--C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons

bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je

produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête.

Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à

l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait

me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était

de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète....

--Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais

une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de

moi, mon petit Christian?

--J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de

patience.

--Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un

prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches

avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon

bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je

m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville....

--Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une

irritation qu'il ne parvenait plus à contenir.

Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très

décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la

résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que

moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il

s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas

passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très

maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce:

--Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au

pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à

cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je

sois un peu jalouse?...

Il eut un accès de rire:

--Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en

tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de

fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un

bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés

ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre

liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter

salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les

choses.

Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés,

et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre:

--C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite

bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se

manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre.

Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur!

Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme

un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te

joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes

millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es

jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu!

Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément:

--Tu as fini?

Elle devint rouge de colère, et cria:

--Non! Je commence!

--Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas

de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun

projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments

qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés.

Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir

tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable

que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je

n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté

du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et

j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur.

Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur

moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris

le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de

scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies

que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais

arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait

son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir

sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher

d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de

raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet!

Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette.

--Alors, tu me quittes?

--Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas

été le premier. Je ne serai pas le dernier.

--Qu'en sais-tu?

--Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres!

--Je tiens à toi.

--Beaucoup d'honneur!

Elle blêmit, fit un geste violent:

--Prends garde!

Il sourit, très calme:

--Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te

fais du mal! Crois-tu m'intimider?

Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:

--Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis

incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que

je t'ai donné de moi-même....

Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant

sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose

ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses

jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais

elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif

à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la

sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les

menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir

pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant

toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs

véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon.

Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever.

Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne

vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir

Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route.

Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement

sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le

chagrin et gonflé par les larmes:

--Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi!

Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite,

c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et

aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi.

Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu

veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien

qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et,

cependant, tu vois si j'ai de la peine!...

Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son

visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à

pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses

dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant:

--Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par

tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis....

Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?

Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son

visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore

tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais

l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne

pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de

l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une

revanche:

--Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc

pas tout à fait?

--Tu veux bien alors?

Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste.

--Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle

différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous

séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon coeur se

déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer....

Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir:

--Ah! tout est fini pour moi! Adieu!

Ce fut lui qui la retint:

--Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du

chagrin....

--Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je

ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien

assez de moi!

Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait

disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente.

Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à

distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec

prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses

doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un

regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main

sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître

derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant

le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu,

et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui

le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille

pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et

pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.

IV

Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille

Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance

exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien

liquoriste était allé, la veille, faire visite à Mlle Étiennette

Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser

complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le

départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces

exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc

parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut

chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait

tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille

Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement

radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence

de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne

jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à

tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de

son fils. Mais comment?

Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait

dit tout net:

--Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans

hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les

parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui

n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper

stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui

vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous

pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il

glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure.

Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à

votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux

malheurs.

--Eh! que prévoyez-vous donc?

--Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui

a bu, boira».

--Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode

parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de

mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive

d'heureux!

--Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous

exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance

de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier.

Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile!

--Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modèle comme à

plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connaît des jeunes

gens parfaits, comme le cher Templier....

Emmeline eut un geste de mécontentement:

--Laissez-là les comparaisons.... Le baron a ses défauts, tout comme les

autres....

Il dit naïvement, en regardant sa femme d'un air de reproche?

--Ma foi! vous êtes sévère! Je ne lui en connais pas. Il est rangé,

sobre, poli....

--C'est entendu! Il a toutes les qualités! C'est votre ami!

--Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans

que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproché l'autre jour de me

montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande?

Ce garçon m'agrée. Il a tous mes goûts, toutes mes manières de voir.

Nous ne sommes jamais en désaccord sur rien. J'ai un plaisir extrême à

me trouver en sa compagnie. Êtes-vous jalouse de notre intimité?

--Ah! voilà autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira,

mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne

sont pas de votre âge, vous saurez que je vous en avais prévenu.

--Se moque qui voudra! Raymond m'est agréable. Il se plaît avec moi.

C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a

déjà donné à moi d'excellents conseils, il en donnera aussi à

Christian.... Je le lui demanderai....

--Riante perspective! Voilà un garçon qui ne se doute pas de son

bonheur!

Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez

Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât

l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût

réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment,

avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une

fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses

parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour

elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle

se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son

père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût

probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.

Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient

admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance,

auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues

sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été

épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf

contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de

Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son

père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui

avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa

fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour

l'avenir. Et peut-être aussi, dans son coeur candide, la satisfaction de

ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué

à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans

son plaisir.

Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une

fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le

magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse

de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre

sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent

l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée

fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait

devant eux.

--Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence,

dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous

allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le

jardin, à l'ombre du grand tilleul....

--Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures

de ma vie.

--Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le

luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous

êtes si facilement contenté de notre vie toute simple.

--N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus

cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous

ne pouvez savoir....

Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme

s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui

échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un

peu de tristesse:

--A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer

dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!

Geneviève le regarda étonnée:

--Si cela ne vous plaît pas, qui vous oblige à le faire?

--Rien, sans doute. Mais alors à quoi m'occuper?

--Il me semble que, à votre place, je ne serais pas embarrassée.

N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre père, qui est si bon, ne

doit penser qu'à vous plaire et vous faciliterait toutes les

carrières....

--Ah! c'est que je crois que je ne suis bon à rien.

--Comment serait-ce possible? Vous êtes très intelligent....

--Vous êtes bien aimable; mais c'est que je suis aussi très paresseux!

--Avec de la volonté, vous vous corrigerez.

--C'est que j'ai très peu de volonté.

--Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez

pas le courage de vous imposer une règle et de la suivre.

--C'est pourtant l'exacte vérité. Pas de caractère plus faible et plus

indécis que le mien. La lutte me lasse et la résistance m'excède.

--Vous avez été affreusement gâté! dit Geneviève avec un sourire.

--Non! j'ai perdu ma mère très jeune, et mon père, pris par le mouvement

de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai été élevé

par des gouvernantes, par des précepteurs, et livré de bonne heure à

moi-même, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc passé à côté

de l'existence de travail, pour me livrer à l'existence de plaisir.

Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.

--Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.

--Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!

Elle le regarda plus sérieusement:

--Vous êtes en train de me dépeindre un personnage tout nouveau pour

moi, et que je ne pouvais soupçonner dans le jeune homme facile, doux et

reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes

parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comédien

assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'êtes pas et

cependant paraissiez être?

--Pas du tout! J'étais très naturel chez vous, et je n'ai pas prononcé

une parole que je n'aie pensée. C'était affaire de circonstances.

L'absence de volonté que je vous signalais tout à l'heure m'a permis de

m'adapter à votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction

profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence

ordinaire a été aussi pour quelque chose dans le plaisir que

j'éprouvais.

--Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte

de diable qu'un accident aurait contraint à se faire ermite, et qui

retourne à son enfer!

--Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout à l'heure,

regrettera bien souvent l'ermitage.

Elle rit un peu nerveusement:

--Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les

plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les

pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire.

Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est

incompréhensible pour moi.

Christian hocha la tête d'un air découragé:

--Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé....

--Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.

--De qui les attendrais-je?

--Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....

--On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais

ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il

aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il

manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans

cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il

travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de

le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est

charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel

elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez

elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon

père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire,

est obligé de la suivre. Il marche donc,--que dis-je: il marche?--il

court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici,

dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre

chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne

fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe

décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du

monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris,

dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après

quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son

bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais

pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs,

mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur

qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables

hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la

porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des

courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et

s'élance vers Moret--du quatre-vingts à l'heure--pour inspecter l'usine.

Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des

réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et

l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne

résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de

souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de

s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou

et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme

chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les

conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à

venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans

l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec

elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous

voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.

Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement

à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:

--J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner

sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et,

d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une

soeur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que

je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler

sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir.

Il l'interrompit avec une étrange vivacité:

--Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune réserve. Dites-moi, en

toute franchise, ce que vous pensez.

Elle agita sa tête d'un air triste:

--Non! Je n'aurais qu'un langage déplaisant à vous faire entendre. A

quoi bon?

--A m'éclairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les

conseils.

Elle sourit:

Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie · 第 6 / 11 段