--Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voilà ce que

vous négligez d'affirmer. Un autre viendra après moi, et détruira

l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin

plaisir à vous entraîner, comme vous avouez vous-même que cela est

arrivé si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura

pris des airs de réformatrice parce que vous l'en priiez et dont le

prestige aura duré tout juste le temps que le son de ses paroles aura

mis à s'éteindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce

rôle auprès de vous. Je n'y suis préparée par rien. Et laissez-moi

croire que si vous voulez redevenir un garçon raisonnable, vous saurez

bien en trouver le moyen sans que je m'en mêle.

Christian n'était pas l'homme des longs efforts. Il se sentit à bout

d'arguments. Sa sensibilité déjà s'était manifestée d'une façon

anormale. Il dit d'un ton boudeur:

--Ah! vous êtes comme tous les autres! Vous m'engagez à me réformer,

mais, quant à m'y aider, bernique!

--Voyons, franchement, vous êtes d'une exigence! J'ai contribué à vous

raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le

caractère?

--Et vous vous moquez de moi par-dessus le marché! gémit Christian. Je

ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous étiez

montrée à moi que comme une bonne et gentille personne.

--Un peu bébête, n'est-ce pas?

--Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fraîche, qu'on eût dit une

eau de source.... Et voilà qu'aussitôt qu'on veut s'y mirer, vous la

troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues où l'on ne se

reconnaît plus.... Je vous crois très méchante, maintenant.... Est-ce

que vous êtes méchante? Confessez-vous à moi?

Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une

tournure qui ne lui plaisait plus. Elle répliqua nettement:

--Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons

sur la mienne.

Décontenancé par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout à coup,

Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les

Harnoy s'avançaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-même,

et de toute la journée le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se

trouver seul avec Geneviève. L'aspect tout nouveau sous lequel elle

venait de se révéler piquait au vif sa curiosité. C'était une femme si

différente de celle connue par lui jusqu'à ce jour, qu'il se demandait

comment il avait pu se méprendre à ce point sur son compte. La jeune

fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu,

s'était évanouie pour laisser la place à une personne réfléchie et

ferme, qui lui plaisait peut-être plus encore. Il fut occupé toute la

soirée à l'observer, et il découvrit en elle toutes sortes de

particularités qu'il n'avait pas remarquées, sans doute parce que, dans

la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de

se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce

caractère s'éclairaient comme les facettes d'un diamant à la lumière.

Après le dîner, les amis de Christian ayant appris son retour,

arrivèrent et Mlle Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans

toute leur correcte élégance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce

dernier avait dans la journée gagné au tir aux pigeons le prix

international, et il se présentait couvert de gloire. Il fut surpris du

peu d'effet qu'il produisit sur les hôtes de la famille Vernier.

Geneviève ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait répugnante cette

tuerie d'innocente volatiles, et se coula à jamais dans l'esprit de ce

sportsman. Quant à Clamiron, ses plaisanteries à froid et ses

excentricités longuement combinées n'obtinrent aucune approbation.

Christian lui-même demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche

expression de Longin, le trouvèrent complètement «empaillé».

Ils se levèrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se

remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayèrent

d'emmener leur ami en faisant luire à ses yeux le mirage d'un séjour

prolongé au bar, où l'on rencontrerait le jockey américain Pistor, qui

pourrait donner quelque bon tuyau. Christian déclara qu'il avait pris

l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette

affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secouèrent les

mains de toutes les personnes présentes, en levant le coude à la hauteur

de l'oreille, ce qui était le dernier chic, et à la file, comme ils

étaient arrivés, ils s'en allèrent.

Cette fois, Christian découvrit la transition qu'il cherchait vainement,

depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Geneviève la conversation

du matin. Il se glissa auprès d'elle et lui dit:

--Voilà comme j'étais avant d'arriver à Saint-Georges. Un quatrième

exemplaire du sympathique et joli modèle sur lequel sont taillés ces

gaillards-là! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, très réellement,

je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu où ils vivent.

C'est ce que je n'arrive plus à comprendre. Maintenant ils m'assomment,

ils me dégoûtent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc

passé en moi?

--Caprice! répliqua Mlle Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez été

repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus à

comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si

longtemps.

--Ah! vraiment, s'écria Christian avec une émotion sincère, vous me

méprisez trop!

--Nullement! reprit avec fermeté Geneviève; mais, après vos confidences

de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur

preuves. Quand vous aurez donné des garanties de conversion sérieuse,

vous pourrez prétendre à ma confiance; jusque-là, vous ne devrez pas

vous étonner de me trouver sceptique.

--Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.

--Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous

demande rien. Je n'ai aucun droit, pas même celui de vous juger, quoique

vous me le donniez avec insistance.

--C'est que vous êtes la personne dont l'opinion m'est la plus

précieuse.

Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:

--Allons, vous avez besoin de dormir, vous êtes un peu agité ce soir.

Demain vous serez plus calme.

Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira,

accompagnée de sa mère. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le

déjeuner; son père la prit à part d'un air tout agité et lui dit sans

aucune préparation:

--Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmené

dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout

de quelques minutes, il a changé de ton et de sujet, puis, tout

bonnement, il m'a demandé si tu étais en humeur de te marier et ce que

tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian

Vernier, l'unique héritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis

encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille?

Ah ça, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux

fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mère, quand je lui annoncerai

une si incroyable nouvelle?

--Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as répondu à M.

Vernier.

--Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mère et toi....

Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il

y a l'opinion de ta mère qui comptera, et tes sentiments personnels qui

primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'idée préconçue. Tu as

vécu si à l'écart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer

personne.... Ton coeur est libre, n'est-ce pas, chère petite?

Il tremblait d'inquiétude en parlant ainsi, tant il craignait de

rencontrer des obstacles à la réalisation d'un projet si beau. Il fut

soulagé promptement. Geneviève lui répondit:

--Mon coeur est libre, rassure-toi.

Alors il exulta:

--Ah! qui aurait pu prévoir pour nous une pareille chance! La première

maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de

banque qui sont si considérables! Et je doutais de l'avenir!

Sa fille le calma d'un mot:

--Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce

n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.

--Qu'est-ce que tu dis? gémit M. Harnoy. Malheureuse enfant,

n'empoisonne pas les derniers jours de ton père, en repoussant un si

beau parti! Pense donc à ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait

de toi....

--Peut-être une femme très malheureuse!

--Pourquoi? Comment être malheureuse quand on n'a rien à souhaiter?

Quand tout vous est facile, agréable et avantageux....

--Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!

--Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?

--J'en suis à peu près sûre!

--Oh! gémit M. Harnoy avec un air navré. Qui t'a renseignée d'une façon

si fâcheuse?

--M. Christian lui-même.

--Qu'est-ce que tu me racontes là?

--La vérité simple. Hier soir, pris d'un accès de franchise

sentimentale, ce jeune homme a trouvé utile de me faire un exposé très

net de sa vie passée et de ce qu'elle avait eu d'irrégulier et de

blâmable. Je me suis demandé alors à quoi rimaient ces confidences

bizarres. Je le comprends à présent. Avec une franchise que j'apprécie,

M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je

connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprécier le plus

favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hélas! comparé à la

richesse matérielle que tu prônes si fort, quelle lamentable misère

morale!

--Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effrayé.

--Oh! pas grand chose de très mal. Mais rien de très bien. C'est

l'inutilité néfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il

n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement

compris. M. Christian Vernier est un viveur, très blasé, très ennuyé,

très disposé à faire des sottises par désoeuvrement; avec cela, entouré

de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires

actions.

--Malheureuse enfant! s'écria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue

possèdes-tu donc, pour avoir deviné toutes ces choses qui m'ont échappé

à moi, et qui n'ont pas frappé ta mère? Car, hier soir, elle ne

tarissait pas d'éloges sur la famille Vernier, et sur Christian

lui-même! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre

toit, ce garçon. Nous avons pu le connaître. Il est charmant, doux,

facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un être

malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un défaut immense: tu es

exagérée. Tu grossis les choses avec des préoccupations imaginaires. Je

crois que ta mère et moi nous ne sommes pas des imbéciles. Eh bien! nous

n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu épousais le fils

Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce

serait un bien grand soulagement pour nous!

--Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te

contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité.

--Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu

auras le temps de réfléchir, de consulter.

--C'est bien mon intention.

--Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille

Vernier.

--Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous

poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus

exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps

qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est

pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle.

--Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein

d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la

maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est

ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit

occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles

jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant

qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.

--Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé

avec Mme Vernier.

--Quoi! tu veux....

--Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura

pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de

franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on

s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de

corps se manifeste.

Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant

elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une

belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une

souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les

difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer.

Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme

résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à

lui-même.

--Je me conformerai à ton désir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que

je fasse? consulta-t-il avec déférence.

--Toi, cher papa, tu vas aller demander à M. Vernier-Mareuil de

t'autoriser à causer avec le médecin de la famille....

--Et si ce médecin se retranche, comme c'est l'usage, derrière le secret

professionnel?

--Alors tu sauras à quoi t'en tenir sur la santé de M. Christian. Et

cela suffira.

--Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donné toutes ces idées?

--C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te répandre en violentes

critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations

les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te

demande d'être aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais nécessaire

qu'on le fût pour celles des autres.

--C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans

ton jugement? Tu me parais bien mal disposée.

Geneviève sourit. Elle embrassa son père avec tendresse:

--Ne crains rien. Et même, si je n'étais qu'à demi rassurée, je me

déciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.

--Oh! que tu es gentille!

Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés

par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec

transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de

bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace,

qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit

demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il

savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout

craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui

paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui.

Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à

ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des

précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les

savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en

prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur

Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux

Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y

aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa

situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais

il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la

part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas

enfourcher bénévolement son dada avec lui.

Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration

pour Vernier, les théories du docteur Augagne.

--Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus

avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi,

sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit

propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru?

Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à

l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de

fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil,

qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses

admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie?

Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de

supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une

lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du

porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait.

Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une

affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du

docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand

garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui

donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur.

Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune

homme, d'un air de satisfaction:

--Mon neveu, le docteur Jean Augagne.

Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent:

--Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant

le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M.

Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et

vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous....

--Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes.

Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de

lui, mais finit par dire:

--Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il

s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un

malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route....

Cela vous convient-il, monsieur?

--Tout ce qui vous plaira, docteur.

En ce moment-là, on aurait pu demander à Harnoy ce qu'on aurait voulu,

il était homme à tout promettre. Emporté par son rêve d'opulence, il ne

connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne,

serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.

--Voyez-vous, commença-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine,

où il est allé avec le docteur Yersin faire des expériences de

vaccination sur les indigènes atteints de la peste.... Il y avait

dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garçon, n'est-ce

pas?

--Oui, certes, répondit évasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de

savoir ce qu'était le neveu du docteur, mais avait grande hâte de

recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils

Vernier?

--Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune

homme.... Charmant jeune homme....

--Bon! ça, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux

bouchés.... Mais sa santé... hein? Bonne, sa santé?

Il parut guetter la réponse sur les lèvres du médecin. Il tremblait

qu'elle ne fût pas satisfaisante. Comme le docteur semblait réfléchir:

--Eh bien! vous pouvez parler, vous êtes délié du secret

professionnel.... La santé de Christian est excellente, n'est-ce pas?

De bonne, Harnoy était déjà arrivé à excellente. Il secoua le bras du

médecin, dans son impatience:

--Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou

un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.

--Évidemment sa santé n'est pas mauvaise, se décida à déclarer le

docteur. Il faut même qu'il ait un coffre solide, pour avoir résisté,

comme il l'a fait, à toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....

--Entraînement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on

n'a pas toujours eu les cheveux gris.

--Ah! fichtre! C'est qu'il y a entraînement et entraînement.

--Enfin, la santé est-elle avariée?

--Point! Mais il y a des habitudes déplorables, qui pourront, à un

moment donné, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garçon....

--Quelles habitudes? Venons au fait!

--Eh! je lui voudrais plus de tempérance.

--Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait

de l'eau, que deviendrait la viticulture?

--Ceci, mon cher monsieur, m'est complètement indifférent, dit

tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais médecin. Je suis

frappé par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....

--Bon! s'écria Harnoy, nous y voilà! Moi, docteur, je ne suis pas

médecin, je suis père de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose

que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanité

m'intéresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier.

Prétendez-vous établir qu'il est dans un état de santé qui lui interdit

de prendre femme?

--Je ne dis pas cela!

--Alors qu'est-ce que vous dites?

--Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a usé

et abusé de tout, et qu'à vingt-six ans, il est plus blasé qu'un homme

de cinquante....

Harnoy regarda sévèrement Augagne:

--Je vous croyais l'ami de son père!

--Me demandez-vous un témoignage de complaisance, ou bien la vérité?

--La vérité, certes, la vérité! se récria Harnoy, impressionné, malgré

son parti pris, par l'attitude du docteur.

--Veuillez me poser une question précise: j'y répondrai.

Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se décider l'avenir

de sa fille. La fortune d'un côté, le bonheur de l'autre. Et il

s'agissait de choisir. Le docteur paraissait décidé à ne conserver aucun

ménagement. Tout allait dépendre de la façon dont Harnoy formulerait sa

demande. Certes il aimait bien Geneviève, mais le mariage qu'il

entrevoyait pour elle était si beau! Malgré lui, il restreignit à une

simple condition de santé actuelle les exigences qu'il était en droit de

manifester. Il dit:

--Pouvez-vous m'affirmer qu'à ce jour l'état de santé de M. Christian

Vernier est satisfaisant.

Augagne répliqua d'un ton bourru:

--Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai

remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il

a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?

--Parfaitement! déclara Harnoy.

--Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me

voilà arrivé chez mon client....

--Au revoir, docteur, et merci.

--Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et,

entre haut et bas, il ajouta:

--Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien

savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian,

si c'est son rêve. Cela m'est bien égal!

Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le

sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne

pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la

périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître

de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en

alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville,

réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian

Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle

retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il

étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il

en demeura tout illuminé.

Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait

Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait

rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était

son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle

ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et

sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se

perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et

point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet

aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante.

Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui

mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour

le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les

laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en

toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa

maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant,

pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui

sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions

contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à

Geneviève.

Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie · 第 7 / 11 段