--C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des
renseignements. Ah! si tu savais!
La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec
une curiosité très vive:
--Raconte un peu?
Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant
sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit:
--D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait
été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894,
dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle
était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi,
qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux.
Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron
et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la
connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des
relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes
importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée
par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la
tête en sang....
--J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture.
--Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des
femmes aussi bien que des hommes.
--Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette!
Quelle nature!
Vernier eut un retour de colère.
--Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu
tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire
que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration!
--Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la
connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus
vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute.
--Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas.
Christian goguenarda:
--Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?
--Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant
que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu
pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu
étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des
vacances.... Moi aussi.
--Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier
rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu
venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse
dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le
premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé
de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu
hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te
ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher
quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public,
et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner
derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je
lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de
fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de
police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de
Saint-Lazare!
--Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée
dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez
elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de
Mlle Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il
sait très bien qu'on le ferait sauter.
--Sauter le préfet, cette drôlesse?
--Comme un bouchon de champagne!
--Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère!
--Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure.
Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec
agitation.
--Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te
conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu
travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à
la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?
--Ah! non!
--Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht?
--J'ai le mal de mer!
--Le long des côtes de la Méditerranée.
--A Monte-Carlo?
--Non! cette fille irait t'y retrouver.
--Tu ne veux pourtant pas que je fasse voeu de chasteté....
--Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas
un idiot.
Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de
lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:
--Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux
pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu
me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la
torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas
entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras
raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un
peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras,
n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que
diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester
avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas...
Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une
bonne occasion, et adieu!...
--Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout
s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu
ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais
plaquée.... C'est fini, hein?
Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit.
--Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se
retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais,
moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!
Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce
qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et
ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée
dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts
tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés,
entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient
silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes,
c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de
temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait
quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de
l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par
exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les
glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou
bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et
pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les
pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de
wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes
tremblantes, et rentraient chez eux.
Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes,
avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait
chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort,
tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses
habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que
pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire
alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris
d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié
cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre
d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la
gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée
foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux
tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette
Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les
avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête
s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction.
Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable
s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui
avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes,
Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien
parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des
échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain
attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès
se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui
changeait à vue d'oeil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient,
et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire.
Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait
l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses
idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son oeuvre excitatrice. Il
donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison,
pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme
affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir
vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le
toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait.
Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour
un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour
de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une
heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de
l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle
voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle
vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille
impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en
poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique
confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était
sa manucure, Mme Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours
munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des
bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et
l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.
Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle
offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces
ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par
an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par Mme
Mauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi,
elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets,
ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur
réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec Mme Mauduit des
affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes
des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. Mme Mauduit
et Mlle Dhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens
et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient
passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il
n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à Mme Mauduit des
questions dans ce genre:
--Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?
--Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son
pays....
--Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça?
--Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant
est grand maintenant.... Quant à la soeur, elle est venue l'autre jour
pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!
--Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile....
--J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le
sait!
Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué,
il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric.
Mais Étiennette répondait laconiquement:
--C'est des anciens camarades à nous.
--Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le
revolver au poing!
--Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on
assassine avec des sourires.
--C'est égal, je voudrais voir Mme Mauduit, le «rigolo» à la main,
faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup
d'oeil peu ordinaire!
--Mon petit, si Mme Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu
étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un
feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre....
--_Les Mémoires d'une Manucure?_ Fameux! Il faudra que j'en parle à
Clamiron, qui connaît quelqu'un à la _Revue des Deux-Mondes_.
Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses
railleries, que Mlle Dhariel était une personne avec laquelle il ne
fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de
mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec
une dangereuse facilité.
Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les
mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la
dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la
circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et
parut devoir assurer le salut de Christian. Mlle Dhariel, comme tous
les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et
d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à
louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à
Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de
nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette
et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient
d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables
automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne
paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette.
Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement.
Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces
nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton
de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car
Mlle Dhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait
la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un
caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces
belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante
à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant
derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et
l'infection du pétrole.
Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de
Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse,
rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver,
agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des
paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux
oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint
nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à
une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis,
brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre
seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était
ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore
vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée
pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur
une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un
terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses
pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur
le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le
flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie.
--Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son
maître.
--Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre
horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que
la voiture ne s'enflamme.
L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y
parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se
perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands
arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille
accouraient.
--Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la
poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la
voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point
d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous
sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y
êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit!
Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à
l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle
douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le
sol.
--Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est
impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi!
Parfait!
Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune
fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur,
il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus.
--J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas....
--Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître
du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre
un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une
échelle, nous en ferons une civière.
Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre,
au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son
chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville
en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire
entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy.
Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette
propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à
l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en
marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre.
Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses
affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il
se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de
la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne
marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de
Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie
peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient
porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit
de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties
absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et
Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans
pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:
--Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune
sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de
commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa
stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il
passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux
rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts
nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps
transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et
que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens
bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas
autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et
d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un
cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont
nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille.
Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins
néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.
Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la
liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait
être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une
partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable
d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En
vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement.
Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait
vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.
Quant à Mlle Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme
mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux
cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le
rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple,
courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de
son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la
question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa
présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte.
Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une
véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»
C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un
bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait
d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M.
Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de
l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique
descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les
instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir
au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre,
conduit par Mme Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur
l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:
--Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en
matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas
content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?
Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser
Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au
docteur:
--Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!
Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner
le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une
éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait
immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement,
tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:
--Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple....
Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette
fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez
pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe
sans qu'elle soit broyée.
Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le
plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce
temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit
parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait
su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait
été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était
cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua
quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et
s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la
propriété de M. Harnoy.