Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il

écrasa ses verres avec la cuillère à punch, et il se préparait, avec un

ricanement féroce, à renverser la table sur les convives, lorsque, ses

forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le

dossier de sa chaise, les yeux chavirés par l'ivresse, balançant sa tête

de gauche à droite, inconscient, perdu. Au même moment, la porte du

salon s'ouvrit et, vêtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses

blonds cheveux, un peu pâle, mais pleine d'assurance, Étiennette Dhariel

parut.

--Ah! vous manquiez à la fête! dit amèrement Longin à la belle fille.

Voyez dans quel état s'est mis ce malheureux!

--Eh bien, il est mûr pour le mariage, il me semble, dit Étiennette

avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant

fiancé?

--Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas

le laisser là, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voilà propre!

--On s'amuse entre soi, chacun à sa petite pointe, ajouta Clamiron.

Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge à éclater!

--Je vais vous en débarrasser, répondit Étiennette. Descendez-le jusqu'à

mon coupé, qui est à la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et

le remets sur pied.

--Ah! vous êtes une vraie amie, ma petite Dhariel.

--N'est-ce pas? Voilà ma façon de me venger des saletés que Christian

m'a faites.

Une lueur diabolique flambait dans les regards de la délaissée. Elle

ajouta:

--Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, après

ça, la famille n'est pas reconnaissante, c'est à guérir pour toujours du

dévouement!

--Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon témoignage

pour le prix Montyon, ne te gêne pas!

Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils

réussirent à le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau

sur la tête, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait

mécaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils

descendirent l'escalier, traversèrent le trottoir et poussèrent

Christian dans le coupé d'Étiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer

l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupières alourdies,

jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:

--Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en

fasse?

Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit à dormir près

d'Étiennette sans même l'avoir reconnue.

La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et

s'adressant à son cocher:

--A la maison.

VI

L'hôtel Vernier-Mareuil, ce soir-là, flamboyait, par toutes ses

fenêtres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule,

difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de

la porte cochère pour voir entrer les voitures amenant chez le grand

industriel la fleur du Paris élégant, riche et titré. Un brouhaha joyeux

saluait le passage des femmes éclairées brusquement, au fond de leurs

voitures, par les lampadaires, élevés de chaque côté du large trottoir.

La file des coupés et des landaus se succédait, lente et solennelle,

s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et

fleurie, rayonnante de lumière électrique, comme une scène de théâtre

pour l'apothéose d'une féerie.

Sur chaque marche du haut perron, surmonté d'une marquise dorée, se

tenait un valet de pied immobile dans sa livrée rouge, bas de soie et

chevelure poudrée. Dans le vestibule, les maîtres d'hôtel, en habit noir

à la française, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et

c'était sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples

souriants et compassés, femmes vêtues de leurs élégants manteaux de bal,

coiffées de fleurs, maris ou pères enveloppés dans leurs fourrures, et

se saluant, causant, dans la sonorité de l'orchestre qui recouvrait, de

ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.

A l'entrée de ses salons, dans le grand hall où se trouvent réunis les

plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'oeuvre de

la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses

invités. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier.

Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait

machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles

de bienvenue, avec un air de détachement qui accentuait encore la

distance morale qui la séparait de son mari. Vernier, cependant, à la

vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui

s'avançait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorité et dit:

--Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....

Mme Vernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le

personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement

de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès

l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron,

Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.

--Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne?

Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure.

--Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait

le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous....

Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire

des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une

importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici?

--A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà

un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?

--Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura

personne.

--Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici.

On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère.

Venez-vous, mes enfants?

--Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de

contrat?

A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux,

mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant

pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils

se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités

compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour

qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de

l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par

l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits

noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des

épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de

lumière et de joie.

Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée

par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste

sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de

cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle

était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la

puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale

fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait,

n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble,

cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la

famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup

d'un malheur. Cependant, le choeur des mères dépitées daubait à l'envi

sur le mariage de Geneviève.

--Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques

elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider,

sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian?

--Vous savez qu'il passe pour s'être rangé complètement.

--Ah! qui peut répondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises

fréquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un

pauvre garçon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraîneront de

nouveau.

--Oui, mais le père Vernier est si riche!

--Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze

à seize cent mille francs de bénéfices nets tous les ans....

--Ça n'empêche pas qu'il a eu de sales aventures au début de sa vie. On

a parlé de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait

on ne sait quel infâme mélange, avec des sulfitartres et des acides

acétiques. Si l'on cherchait bien à la préfecture, on trouverait de

fâcheux dossiers sur son compte....

--Si l'on s'en donnait la peine, on découvrirait des horreurs à

l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement!

On ne devient pas très riche sans commettre des infamies.... Moi, je

vous avouerai que j'ai reculé devant l'alliance des Vernier-Mareuil.

--Ce qui ne vous empêche pas de conduire votre charmante fille chez eux.

--Ah! Tout Paris y vient....

--Et on peut y trouver d'autres jeunes gens à marier que le fils de la

maison....

--En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille à leur

ambition....

--Vernier-Mareuil a sauvé Harnoy de la faillite....

--Elle n'est pas mal, cette petite Geneviève....

--L'air un peu bécasse.

--C'est ce qu'il faut pour vivre avec un scélérat comme Christian....

La conversation fut interrompue par l'entrée dans le salon de la jeune

Mme Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des

invités qui encombraient le passage; elle s'avança vers le groupe où se

trouvait le baron Templier, et d'un signe de son éventail elle l'appela

auprès d'elle. Il s'empressa, et penché dans un salut:

--Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?

--Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout à fait tourmentés. Il est onze

heures et Christian n'est pas encore rentré à l'hôtel. Que fait-il? Où

est-il? Quand sa présence est indispensable ici....

--Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?

--Je vous en serai obligée.... Son père ne peut quitter la place.... Il

reçoit nos invités, mais il est au supplice.... Faites le nécessaire....

Je m'en remets à vous....

--Comptez sur moi....

--Et surtout, le silence.

--Naturellement.

Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les

dégagements intérieurs de l'hôtel. Il suivit un couloir et montant un

large escalier de cinq marches, il pénétra dans une antichambre sur la

banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.

En voyant entrer Templier le domestique se leva précipitamment et prit

une attitude respectueuse.

--M. Christian n'est donc pas encore rentré, Edmond? interrogea le jeune

homme.

--Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le

baron doit comprendre combien je suis tourmenté... un jour pareil!

--Où croyez-vous qu'il soit?

Le valet baissa la tête avec un air navré, il laissa tomber ses bras le

long de son corps:

--M. Christian est parti ce matin, à midi moins le quart, avec M.

Clamiron. Il devait déjeuner avec ses amis.... En voyant que M.

Christian n'était pas rentré pour dîner à l'hôtel, j'ai, sur l'ordre de

Mme Vernier, été m'informer au restaurant, et là j'ai appris....

--Eh bien, terminez.

--Là, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait été emmené

par Mlle Dhariel....

--Étiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On

l'a payée assez cher pour cela!

--Ah! monsieur le baron, on ne lâche pas si facilement un amant comme M.

Christian. Elle l'a emmené chez elle, et je suis sûr qu'il y est encore.

--Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire

à moi. Je vais chez elle....

Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se

fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on

attendait si impatiemment se présenta, chancelant, sur le seuil. Il

était vêtu d'une pelisse de loutre déboutonnée, sous laquelle

apparaissaient sa jaquette froissée et sa cravate dénouée, comme s'il

avait dormi tout habillé. Son chapeau, enfoncé sur le derrière de la

tête, laissait voir crûment, sous la clarté blanche de l'électricité,

son beau visage livide, marbré de taches rouges, dans lequel ses jeux

vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses

lèvres. Malgré les stigmates affreux de l'ivresse, l'hébétude de sa

physionomie, l'incertitude de sa démarche, il conservait cependant

encore le charme de l'élégance et la séduction de la jeunesse. Il jeta

son chapeau loin de lui, laissa glisser à terre sa fourrure, aussitôt

ramassée par le domestique, et dit d'une voix railleuse.

--Hé! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amène, mon cher?

Edmond, des cigares, et du thé avec du rhum.... J'ai soif!

Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le

malheureux:

--Christian, ne sais-tu plus véritablement ce que tu fais? D'où

viens-tu? A quoi as-tu pensé? Quoi! après toutes les promesses et les

gages que tu as donnés! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos

amis et que c'est en ton honneur?

--Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture

est arrivée?... Il y avait là des voyous: je crois qu'on m'a un peu

attrapé!... Mon cocher alors est entré par la cour des écuries....

Templier, qu'est-ce que tous ces gens-là viennent faire chez nous?...

--Mais, insensé, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...

--Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas

pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... Écoute, on va s'y

assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opéra.... Nous

y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soirée

ensemble.

--La soirée est finie, Christian, et tes amis sont ici qui

t'attendent....

--Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour éviter les

raseurs....

--Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'à la fête donnée en

l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton père sera

bafoué, ta fiancée insultée par la pitié hypocrite des jaloux.... Est-ce

cela que tu veux?...

--Je veux qu'on me fiche la paix!

Il eut un geste d'insouciance, hocha la tête d'un air résolu et entra

dans sa chambre, où il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il

soupira avec béatitude, ses yeux se fermèrent, et il parut prêt à

s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse émotion,

ce beau garçon de vingt-six ans, aux traits fins, à la svelte tournure,

étendu inerte, sans regard et sans pensée, comme une véritable brute.

Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua

pour réveiller la vie dans ce corps paralysé par l'ivresse:

--Voyons, Christian, écoute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais

pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous

nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donné, ce soir, rendez-vous

dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que

tu ne descendes pas.... Ta belle-mère est au désespoir. Elle m'a envoyé

te chercher.... Christian... m'entends-tu?

--Très bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupières et en

lançant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les doléances

de Mme Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...

--Christian! protesta le baron.

--Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis

tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es

l'amant de ma belle-mère, pour me faire de la morale.... Je ne te

demande pas de respecter la maison de mon père, moi.... Alors pourquoi

es-tu plus royaliste que le roi?...

Il s'était soulevé en parlant ainsi, et sa figure avait pris une

soudaine expression de dignité douloureuse:

--Nous sommes de bien jolis spécimens de l'éducation moderne, mon cher

baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le

loisir de les connaître à fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois

comme un cocher de fiacre. On avait essayé de me corriger, mais mes amis

m'ont entraîné, et tu vois dans quel état je reviens! Est-ce qu'on

guérit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses

jours, l'inutilité de sa vie, l'ennui effrayant de son oisiveté.... Ah!

oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de

Vernier-Mareuil, riche à millions, et je ne sais même pas manger

proprement la fortune de mon père.... Mais toi, baron Templier,

qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de

l'homme dont tu as détourné la femme.... On dit que le mari t'intéresse

dans ses spéculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les

libéralités de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant

métier que tu as là.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre,

toi.... Tu dois conserver toute ta tête pour conduire tes affaires....

Sans ça, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous

nous valons, va. Nous sommes frères dans la débauche.... Seulement,

écoute ça, baron, moi, la mienne me coûte, et la tienne te rapporte!

--Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper

Christian.

Mais il se calma aussitôt, et murmura:

--Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oublié demain....

Il se pencha sur son ami, retombé au fond de son demi-sommeil, et

l'examinant avec soin:

--Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds à temps pour qu'il

paraisse au salon. Que faire?...

Il ouvrit la porte du vestibule et à voix basse:

--Edmond, descendez et prévenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte.

Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de

monter aussi. Ne perdez pas un instant.

--Bien, monsieur le baron.... J'y cours....

Templier revint auprès du malheureux, étendu dans le fauteuil et cuvant

son ivresse:

--Oui, son père et un médecin, voilà ce qu'il lui faut.

Il s'accouda à la cheminée, et, assombri, car il prévoyait les

désastreuses conséquences que pouvait entraîner cet incident, il

attendit. Dans l'éloignement la musique des danses se faisait entendre,

et le contraste était lugubre de l'inertie accablée du malheureux qui

soufflait péniblement, noyé dans l'ivresse, avec la fête qui se

poursuivait joyeuse, donnée en son honneur. La voix brève et un peu rude

de Vernier résonna dans le vestibule et, précédant le docteur Augagne,

le père entra dans la chambre.

D'un geste désolé, Templier montra Christian, qui n'avait même pas bougé

et, saluant le médecin qui accompagnait Vernier, il dit:

--Je me retire, je vais prévenir Mme Vernier que vous êtes auprès de

votre fils....

--Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....

Le père se tourna vers Augagne et, la bouche crispée, pâle de

douloureuse angoisse:

--Voyez, mon ami. Voilà où est retombé ce malheureux!

Le docteur hocha tristement la tête, prit la main de Christian, tâta le

pouls, et demanda au valet de chambre empressé et attentif:

--Une serviette et de l'eau....

Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme.

Celui-ci poussa un long soupir, et se détendit, comme sous une

impression de soulagement. Le docteur reprit:

--Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et

une cuillère....

Déjà, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon

marqué d'une étiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuillère

d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec

la cuillère prenant quelques gouttes du mélange, il écarta les lèvres de

Christian, puis lui renversant la tête comme à un enfant, il le

contraignit à avaler. Le jeune homme fit une grimace de dégoût, ses yeux

s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son père. Un sourire

détendit sa bouche; il balbutia:

--Ah! c'est vous, docteur? J'aurais dû m'en douter au sale goût de ce

que vous venez de me faire avaler....

--Alors, encore une cuillerée, pendant que nous y sommes? dit Augagne en

introduisant à nouveau son médicament dans la bouche de Christian.

Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se

dégager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le médecin s'y

opposa:

--Restez-là, ne bougez pas encore.

Un pli creusa le front de Christian. Son père venait de sortir du coin

où il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le

silence, mais son visage exprimait une telle colère contenue que le

jeune homme, avec une ironique inquiétude, murmura:

--Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!...

Le père crispa ses mains, mais retenu par un impérieux regard du

docteur, il ne répondit pas. Il marcha, mâchant sa fureur et sacrifiant

le plaisir de la laisser se répandre librement à la nécessité de ménager

le malheureux qu'il fallait essayer de rendre à lui-même. Mais

Christian, comme excité par un irrésistible besoin de pousser à bout ce

père à qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur:

--Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infidélités. Ce n'est pas avec les

produits de tes concurrents que je me suis chargé....

--Oh! c'en est trop! bégaya Vernier, en s'élançant vers son fils. Brute!

Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et à moi... à

moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela?

Il resta muet, le visage injecté, ne trouvant plus un mot, et des larmes

se répandirent sur ses joues.

--Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidité de plus en plus

grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le

Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voilà ce que tu as fait!... Il n'en faut

pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant

l'humanité!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le

fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la

déchéance, et dont les excès ne frappent pas tes regards.... La

multitude des buveurs attablés dans tous les cafés du monde et qui

vident leur apéritif pour que tu récoltes des millions.... Eh bien! moi,

je fais comme eux, qu'est-ce que tu as à dire? Tu es marchand de poison!

Ne te plains pas qu'on en boive!

--Oh! misérable! cria le père bouleversé par l'horreur de ces

effroyables paroles. Ne t'ai-je pas élevé avec l'exemple de la sobriété

sous les yeux?...

--Ah! c'est une justice à te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne

trouve pas tes liqueurs....

--Ce sont d'infâmes créatures qui t'ont perdu! T'ai-je assez supplié de

renoncer à les fréquenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas

commencé même à t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donné

l'espoir de ta guérison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux!

Et tu as l'atroce cruauté de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est

une dérision trop cruelle!

--Que tu es difficile à satisfaire, reprit Christian avec une sorte de

joie farouche. J'ai été pour toi une réclame vivante. On ne pouvait pas

dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais

que celles-là! Si elles étaient inférieures, n'est-ce pas, je le

saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas à dire! Et si on

se tue, au moins, c'est pour quelque chose!

Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant à

l'autre bout de la chambre:

--Ne lui répondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est

dans un état de demi-lucidité, où il suit ses idées, sans se rendre

compte de leur portée. Dans quelques instants, quand il aura retrouvé

complètement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour

en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je

vous conduirai Christian tout à l'heure. Racontez ce que vous voudrez

pour expliquer son retard.... Moi, je vous réponds qu'il fera son entrée

dans vos salons avant une heure.

--Merci. Je vous obéis.

Le père étouffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navré et

s'éloigna. Le docteur Augagne s'assit près de son malade, sa belle tête

penchée vers ce jeune homme qu'il avait vu naître. Et il pensait avec

mélancolie aux fatalités de la vie qui avaient donné pour fils ce

faible, inconscient et voluptueux Christian à ce rude, laborieux et

tenace Vernier. Comme si la destinée décevante se plaisait à renverser

l'échafaudage des ambitions humaines, à Vernier, acharné à construire

vaste et haut l'édifice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de

destruction, chargé de ruiner l'oeuvre paternel.

Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie · 第 10 / 11 段