le sacrifice, le sacrifice de ses terres, de son

château, des richesses mobilières que dix générations y avaient

accumulées. Mais il était convaincu que, lorsque, la Révolution finie,

il rentrerait en France, la confiscation arbitraire et la vente illégale

seraient déclarées nulles et que ses propriétés lui seraient rendues. Il

entendait y retrouver alors les objets précieux qu'il était tenu

maintenant de laisser derrière lui, les archives de sa maison, les

portraits des aïeux, les souvenirs de famille, la vieille argenterie,

les diamants de la comtesse. Durant tout le jour, il travailla à

enfermer ces trésors dans des coffres, lesquels furent descendus ensuite

dans les souterrains du château et enterrés, de telle sorte que les

futurs propriétaires de l'antique demeure, qu'ils la démolissent ou la

conservassent, ignoreraient toujours que sous ses murailles était cachée

une fortune dont ses maîtres légitimes seuls connaissaient l'existence.

Cette besogne, commandée par la prudence, s'accomplit sans bruit, sans

qu'aucun témoignage extérieur la dénonçât à ceux qui devaient l'ignorer.

Quand elle fut terminée, M. de Malincourt alla se montrer aux habitants

du village, à l'effet de prévenir leurs soupçons. Il parcourut les rues,

entra dans deux ou trois maisons, s'entretint avec diverses personnes.

Depuis plusieurs semaines, ces braves gens le croyaient malade et

couché. Ils parurent heureux de le revoir, le félicitèrent de sa

guérison, le louèrent de n'avoir pas imité d'autres gentilshommes qui

s'étaient enfuis depuis les troubles, protestèrent de leur dévouement

envers sa famille et envers lui, et lui donnèrent enfin l'assurance

qu'au milieu d'eux il était en sûreté. Par malheur, et comme pour

démentir ces paroles rassurantes, des hommes étrangers au pays

circulaient depuis quelques jours aux environs du château. M. de

Malincourt les vit passer et devina en eux des agents Jacobins venus

d'Epinal pour le surveiller, pour exciter contre lui ses anciens

vassaux. C'en était assez pour justifier ses craintes et fortifier ses

résolutions.

Quand il revint au château, la nuit approchait et avec elle le moment du

départ. Bernard, à qui dès le matin en avait été confié le secret,

guettait le retour de son père, après avoir erré tout le jour dans le

parc, comme s'il eût voulu revoir, avant de s'en éloigner les terrains

fleuris, les avenues ombreuses, les prairies vertes. Quoique la

perspective d'un voyage en pays étranger séduisit son imagination, la

tristesse était dans son coeur, au moment de s'éloigner de ce domaine

enchanté, son berceau, où si longtemps il avait vécu heureux. Mais cette

tristesse, il la dissimulait, et quand son père se pencha sur lui pour

l'embrasser, c'est par une caresse presque joyeuse que Bernard lui

répondit.

--Allez vous préparer, mon fils, dit M. de Malincourt, et venez me

retrouver dans la salle à manger.

Quelques instants après, le père, la mère et l'enfant étaient réunis

autour de la table familiale, silencieux, surpris de se voir sous les

déguisements qu'ils avaient dû prendre en vue de leur voyage. La

comtesse s'était vêtue comme une paysanne. Ses cheveux sans poudre,

serrés sur la tête, disparaissaient sous un bonnet de deuil, tel que le

portaient alors dans les Vosges les femmes du peuple. À la voir ainsi,

personne ne pouvait deviner en elle une grande dame, car seules

l'élégance de sa démarche et la blancheur de ses mains l'auraient trahie

si elle ne s'était appliquée à les dissimuler. M. de Malincourt avait le

costume qu'il portait la veille en arrivant de Coblentz. Quant à

Bernard, il était habillé à l'unisson de ses parents.

Le repas fut rapide et silencieux. L'émotion étreignait les poitrines;

l'angoisse pesait sur les âmes. Si grave était l'aventure qu'on allait

courir! Puis, quand ce fut fini et quand M. de Malincourt eut dit à

haute voix une courte prière, il s'adressa à Valleroy qui venait

d'entrer, prêt aussi à se mettre en route.

--Fais venir nos gens, mon brave, lui ordonna-t-il. Valleroy ouvrit une

porte, et, sur un geste de lui, se présentèrent cinq domestiques, hommes

et femmes, les seuls qui, depuis la Révolution, eussent été gardés au

château. Serviteurs éprouvés, ils se seraient laissés égorger plutôt que

de trahir leurs maîtres, et ceux-ci, qui le savaient, n'avaient pas

voulu partir sans leur dire adieu.

--Il faut nous séparer, mes amis, leur dit avec émotion M. de

Malincourt. Il le faut, car ici votre seigneur et sa famille sont

menacés dans leur liberté et dans leur vie. Nous partons, mais pour peu

de temps, je l'espère, et avec l'espoir de vous être bientôt rendus.

Un sanglot lui répondit. Avant qu'il eût pu reprendre la parole, la

comtesse, Bernard et lui furent entourés par ces obscurs et fidèles amis

de leur maison qui s'inclinaient devant eux, leur baisaient les mains en

les baignant de larmes.

--Mes pauvres chers enfants, murmura la comtesse défaillante,

épargnez-nous!

En ce moment, au dehors, du côté de la cour d'honneur qui précédait le

château, un bruit sourd troubla le silence. On eût dit une marche

pesante sur le sol. M. de Malincourt prêta l'oreille.

--N'entends-tu rien, Valleroy? demanda-t-il.

Valleroy écoutait. À son tour il répondit:

--Je n'entends rien, si ce n'est la brise du soir qui se lève.

--Je me trompais, murmura le comte.

Et il reprit à haute voix:

--Madame a raison, mes amis. Ce n'est pas le moment de nous attendrir,

et je vous supplie de m'écouter avec le calme que nécessitent les

avertissements que je dois vous donner. Je voudrais vous emmener tous

avec moi, mais force m'est d'y renoncer. Nous ne pourrions voyager aussi

nombreux que nous le sommes sans attirer l'attention, et ce serait notre

perte à tous. Je vous laisse donc ici, où votre obscurité vous protège

contre les périls auxquels m'exposent ma naissance et mon rang. Si,

lorsque je serai parti, le château n'est ni confisqué ni vendu, je vous

autorise à y résider. Je souhaite même que vous y demeuriez aussi

longtemps que vous le pourrez et que vous en soyez les gardiens. Si vous

en êtes chassés, ne vous en éloignez pas et conservez fermement l'espoir

d'y rentrer.

--J'y suis né et je veux y mourir, dit le plus âgé des serviteurs.

--Bien, mon brave Chourlot. Ton langage me prouve que je peux compter

sur ton énergie et ta fidélité. Alors, écoute-moi, écoutez-moi tous. En

mon absence, en l'absence de ma femme et de mes enfants, c'est Valleroy

qui commandera sur mes domaines. Mais lorsque, pour me servir, il en

sera loin, c'est toi, Chourlot, qui exerceras à sa place mon autorité.

Tant que tu n'en seras pas empêché, cultive les terres avec l'aide de

tes camarades ici présents; vends les récoltes et partages-en le prix

avec eux.

--Je vous le conserverai, Monseigneur.

--Je m'y oppose, et j'entends que les choses s'exécutent ainsi que je

viens de l'ordonner. De même, si le château est vendu, efforcez-vous de

vous faire engager par les nouveaux propriétaires. Il me sera doux de

savoir que vous continuez à vivre à l'ombre des vieilles tours de

Saint-Baslemont, plus doux encore de vous y retrouver un jour.

Maintenant, mes amis, disons-nous adieu.

Et déjà M. de Malincourt tendait ses mains ouvertes, quand, de nouveau,

se fit entendre un bruit au dehors. Mais, cette fois, c'était une rumeur

grossissante, une rumeur de foule à laquelle on ne pouvait se méprendre.

--Je ne me trompais pas! s'écria le comte.

Il s'élança vers l'une des croisées donnant sur la cour, souleva les

rideaux et regarda. Sous la flamme vacillante et rougeâtre d'une

demi-douzaine de torches, un groupe tumultueux s'était formé, au milieu

duquel on distinguait des uniformes de gardes nationaux, et s'avançait

vers le château.

--Sauvez-vous par le parc, Monsieur, dit vivement Valleroy.

Et il entraîna le comte vers la porte qui s'ouvrait de ce côté, suivi de

Mme de Malincourt et de Bernard. Mais, comme ils y arrivaient, des

crosses de fusils tombèrent avec fracas sur le sable de la terrasse.

--Les bandits ont cerné la maison, fit Valleroy avec un geste de fureur,

et pas une arme pour leur résister!

--Leur résister! objecta le comte. Nous sommes ici quatre hommes

valides, et ils sont cinquante.

--Que faire, alors?

--Nous résigner fièrement et sans peur.

Mais ses yeux s'arrêtèrent sur sa femme et sur son fils, qui s'étaient

rapprochés de lui.

--Emmène-les, ordonna-t-il à Valleroy. Avec eux, on te laissera passer.

À ces mots, qu'elle entendit, Mme de Malincourt s'empara de son bras.

--Je ne vous quitte pas, Jacques, dit-elle; ma place est auprès de vous.

--Vous vous devez à votre fils, Louise.

--Je me dois d'abord à son père; il le sait.

La parole et le geste révélaient tant d'indomptable volonté que le comte

se résigna. Il enveloppa sa femme d'un regard reconnaissant où se

trahissaient sa tendresse ardente pour elle et le désespoir où le jetait

son impuissance à la défendre. Puis ce regard revint vers Bernard, qui,

pressé contre sa mère, portait haut la tête, comme si, dans cette minute

critique, il eût voulu élever sa taille d'enfant à la hauteur d'un

homme.

--Soit, reprit à voix basse M. de Malincourt. Mais que lui du moins soit

sauvé.

Et, s'adressant à Valleroy, il ajouta:

--Souviens-toi de mes recommandations d'hier. Je te le confie. Pars avec

lui.

Bernard eut un cri de révolte.

--Je veux rester avec vous, mon père, avec ma mère; je veux vous suivre

et partager votre sort.

--Et moi, mon fils, j'exige que vous m'obéissiez et que vous vous

éloigniez avec Valleroy.

--Mon père, je vous supplie...

La comtesse l'interrompit d'une voix qu'étranglaient les sanglots.

--Votre père a ordonné, Bernard...

Au même instant, l'enfant se sentit enlevé entre des bras robustes qui

paralysèrent ses mouvements, comme l'ordre de son père et la prière de

sa mère venaient de paralyser sa volonté. Sur son front renversé

tombèrent des larmes et se posèrent des lèvres, tandis qu'à son oreille

arrivait, comme une plainte, l'adieu suprême de ses parents auxquels

l'arrachait Valleroy.

Il était temps. Par les portes de la vaste salle brusquement ouvertes,

des hommes faisaient irruption. Le comte, que cette entrée violente ne

détourna pas de la préoccupation paternelle qui le dominait, vit le

fidèle Valleroy chargé de son précieux fardeau se jeter de côté pour

éviter le choc des arrivants, puis, lorsqu'étant entrés comme un flot

tumultueux, ils eurent dégagé la porte du côté du parc, s'élancer dehors

et disparaître dans la nuit.

--Ma chère femme, supplia-t-il, de manière à n'être entendu que d'elle,

ayez du courage; notre fils est sauvé.

Un éclair de joie traversa le regard de la mère.

--Que Dieu le protège jusqu'au bout! soupira-t-elle. Et, faisant

violence à son effroi, elle redressa son front, défiant les nouveaux

venus, toujours suspendue au bras de son mari. Ils venaient d'entrer au

nombre d'une soixantaine, paysans et gardes nationaux confondus. Les

paysans, M. de Malincourt les connaissait tous. Il n'en était pas un,

parmi eux, auquel, durant les années de mauvaises récoltes ou au cours

des rigoureux hivers, il n'eût tendu la main et porté secours. Quant aux

gardes nationaux, étrangers au pays et venus de loin, tout poudreux

encore de la poussière des routes, il n'avait jamais vu leur visage pas

plus que celui de quelques hommes en haillons et de méchante mine qui

s'étaient glissés dans leurs rangs. Après avoir envahi tumultueusement

la salle par toutes les portes à la fois, la bande s'était massée dans

un coin, tout à coup silencieuse et comme intimidée par le groupe que

formaient le comte, la comtesse et leurs serviteurs.

--Que désirez-vous, Messieurs? demanda avec hauteur M. de Malincourt.

Depuis quand envahit-on les maisons des citoyens patriotes?

--Depuis que ces citoyens soi-disant patriotes conspirent contre le

peuple.

Le personnage qui venait de prononcer ces paroles sortit de la foule.

C'était un homme encore jeune, vêtu d'une carmagnole, coiffé d'un feutre

en pain de sucre que décorait une cocarde rouge, et ceint d'une écharpe

de même couleur. À sa démarche, à son attitude, on le devinait investi

d'une autorité quelconque et chargé de commander aux autres.

--Votre nom, Monsieur! reprit le comte; vos titres, vos qualités?

L'individu se campa non sans arrogance devant le gentilhomme assez

téméraire pour l'interroger.

--Mon nom, dit-il: Joseph Moulette, surnommé Curtius Scoevola; mes titres

et qualités: membre de la municipalité d'Epinal, délégué par

l'accusateur public de cette ville pour procéder à une visite

domiciliaire dans ce château et à ton arrestation, Monsieur le ci-devant

comte.

--On n'arrête que les coupables. De quoi m'accuse-t-on?

--Je ne suis pas chargé de te le dire, citoyen, et tu t'en expliqueras

avec ceux qui m'ont envoyé. Je me figure cependant que, comme la plupart

de tes pareils, tu es prévenu de communication avec les ennemis du

dehors et du dedans et peut-être aussi d'émigration.

--Prévenu d'émigration quand vous me trouvez chez moi, au milieu de ma

famille! s'écria M. de Malincourt. Il y a ici des braves gens qui me

connaissent et m'ont vu depuis de longs mois. Qu'ils disent si j'ai

émigré!

Fils d'émigré · 第 1 / 30 段