--Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie.

Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs

d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas

Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors,

auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui

ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage.

--Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque.

Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il

est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne

vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez,

il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées

avec sérénité.

--Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu

considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la

vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là

une belle cure!

Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par

toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il

la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait

chargé Emmeline de choisir la corbeille, et Mme Vernier s'entendait,

avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très

virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop

beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures

splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés

faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec

un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à

ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa

victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe

mondain.

Elle était cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les

jalousies de la part des mères de famille ayant des filles à marier.

Certaines d'entre elles possédaient un répertoire des plus riches

héritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian était

coté comme un des plus beaux partis. Même débauché et vicieux, le fils

de Vernier était couché en joue par toutes les marieuses de Paris. Et

ses fiançailles avec Mlle Harnoy, annoncées officieusement, avaient

causé une déception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le

faubourg Saint-Germain avait compté recommencer avec le fils l'admirable

spéculation réussie, une première fois, avec le père. Et c'était la

fille d'un petit négociant presque en mauvaises affaires qui

l'emportait.

Étiennette Dhariel en était devenue presque sympathique. L'Ariane de

Christian se cloîtrait depuis sa séparation, cuvant sa colère. Elle

n'avait pas publié le chiffre de l'indemnité énorme allouée par le père

Vernier à la veuve illégitime de son fils. Elle se donnait donc tout à

fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait

repoussé, assez brutalement, les propositions d'un Russe très épris

d'elle et qui mettait à ses pieds le fruit de ses déprédations dans le

gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. Étiennette jouait

son rôle avec une habileté extrême et passait véritablement pour

inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires,

racontées par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient

même dans sa vanité. Il n'était pas ordinaire d'inspirer de pareils

regrets à une femme aussi positive qu'Étiennette. Et tout en étant bien

décidé à ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se défendre d'un

peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonnée.

--Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il à Clamiron. Elle

qui se vantait si haut de ne pas connaître la pitié et d'avoir laissé ce

pauvre Kennedy se loger une balle dans la tête, à Monte-Carlo, parce

qu'elle refusait de rentrer à Paris avec lui!

--Kennedy était décavé, tu sais, et Étiennette n'a jamais eu de

considération pour les gens dans la purée. Tandis que toi! Mais j'ai

tort de comparer. Pour toi, c'est le coeur qui parle. Oh! mon cher, elle

en devient stupide! Elle m'a chargé de le demander si tu ne

consentirais pas à lui dire un dernier adieu avant de te marier....

--Rien du tout! En voilà une idée! C'est rompu. Restons comme nous

sommes.

--Ah! tu en as une force de caractère! Moi, quand elle m'a flanqué à la

porte pour te prendre, je n'ai pas pu me résigner à ne plus la voir et

je suis revenu chez elle, en ami.

--Et même autrement.

--Ça, jamais! Christian, je te le jure.

--Si tu crois que ça me fait quelque chose, à présent! Je n'ai jamais eu

de grandes illusions sur Étiennette. Je sais qu'elle m'a trompé tant

qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle à cause de ses qualités de

coeur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-là, il

n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.

--Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?

--Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillité, je suis heureux.

--C'est épatant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions où

tu vis?

--Oui, mon garçon. Et tu peux le proclamer.

Peu à peu, à la faveur de ces entretiens, où Clamiron, avec une

singulière adresse, naturelle ou enseignée, flattait Christian, les deux

anciens copains étaient sortis ensemble. Pavé avait décidé son ami à

essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amené

triomphalement Christian au Pavillon Bleu. Là, s'étaient trouvés

Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'était embarquée et

on avait fait du quatre-vingts à l'heure dans la direction de

Versailles. Le soir, à l'heure du dîner, sans accident et sans rencontre

inopportune, Christian avait été déposé à sa porte par Clamiron.

Cette partie avait ramené la confiance dans l'esprit du fiancé de

Geneviève. Il n'avait plus appréhendé de revoir ses camarades. Il était

retourné au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'était senti maître

de lui. Désormais, il ne craignait plus rien. Il y avait près de trois

mois que durait l'épreuve imposée par Geneviève. Pas un jour il n'avait

contrevenu à sa volonté. Il demeurait d'une sobriété parfaite, il

s'occupait au bureau, il allait à Moret inspecter l'usine. Il faisait,

par la même occasion, remettre en état, au château, l'appartement de sa

mère, qui était resté inhabité et dans lequel il comptait s'installer

avec sa femme pour passer les premières semaines de sa vie conjugale.

Les bans venaient d'être publiés, lorsque Clamiron dit à Christian:

--Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus à s'en dédire,

tu es affiché à la mairie et on t'a annoncé au prône, à l'église. Nous

n'avons plus qu'à endosser nos habits pour te servir de garçons

d'honneur....

--Tu ne le voudrais pas, s'écria Christian. On ne pourrait pas te

prendre au sérieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non,

mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas âge qui rempliront

cet office.... Vous vous réserverez pour donner à la quête.

--Alors tu vas au moins nous payer à dîner, pour enterrer ta vie de

garçon?

--Pas davantage!

--Quoi! tu auras le coeur de nous quitter à sec?... Après avoir tant de

fois trinqué avec nous!

--C'est justement parce que j'ai trop trinqué avec vous que je juge

inutile de le faire une fois de plus.

--Tu deviens économe, mon vieux.

--Ah! ça n'est pas pour l'argent! Je vous régalerai, si vous voulez,

mais à la condition de ne paraître qu'au dessert.

--Ça serait déjà ça! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.

Ils ne parlèrent plus de cette idée de dîner. Mais les paroles de

Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce

qu'il risquait à convier ses amis au Café de Paris, dans un salon, pour

leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, à chaque instant, en

leur compagnie, au Chalet du Cycle, à Madrid, déjeuner, sans qu'il en

résultât aucun inconvénient? Il ferait les invitations lui-même. Il n'y

aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand

danger. Cependant il ne prit pas de décision. Une incertitude troublait

sa pensée. Il avait le pressentiment qu'il allait faire là une chose au

moins inutile. Mais sa vanité le poussait à ne pas reculer. Entre ces

deux impressions, il hésitait, lorsque Pavé se chargea de mettre fin à

ses irrésolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:

--Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des

adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On

ne dînera pas, puisque ça te fait si peur. On déjeunera tout bonnement.

Ça colle-t-il?

--Eh bien! oui! s'écria Christian. Quel jour?

--La veille du mariage à la mairie.

--Il y a soirée de contrat chez mon père.

--Eh bien, on déjeunera à midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras

libre, vieux frère. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos

cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta

fiancée.

--Convenu.

--A la bonne heure!

Pourtant, une sorte d'inquiétude subsistait dans l'esprit de Christian.

Malgré l'épreuve jusqu'à ce jour victorieusement supportée, il savait

combien ses nerfs étaient facilement excitables. Et le milieu tapageur

dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage

défiance. Il avait promis. Il lui était impossible de se dédire sans

s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il résolut de se

surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pût

penser, et de parler avec une extrême réserve. Il voyait juste, en cette

circonstance, et le péril qu'il appréhendait était plus sérieux qu'il ne

pouvait le soupçonner.

Le soir même du jour où il avait accepté l'invitation de Clamiron,

celui-ci était allé chez Mlle Dhariel qui l'attendait. Il avait

trouvé la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tête. Il lui

avait dit sans même s'asseoir:

--Tu sors?

--Oui, je vais à la première du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en

verrai toujours assez. Cause.

--Eh bien! c'est une affaire bâclée. Christian viendra.

--Vrai?

--Puisque je te le dis.

--Comment as-tu obtenu ça?

--En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu

sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu renâcler.

--Et ça se passe?

--Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les «poteaux»!

Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corsée!

--Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le

retenir moi-même, crainte d'indiscrétion....

--Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai

manigancé l'affaire, il m'en voudra.

--As-tu peur de lui?

--Peur de rien! Mais le procédé....

--Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrière de

fantaisiste. Es-tu Pavé, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois à

l'honneur de ton nom de faire des excentricités énormes.... Ou bien

donne ta démission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un

autre. Et ce sera tout!

--Oui, tu as raison! Mais si ça allait tout de même faire rater le

mariage?

--Parce que Christian aura assisté à une dernière fête avec ses amis, et

qu'il se sera pochardé à leur santé.... D'abord, qui dit qu'il se

pochardera?...

--Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les

brindezingues, nous sommes tous de petits garçons bons à jouer au

cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connaît....

--Et admire!

--Il faut donc que la partie soit complète, triomphale, féerique!

--Et moi je serai là pour couronner le héros, au moment de l'apothéose.

--Il en aura une surprise!

--S'il est en état d'en jouir.

--Ah! prends garde, s'il est à moitié gris, qu'il ne se fâche. Alors

tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.

--J'en fais mon affaire. Alors, à lundi, je compte sur toi. Viens me

mettre en voiture.

La semaine se passa pour Christian en préparatifs. Il eut à peine le

temps de penser à la fête projetée par ses amis. Il ne quittait pas

Geneviève, dont le père, mis en possession de ses nouvelles attributions

dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en éloges

sur son futur gendre et sur toute la famille.

Le dimanche soir, cependant, Christian dit à sa fiancée:

--Je déjeune demain avec mes amis. Ils ont tenu à se réunir tous pour

enterrer ma vie de garçon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a

été impossible de refuser....

--Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela très naturel. Du reste, le baron

Templier doit en être, je pense....

--Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux

garçons qui seront présents.... C'est un homme rangé, lui.

Le sourcil de Geneviève se fronça légèrement, mais elle continua de

sourire:

--J'aurais préféré qu'il fût présent. Pourtant je ne pense pas que vous

ayez besoin d'être accompagné, ni surveillé. Vous n'avez pas de meilleur

censeur que vous-même.

--Je suis vraiment touché de votre confiance, dit Christian avec une

soudaine émotion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma

sagesse.

Elle ne répondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive

poussée de joie, et dit:

--Oh! moralement gardé par vous, car votre souvenir est sans cesse

présent à ma pensée, je n'ai rien à redouter.

Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre

Christian dans son automobile. Ils arrivèrent rue Marivaux, descendirent

à la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les

garçons empressés, firent leur entrée dans le salon où devait avoir lieu

le déjeuner. La table était couverte de fleurs toutes blanches, comme

pour une fiancée. De gros noeuds de moire blanche cravataient les

candélabres, et le lustre était orné de boutons d'oranger. A peine sur

le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les

convives, avec un ensemble parfait, imitèrent avec leur bouche la

sonnerie «aux champs». Clamiron, prenant Christian par le bras, passa

devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrêtant

devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il

le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une énorme rosette du

Mérite agricole, la mit à la boutonnière de la jaquette du tireur de

pigeons stupéfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix

de M. Prudhomme:

--C'est vous qui êtes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!

Puis il fit asseoir Christian, se plaça à côté de lui, et se tournant

vers le maître d'hôtel, il cria:

--Que la fête commence!

Ils étaient douze, tous connus sur le pavé de Paris. Le plus vieux

comptait trente ans. Il y avait déjà deux divorcés dans le nombre, et

cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas de

se ruiner, bien au contraire, les usuriers étant devenus leur suprême

recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies

pour les femmes. La passion n'était point leur affaire. Ils

s'adonnaient aux sports, se livraient à de grandes dépenses de vigueur,

mangeaient et buvaient solidement, mais méprisaient l'amour, qui leur

paraissait beaucoup trop énervant. La plupart étaient joueurs, et

c'était sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils

laissaient leur argent.

Génération très particulière et nouvelle en France, qui n'avait plus

rien de la fougueuse spontanéité de l'espèce, se montrait très pratique,

très avertie, très froide, et d'une férocité d'égoïsme indicible. Ces

gaillards-là étaient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter

une parure ou un bracelet pour donner à une jolie fille, mais ils ne

dédaignaient pas de s'offrir à eux-mêmes des boutons de chemises en

pierres précieuses, des épingles et des coulants de cravate somptueux,

des chaînes de montre variées, pour toutes les circonstances de la vie,

des cannes à monture d'or, et des bagues qui faisaient étinceler leurs

mains à chaque geste. Curieux de sensations imprévues, jusqu'à la manie,

ils réalisaient dans toute son intégrité le type du _snob_, plein

d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement à

la mode, et s'en régale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y

amuser. Race inquiétante qui a contribué à pervertir le goût, par la

bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce

qui était outrancier dans la vulgarité, comme si sa veulerie blasée

avait besoin d'être excitée par des sensations ordurières. Mais toujours

regardant, jamais agissant, voyeuse émasculée de la décadence,

incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.

Et cette réunion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de

restaurant, était symptomatique de cet état moral et physique qui

poussait toute une génération à une chasteté presque honteuse. Ils

mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dégénérescence

eût humilié les ancêtres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils

savaient ce qu'était la gastronomie et appréciaient à leur juste mérite

les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait été

soigneusement rédigé et les crus étaient de choix. Clamiron avait bien

fait les choses, et le chef célèbre qui officiait avait su être à la

hauteur de sa mission. Déjà les cailles en caisses apparaissaient

escortées d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au déjeuner,

n'avait pas encore touché à son verre. Clamiron se pencha vers lui:

--Tu vas avoir la pépie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de

vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait versé du poison?

Christian sourit, et prenant sa coupe à Champagne:

--Mais, non, je vais porter votre santé à tous.

Il se leva, et s'adressant à ses compagnons avec une souriante ironie:

--Mes chers amis, je suis très touché de la pensée affectueuse qui vous

a réunis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des bêtises

ensemble. Nous n'en ferons plus à l'avenir. Je compte me ranger et

devenir aussi sérieux que j'ai été déraisonnable. Cela n'est pas aussi

difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude à prendre, et

une fois le trantran commencé, il n'y a plus qu'à suivre.... On se

figure que c'est ennuyeux de s'occuper à des choses qui ne sont pas

stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides à la fois,

c'est une complète erreur. On trouve autant d'intérêt à gagner de

l'argent qu'à le dépenser. Je crois même pouvoir affirmer qu'à partir

d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et

n'en pas dépenser une passion....

Il ne put aller plus loin. Une tempête de cris s'éleva autour de lui:

--Hourrah pour Christian! Il se paye notre tête! Ah! tu en as un culot,

mon garçon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes moeurs! A ta

santé! A tes futurs enfants!

Sans se démonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait,

puis il se rassit au milieu du tapage général. La voix perçante de

Clamiron parvint à dominer le tumulte:

--Messieurs, le jeune récipiendaire a fort bien parlé. On peut lui

ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer.

Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la santé de Mlle

Harnoy.

Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:

--Choquons nos verres, mon vieux, et de tout coeur!

Christian lui fit raison sans hésiter. Une légère rougeur monta à ses

pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron

avait versé du vin dans la coupe reposée sur la table, le fiancé de

Geneviève cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:

--Je vous en souhaite une pareille à chacun, mes petits!

Et, sans qu'on l'y eût invité, il porta encore une fois la coupe à sa

bouche. Ses yeux s'allumèrent, comme une lampe dont la flamme s'avive.

Dans son cerveau purifié par une abstinence prolongée, un trouble

soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes

anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les

interpellations qui s'échangeaient dans la chaleur de la pièce où

flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le

sentiment qu'il se laissait entraîner à un danger certain. Il regarda

autour de lui d'un air de défi, et ne vit que des physionomies

souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul

dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien

tranquillement. Le dessert était servi, et la glace circulait autour de

la table. Vertemousse avait même allumé une cigarette et fumait en

contant ses exploits cynégétiques. Christian se rassura, mais il sentit

que sa tête était déjà plus échauffée qu'il ne convenait, il se pencha

vers Clamiron et lui dit:

--Fais-moi donc donner un verre d'eau.

--Tout de suite.

Pavé appela le maître d'hôtel et lui parla à voix basse. Celui-ci mit

sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une

bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-même

son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lâcha un

juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton

furieux, il cria:

--Maître d'hôtel, est-ce que vous êtes fou? C'est du kirsch que vous me

donnez là.

Une longue acclamation étouffa sa voix. Ainsi qu'à travers un

brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains,

et s'avançant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tête

avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait décrochée du lustre.

Une stupeur commençait à l'envahir, contre laquelle il voulut réagir.

Mais l'alcool maintenant était redevenu son maître. Il réussit à dompter

son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frénésie,

oubliant ses craintes, mentant à ses promesses:

--Si c'est ma dernière fête, qu'elle soit mémorable!

Et d'une main mal assurée il but le vin qui remplissait les verres

laissés intacts par lui, depuis le commencement du repas.

Ses amis hurlèrent avec enthousiasme:

--Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!

--Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'à ce soir,

tu as le temps de prendre l'air.

--Au lieu d'enterrer ta vie de garçon, flambons-la; Du punch!

--Une belle incinération!

Dans l'atmosphère obscurcie par la fumée des cigares, les flammes du

rhum dansèrent, bleues, blanches, se courbant, près de s'éteindre, puis

ravivées, s'élevant en langues ardentes. Emporté par une sorte de

fureur, comme si sa raison submergée luttait encore contre le vice

triomphant, Christian, avec des éclats de rire terribles, se mit à

arroser la nappe de punch brûlant. La toile s'alluma, les mousses des

compotiers crépitèrent. Les garçons durent intervenir pour que le feu ne

prît pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un oeil par

l'entrebâillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux

bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amassé des

réserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait

libre cours à sa fantasque brutalité. Vertemousse ayant voulu le

raisonner, reçut une carafe à la tête, qu'il évita à grand'peine, et qui

brisa une glace derrière lui. En même temps, Christian éclatait d'un

rire nerveux que rien n'arrêtait, et qui crispait ses traits,

contractait ses lèvres, le montrait impuissant et hagard, à la merci du

délire alcoolique.

--Il va faire quelque malheur! murmura Longin.

--Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table,

il n'essaiera plus de nous tuer.

Et, prenant la cuillère à punch, il en emplit un verre qu'il plaça

devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait à

présent, d'une main tremblante. Ses amis, effrayés de leur crime,

l'entouraient sans mot dire. Il cria tout à coup:

--Eh bien! Tas de fêtards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui

vous arrive? Vous me regardez comme un phénomène! Vous m'avez mis en

train et vous restez en route? En voilà des gaillards! Nous n'avons pas

encore commencé les liqueurs. Allons qu'on apporte du

Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne

dégustât pas à cette table des produits de la maison! M'entendez-vous,

maître d'hôtel....

Et comme le garçon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:

--Vous dormez! Je vais vous réveiller!

Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie · 第 9 / 11 段