Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance

du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des

idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et

se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le

mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par

Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par

Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du

docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant

tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre

Augagne et le père de Geneviève.

La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de Mme

Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière

à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux

combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux

que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier

instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que

le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était

formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond.

Geneviève en était le centre et l'attrait. Mme Vernier questionna

Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très

douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux

entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une

part dans sa gloire.

--Ah! vous êtes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre

caractéristique est l'effacement de vous-même. Il semble que vous teniez

cette vertu de votre illustre maître, qui ne songeait jamais qu'aux

autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanité.

--N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? répliqua le

jeune médecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la

subordonne pas à l'utilité sociale? Rendre des services, sauver des

existences, se dévouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tâche la

plus enviable?

--Et la plus difficile! déclara Emmeline.

--Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.

--Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la

supériorité.

--Et pouvoir sans vouloir, dit Geneviève d'une voix grave en regardant

Christian, c'est la preuve de la déchéance.

Christian rougit, ses yeux se fixèrent sur ceux de la jeune fille, et il

murmura:

--Que d'efforts sont restés stériles, et que de tentatives ont avorté

faute d'un peu d'aide matérielle ou de réconfort moral! Il est aisé de

blâmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-même aux prises avec les

difficultés?

--Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens caché de ces

paroles, qu'il faut toujours prêcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au

milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire à des

familles rebelles aux moyens de préservation, nous étions obligés de

nous faire publiquement des piqûres de sérum afin d'entraîner les

réfractaires. Cela nous rendait quelquefois très malades; mais nous

faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.

La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et

d'Augagne, très animés. Le maître de la maison, avec sa décision

coutumière, dit à Geneviève, en lui offrant son bras:

--Venez avec moi, un instant, chère enfant.

Il la conduisit hors du cercle, près d'une des vastes baies qui

donnaient sur la terrasse et, là, lui montrant le vieux médecin, qui

semblait les attendre:

--Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques

instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la

réalisation ne dépend que de vous. Écoutez ce qui va vous être confié,

mesurez-en la portée, et, ensuite, consultez votre raison et votre

coeur.

--Quel début impressionnant! fit Geneviève un peu pâle, en s'efforçant

de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destinées?

--Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Vernier avec un grand

sérieux.

Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le médecin, et alla

rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des événements. Le soleil

se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des

flots calmés. Un air délicieux, chargé de l'odeur des roses, montait du

jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allégresse

cette brise si douce et si parfumée. Elle marcha lentement d'abord, aux

côtés du vieil homme, très ému, qui la regardait à la dérobée, puis,

avec la netteté qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:

--Eh bien! docteur, je suis prête à vous écouter. Il s'agit sans doute

de M. Christian Vernier? Mon père est allé vous trouver à son sujet, ce

matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, à lui, et me réservez-vous

un supplément d'information?

--Oui, ma chère enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troublé.

J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir

jamais abordé thèse si délicate.

--Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?

--Nullement. Il a même une très bonne santé. Physiquement, son état est,

pour l'instant, tout à fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de

même, hélas! et c'est de là que vient tout le mal.

Geneviève fixa sur le vieux médecin ses yeux perspicaces:

--M. Christian avait abordé très loyalement son examen de conscience

avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons

auxquelles il obéissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me

préparer à recevoir sur sa conduite des révélations fâcheuses. C'est

bien cela n'est-ce pas?

Augagne baissa la tête en silence.

--Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manière de faire n'était pas

d'un homme sans esprit et sans coeur. Car, en admettant que ce que

j'apprendrais me parût inacceptable, M. Christian risquait une rupture

sans recours. Il n'a pas hésité pourtant.

--Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que

vous lui avez inspirés, dit le docteur, il s'est amélioré sensiblement

et paraît vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait

admirable!

--De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Geneviève avec

inquiétude.

--D'un seul! Mais le plus terrible de tous!

La jeune fille et le médecin se regardèrent, l'un hésitant à parler,

l'autre à interroger, comme si la révélation à faire et à entendre leur

eût paru trop pénible. Cependant, ce fut encore Geneviève qui prouva son

énergie en disant:

--Allons, pas de détours, ni d'atténuations. Quel est ce vice?

--L'ivrognerie!

Elle fit un geste de dégoût et son visage exprima l'effroi. Il

poursuivit, sans dureté, avec pitié même:

--Oui, ce malheureux enfant, par désoeuvrement, par faiblesse, entraîné

par de mauvais compagnons, est tombé dans les pires excès. Il boit, et

s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il

est dans cet état, il ne recule devant aucune excentricité, ni aucune

violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits déchirés, pour

s'être battu dans les cabarets du port, avec des pêcheurs ivres comme

lui. Il a écrasé, l'an dernier, un enfant sous son automobile lancée à

une allure enragée, et qu'il était impuissant à retenir. Quand il est

possédé par l'alcool, il ne connaît plus rien, ni l'âge, ni la

condition, ni le sexe de ceux à qui il a affaire. Il frappera une femme,

il outragera son père: c'est un démoniaque! Puis, le lendemain, revenu à

la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte à

recommencer, le soir même, s'il a été repris et entraîné par ses

camarades de débauche.

Le médecin se tut. Geneviève marchait auprès de lui, le front penché,

comme sous le poids de ces terribles révélations. Enfin, elle s'arrêta

et, avec un grand calme:

--Son père vous a autorisé à me dire toutes ces choses?

--Sans cela, aurais-je pu parler?

--Pourquoi est-ce vous qui avez été chargé de m'éclairer?

--Parce que j'étais le mieux en mesure de vous faire comprendre les

conséquences physiologiques de ce vice affreux.

--Il a donc une répercussion sur l'état physique?

--Très grave, pour celui qui en est affecté; plus grave encore pour les

enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie

à de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou

des criminels, étant, de naissance, alcooliques eux-mêmes.

--Mon Dieu! quelles effroyables conséquences!

--Voilà ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut

pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les cafés ou dans les

cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des apéritifs,

s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont

assez vigoureux pour ne pas subir la déchéance eux-mêmes, ils la

préparent pour leur postérité. Quand ils boivent leur absinthe

quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs

enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'épileptiques, et seront très

étonnés de voir les pauvres petites créatures étiolées et chétives. En

buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents,

leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques misérables

satisfactions présentes, ils détruisent l'avenir.

--Mais ne peut-on pas les guérir?

--Rien n'est plus difficile.

--Vous avouez cependant, vous-même, que M. Christian, depuis qu'il a

vécu à Saint-Georges, s'est sérieusement corrigé.

--Oui. Son intention de modifier ses habitudes est évidente, mais le

pourra-t-il?

Geneviève releva la tête, et d'un ton ferme:

--Monsieur votre neveu, à l'instant, disait que, pour pouvoir, il

suffisait de vouloir.

--C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de

la volonté. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: «Je ne boirai

plus!» et qui, le lendemain même, couraient satisfaire leur passion!

--Avaient-ils des raisons impérieuses de s'en abstenir?

--Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arrêtait!

--Même l'affection d'une femme dévouée?

Le vieux médecin regarda, avec une sincère angoisse, la jeune fille, et,

d'un ton très bas, comme s'il faisait un aveu très douloureux:

--Même l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se

sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables

de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau

de Cologne, de l'élixir dentifrice, et même du vernis à bottines.

--Des fous!

--Des alcooliques.

--N'y a-t-il donc pas de remède? Vous luttez, vous, docteur, cependant.

Je sais que vous êtes un des promoteurs de la ligue contre ce véritable

fléau social.

--Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conférences,

dans des brochures, dans des journaux. Mais quels résultats

obtenons-nous? De bien médiocres. Faire appel à la raison humaine?

Quelle chimère! Pour déraciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les

cabarets de France, ceux où il y a de la dorure et des tables de marbre,

comme ceux où l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une

loi est nécessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays,

pourri par l'alcoolisme, qu'en défendant de vendre de l'alcool, comme si

c'était du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures

qu'on a édictées en Suède, en Russie, et ailleurs, on boira, on

s'enivrera, on se tuera, et les hôpitaux regorgeront, ainsi que les

prisons et les bagnes.

Geneviève avait écouté les paroles enflammées du médecin avec une

attention extrême. Elle hocha la tête, puis:

--Un dernier mot, docteur. A l'âge qu'a M. Christian, l'organisme

est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont été

introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garçon?

--Certes!

--Que faudrait-il pour avoir des chances de réussir!

--Lui imposer une expérience de sobriété absolue pendant trois mois.

--Qu'appelez-vous sobriété absolue?

--Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observé ce régime, sans une

infraction, on pourra espérer sa guérison physique et morale.

La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect

attendri:

--Je crains, mon enfant, que, dupe de votre générosité, vous n'entamiez

une lutte bien périlleuse pour vous.

Elle dit d'un ton grave:

--Réussit-on jamais sans peine? Et réussir, quelle joie! Surtout quand

il s'agit de sauver un être en danger de se perdre!

Elle fit un gracieux signe de tête:

--Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de

raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons,

dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative.

Et, souriante, elle rentra dans le salon.

V

Étiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, était fort

occupée à se tirer les cartes, lorsque Mme Mauduit, sa manucure,

vêtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir à la main, entra sans

être annoncée, comme chez elle.

--Bonjour, Nénette, dit la manucure en posant son sac sur un canapé

Louis XVI foncé de canne dorée, tu vas bien, ce matin?

--Pas trop! J'ai un rossard de valet de trèfle qui ne veut pas marcher

dans mon jeu!

--Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus

fraîches et plus sûres que celles fournies par tes cartes....

--Dis voir!

--Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai

l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....

--Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....

Mme Mauduit ouvrit le battant d'un délicieux petit meuble en

marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour écrire, elle

découvrit un plateau en verre de Bohême, des gâteaux secs, des carafons

de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un à

Étiennette, qui le plaça, sans y toucher, sur la table; et, après s'être

restaurée convenablement:

--J'ai vu Pavé, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donné sur ton

fugitif des tuyaux très sûrs.... Il paraît qu'il est devenu tout à fait

vertueux.... Un petit saint!

Étiennette fit seulement:

--Ah!

Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on

arme.

--C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaurée qui t'a

soufflé ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-là! Je ne

croyais pas qu'il existât ta pareille. Et cependant, la voilà. Mais dans

l'autre sens.

Étiennette se tut, mais ses mâchoires se serrèrent et devinrent

anguleuses comme celles d'une bête de carnage. La Mauduit continua:

--Notre cher Christian se couche à onze heures, fait le bridge de son

papa, ne va plus qu'à la Comédie-Française, et boit de l'eau à tous ses

repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pavé en est

malade d'indignation.

--C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-là? Quelle influence

a-t-il sur Christian?

--Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre

petit Vernier à la laisse, comme un caniche.

Étiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:

--Si c'est pour me raconter ces choses-là que tu es venue me siffler mon

Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer

chez toi.

--Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vérité, ne

fût-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche après

la cognée? Ça ne serait pas digne de toi. Comment, la femme à qui on n'a

jamais pris ses amants et qui les mettait tous à la porte, toi,

Étiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir été plaquée? Et

tu ne t'en vengerais pas?

--Je ne pense qu'à ça!

--A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mariée!

Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la

gueule, il ne faut pas désespérer. Imagine-toi que Clamiron m'a raconté

quelles conditions la chaste enfant avait posées à notre Christian....

Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pincé pour y

avoir consenti.

--Eh bien?

--Pendant trois mois, il doit vivre chez son père. S'il a le malheur,

pendant ce temps d'épreuve, de faire une seule frasque et qu'on le

sache, il est rasé, sans rémission. L'épreuve est sévère. Le

baccalauréat ès-moeurs, quoi!

Étiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire

le verre de Porto qu'elle avait versé pour son amie. Convenablement

lestée, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide

travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut

sourire à une idée qui venait de s'offrir à elle. De sa main blanche

elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque

indifférent:

--Ah! ce pauvre Pavé est si vexé d'assister à la conversion de

Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la

résignation.

--Toi?

--Mais, oui, fit Étiennette avec un sourire.

--Oh! ma fille, s'écria la Mauduit, tu as dû trouver quelque chose: tu

n'as plus les mêmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes?

Dis-le moi....

--Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah ça, qu'est-ce

que tu m'apportes aujourd'hui?

--Ah! du soigné!

La manucure se leva, prit sur le canapé son sac noir, l'ouvrit, et en

tira un écrin, dans lequel étincelaient deux perles grosses comme des

noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.

--Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as là....

--Ce sont elles.

--Elle s'en défait?

--Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.

--Pour Poivrier?

--Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....

--Quoi? Elle s'est toquée de ce gigolo?

--Non! Il lui a promis de l'épouser à la mort de son père, le duc de

Candare.

--Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?

--Pour payer une culotte du marquis au club....

--Mince!

Elle prit les perles, les mania comme un orfèvre, les soupesa, les

respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce

splendide joyau. Puis elle les remit dans l'écrin.

--Elles valent cinquante mille, au bas mot.

--Tu parles! Il n'y a pas les pareilles à Paris. Fontana les prendrait

tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et «ma tante» n'offre que

vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois

mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le

nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de

plus....

--Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. Ça peut aller.... Mais

pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois....

Ou on gardera les perles....

--On, c'est-à-dire toi, Étiennette....

--Non, toi, Mme Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je

ne fais pas d'affaires.

--Convenu. Où est l'argent?

--Le voici.

Étiennette ouvrit le bas d'un petit meuble décoré en vernis martin, et

démasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de

mille francs, referma avec précision son coffre-fort, et posa la somme

sur la table. Puis elle dit:

--C'est tout?

--Non! J'ai encore là des dentelles anciennes, du point de Venise....

--Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.

--Elles sont avantageuses.

--Je m'en moque!

--Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de

Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un

chef-d'oeuvre!

--Où le voit-on?

--Je te l'enverrai.

De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses

brosses:

--Si nous nous occupions de tes mains, à présent....

--Tu es pressée?...

--Non. C'est pour que tu sois libre....

--Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai à détacher les coupons de ma rente

russe....

--Veux-tu que je t'aide?

--Avec plaisir. Tu dîneras avec moi....

--Donne-moi des ciseaux.

Étiennette étala une énorme liasse de titres. Les deux femmes en prirent

chacune la moitié, et, avec application, elles commencèrent à couper

les petits carrés de papier.

A la suite de cette conversation entre Mme Mauduit et Étiennette

Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas

mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fiancé

de Geneviève dans son fumoir, très occupé à examiner des chiffres dans

lesquels étaient entrelacées les lettres H et V. Sans paraître avoir

remarqué la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur

différents modèles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pavé,

avec sa malice à froid, retrouva rapidement le ton de la familiarité, et

d'un air goguenard interrogea son ami sur son état d'esprit:

--Eh bien! mon jeune seigneur, nous voilà décidément rentré dans le

giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades.

Le père Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, à l'heure de la

soupe, qui, pour cet ancien maçon devenu, du reste, un des richards de

Paris, est demeuré un aliment de première nécessité.... Il m'embête

bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que

ça rend très malade?

--Mais non, ça rend, au contraire, très bien portant.

--Il est vrai que tu es moins «vanochard» que jadis, au temps de nos

fêtes. Ah! vieux Christian, c'est égal, nous en avons fait des fameuses

ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me

manques!

--Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.

--Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercédès de

trente chevaux.... Elle est à la porte; veux-tu la voir?

--Avec plaisir.

--Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.

Christian fit un pas en arrière et marqua très nettement sa volonté de

résister à la tentation.

--Impossible. Mon père m'attend dans une heure, rue de Châteaudun, au

bureau....

--Je t'y conduis.

--Non! non! Ma voiture est commandée. Je te remercie.

--Ah! tu te défies de moi, gémit Pavé, avec un geste plein de reproche.

Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?

--Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....

--Es-tu changé! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!

--Il est inutile de le dire, répliqua Christian avec une soudaine

vivacité.

--Allons! on ne parlera pas. On ménagera ta renommée. Mais, avec tes

idées nouvelles, est-ce que cela t'est agréable de me recevoir? Si je

t'embête, il faut prévenir.

--Pas du tout. J'ai plaisir à te voir, au contraire....

--Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours.

Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et

Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par

politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il

manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme

Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à

rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint:

--Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure

de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme

il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative

personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement.

D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des

anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se

dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut

risquer l'aventure, s'il lui plaît.

En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha

vers lui et, ajouta ce commentaire:

--Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de

folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement

guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous

Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal

faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que

j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons!

il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se

présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir

Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et

les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre

conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète.

Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit:

Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie · 第 8 / 11 段