l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre
machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier,
a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.
--Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le
docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....
--Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant
une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!
--Et moi qui voulais partir demain....
--Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à
bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et
puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?
Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts
blancs les girolles roses.
--Ne sont-ils pas appétissants?
--Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est
très dangereux!
Elle éclata de rire:
--Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les
gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches
de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à
présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que
vous avez peur....
--J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je
n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me
suffirait pour ne pas partir.
Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre,
vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils
restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité
incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait
pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il
cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une
bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le
calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa
reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce
qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.
Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un
mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait
l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit
la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir
que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait
avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état
général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale
et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de
fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur
salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du
régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne
parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une
cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long
à la trouver.
Christian n'était dans un équilibre parfait que quand Mlle Harnoy
restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le
service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler
dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable.
Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses
monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait
supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en
osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait
ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le
visage du blessé. D'un coup d'oeil, elle le calmait; d'un geste, elle
lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à
faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait
qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère.
Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus
rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le coeur net, dit au bout de
quinze jours à son malade:
--Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les
plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté.
Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche
de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en
êtes le maître....
Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son
visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:
--Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me
sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de
violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je
crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me
montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant
sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement
et mieux.
--Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy....
--Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte!
interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils
me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les
quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer
ingrat.
--Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a
toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau
cadeau....
Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère:
--Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et
d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres?
Le docteur Augagne hocha la tête:
--Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes
informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la
situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez
lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats
dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du
luxe....
--Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion.
Voilà donc pourquoi Mlle Geneviève raccommode ses robes, et travaille
avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses
coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir
plus tôt?
--Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui
m'a renseigné sur la famille Harnoy.
--Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....
--Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père
Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a
sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire
flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait
arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très
réduite de Mme Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!
--On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à
l'aise....
--Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!
--Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec
mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy
à sortir d'embarras....
Le docteur Augagne se frotta les mains:
--Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut
s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il
suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du
crédit partout....
--C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si
souvent maussade? Mme et Mlle Harnoy ne sont pas tous les jours à
la fête avec lui....
--Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité
d'humeur.
--Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent
de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré
d'une tendresse pareille!
--Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous,
Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus
inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous
entendait?
--Ah! Clamiron est un idiot!
--Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si
elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de
famille?
Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une
gravité inusitée:
--Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout
ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais
auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais
une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas
aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et
simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la
douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc
des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez
malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon
entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je
ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous
les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité.
Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une
bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à
leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez
plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous
exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des
sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que
duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est
empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour
s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et
toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait
oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on
s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode
que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on
est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il
n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout
ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous
aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais
les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je
suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et
ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de
m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an,
entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.
Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda
son malade avec inquiétude:
--Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?
--Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je
donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte.
Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le
prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout
son coeur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!
--Mais vous êtes bien décidé?
--Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de
réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela
m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je
continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser
le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine
et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là!
Passons à un autre divertissement.
--Lequel?
--N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant,
priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui
au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.
La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un
tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la
maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux
femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval
qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands
hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire
leur petit tour de promenade quotidienne.
A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait
accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à
s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours,
défrayé la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de
Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour
prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort
tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le
mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements
suivants:
«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait
Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine
campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M.
Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par
temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et
l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas
même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les
poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en
liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le
jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne
trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des
robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes
pas les jours ordinaires!»
Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et
Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au
pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur
son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour
Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident.
Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville
pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort
différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège
d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient
trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur
arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait
faire la lecture au blessé.
Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas
mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été
raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés
sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée
d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros
à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un
verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et
les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris
en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la
jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian,
qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle,
n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.
Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y
avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle
pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la
façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait
interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle
se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à
empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à
elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver
là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin,
avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation?
N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son
ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était
plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la
charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup
d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où
elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian,
lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte?
Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre.
Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en
travesti, à la recherche de son amant.
Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés
contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y
prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne,
avait amené cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable
baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur
effet sur Mme Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas
été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle
et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit
domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la
crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.
Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier,
stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton
posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la
situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant
toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils
que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé,
le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre
de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou.
Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer
trop positif, celui-ci avait répondu en souriant:
--Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de
végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de
la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du
Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y
avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente.
Il sera donc hors de peine.
--Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques
précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont
pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans
la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.
--Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas
rester encore ici?
--Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour
moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis
longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas
né pour être agriculteur....
--Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret,
t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....
--Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui
sait?... Pas longtemps, peut-être!...
M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La
métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas
mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat
acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation.
Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à
Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les
goûts de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne
garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si
solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les
pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la
jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses
beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir
souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était
engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se
décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une
cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant
le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires
d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.
Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami
de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et
délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout
seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de
mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où Mlle Harnoy
était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où,
sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup,
dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de
la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est
quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa
coupe.
Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son
habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et
silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au
bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et
l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une
petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la
route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut
un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait
interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:
--Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à
la campagne?
Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette.
--Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec
toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît
médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras.
Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes
fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement,
Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en
costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage,
encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle
semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian
par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et,
s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure:
--Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de
te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma
correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu
t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte
de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas
pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la
douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino
n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons!
Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la
saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître.
Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à
peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du
cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de
volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre.
Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:
--Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici.
Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours
la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.
--Dame! mets-toi à ma place!