Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages....
Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la
mer....
--Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous
me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme
Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....
Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet
produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui
qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. Mme
Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit
gaiement:
--Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches
représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance
entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une
pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune....
Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces
bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....
--Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier
avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me
permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....
--Geneviève, tu vois, protesta Mme Harnoy....
--Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas
cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse
d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela
devient bien rare.
La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se
retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles.
Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence
pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen
d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian,
en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence
de Geneviève, il omit le chapitre des moeurs et ne fit point d'allusion
aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.
Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à
Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le
soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des
prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu
pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière
une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un
incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint
avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur
l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son
cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux
avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.
--Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre
fils, dit Mme Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous
le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand coeur,
croyez-le bien....
--Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une
huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès
demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il
est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs.
Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....
Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille,
j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui
offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:
--Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur
m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter
largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils....
Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait
son imprudence.
Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard
il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le
chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de
dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il
avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette
mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis
longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse
Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La
camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb.
On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manoeuvrer avec la
sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant
très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur
le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.
Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy,
pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle
jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:
--Nom de nom!
--Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?
--Le père Vernier qui s'amène.
--Où est l'enfant?
--Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....
--Est-ce qu'il te lâche?
Étiennette eut un sourire d'orgueil.
--Ce serait donc le premier.
--Il en faut toujours un!
--Ce ne sera pas lui.
--Alors?
--Nous allons voir.
Elle dit à sa femme de chambre:
--Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?
--Dans le boudoir de Madame.
--Bien. Dites que j'y vais.
Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger:
--_Dame aux camélias_--acte 3--scène du père Duval.... Chouette!
--Tiens! tu ne roupilles plus, toi?
--J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment
l'air d'être dans le délire du bonheur.
Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle.
--Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce
vieux serin? Il ne m'avalera pas!
--Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours!
Étiennette fit un geste d'insouciance,:
--Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à
plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....
Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le
bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le
visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du
tout saisi par l'allure majestueuse de Mlle Dhariel. Il la salua d'un
signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il
dit tout net:
--Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles
de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa
voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand
on a pu le relever, il avait la jambe cassée.
--Ah! mon Dieu! Où est-il?
--Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il
est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est
réduite, tout est pour le mieux....
--Mais je vais le faire transporter ici.
--C'est interdit par le médecin.
--Alors, j'irai le soigner....
--Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas
que votre place soit dans leur maison.
A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans
aigreur, Mlle Dhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par
l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se
redressant.
--Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me
donne-t-elle pas des droits particuliers?..
Vernier la coupa d'un geste sec et dit:
--Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui
lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas
orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre.
N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce
soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements
de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun.
Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle
évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être
favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix
tremblante:
--Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que
vous êtes venu chez moi?
--Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de
Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu
vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de
vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la
mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de
vous porter.
Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne
vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te
fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux
blaguer, blaguons!»
Elle eut un sourire d'angoisse et dit:
--Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez
pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon
coeur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner
Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?
--Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas.
Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette,
au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de
ces oeillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une
moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un
signe de tête, comme au début, il dit:
--Mademoiselle, votre serviteur.
Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit
public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle
donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie
naturelle librement épanchée:
--Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir
m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu
as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui
a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus
publiquement! Attends, va!
Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et
Clamiron l'attendaient.
--Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce
que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes?
--Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une
patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne.
--Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron.
--Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on
ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....
--Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!
Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté
d'esprit:
--Où en étions-nous?
Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:
--J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma
belle.
Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:
--J'en ai peur!
Étiennette répliqua froidement:
--C'est ce qu'on verra!
III
Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans
sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches
paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un
air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits,
le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le
teint clair et la figure reposée:
--Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade.
Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père
vous voyait, il serait agréablement surpris....
--Quelle heure est-il?
--Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis
parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons
cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu,
nous allons pouvoir vous poser un appareil....
--Avec lequel je marcherai?
--N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï
dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner....
Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous
voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.
--Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes
hôtes....
--Ils n'en ont pas l'air....
--Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y
attend....
--«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix.
Votre père a prévenu lui-même....
--Il a vu Étiennette?
--Il l'a vue hier soir.
--Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée?
--Fort ordinaire!
--Non!
--C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de
faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il
pourrait avoir mieux que cela!»
Christian parut stupéfait.
--Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion....
--Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par
sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'oeil.
--Étiennette?
--Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait
encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du
bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.
--Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de
détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez
être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron
avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!...
--Pas sûr!
--Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.
--Je m'en félicite!
--Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?
--Nous vous le dirons en temps utile.
--Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!
--Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.
--Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?
--Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état.
--D'abord, j'ai soif.
--Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des
vaches dans l'herbage....
--Vous moquez-vous, docteur?
--En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin
est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire
avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime,
entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous
tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé
anti-alcoolique que je crois infaillible....
--Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital,
ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie....
--Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez
rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération....
Sommes-nous d'accord?
Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et
concéda:
--Il le faut bien!
Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et
c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:
--Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en
buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie,
toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous
qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde
entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les
Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de
l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à
qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race,
l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux
regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns
et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est
l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos
liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en
quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis
la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie
blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que
l'étiquette qui diffère....
Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait
haleine, pour lui lancer:
--Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend!
--Je ne me gêne pas pour le lui dire!
--Ça doit lui être agréable!
Le docteur regarda tristement le jeune homme:
--Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a
vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de
voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait
les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger....
--Ah! quelle exagération!
--Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il
n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on
est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation
absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire?
--Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus
vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était
maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard
enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie
revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement
à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant
d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant,
c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu.
Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?
--Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?
--Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas
un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait
les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se
donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut
résulter une maladie de coeur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce
qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles
qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent
le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur
toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des
gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première
jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau
n'atteindront très probablement pas.
--Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment
du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au
point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos
excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous,
l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que
donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos
misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un
dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous
venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si
encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les
conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même
temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par
les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux
qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car
vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.
--Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la
France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré
tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des
chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs
de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les
collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils
possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute
autorité.
--Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans
parmi ceux qui boivent....
--Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans
votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos
confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est
oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est
cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez
chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs
émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes,
des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des
hommes d'église, et même des médecins....
--Jamais de médecins!
--Allons donc! Vous pratiquez admirablement le _sic vos non vobis_....
Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez
parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez
pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier....
Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce
qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai
probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.
--Oui, à Pâques ou à la Trinité!
--En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler,
et cela m'a desséché le gosier....
--De la tisane?...
--Non, du grog....
--Alors très léger?
--Américain!
--Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même.
Mme Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon
accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le
couloir.
--Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire.
--Admirablement....
--Voici votre déjeuner qui arrive.
Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties
et du beurre. Mme Harnoy auprès du malade glissa une petite table
qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur
appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire
nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce
petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse,
le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés
d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il
avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se
dresser, mais Mme Harnoy l'arrêta:
--Ne bougez pas. Je vais vous servir....
Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une
grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis
elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat
et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit
sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de coeur,
les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le
faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux,
comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur
son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter
affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse,
lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M.
Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.
Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition
qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit
et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour
la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La
jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de
champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui
demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses
cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se
répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après
s'être débarrassée de son panier.