--Non! Vous êtes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et

vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec

ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas

comprendre....

--Mais, enfin!... s'écria Vernier, pressé de sortir de ce guêpier, que

me conseillez vous de faire?

--Eh! voilà une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez

proprement, sans histoires.

--Vous n'espérez pas que je vais donner à ce polisson deux cent mille

francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!

--Il recommencera, si ça lui plaît. Et ce n'est pas vous qui pourrez

l'en empêcher.

--Je lui flanquerai un conseil judiciaire.

--Vous, Vernier-Mareuil?

--Moi, Vernier-Mareuil, répéta le banquier, rouge comme un coq.

--Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!

Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le

long de son corps avec désolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:

--Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il

convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de

vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....

--Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et

délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il

acceptera des conseils et des remontrances....

--Surtout si je lui rends ses billets....

--Vous les aurez dans un instant.

--Alors comptez sur mon zèle.

A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère

et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était

pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui

plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de

Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à

tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des

Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un

peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée

dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement

judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le

ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement

et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des

égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de

goût?

Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en

affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et,

quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des

scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque

irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il

n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme

comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût

pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de

Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses

goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit

tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou

fascination physique réelle, il réussissait toujours.

Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il

affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services

qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à

avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement

de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que

rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et

revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit

plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline

désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de

minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour

être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du

voyage.

Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et

plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil

lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au

tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa

mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier,

comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le

docteur Augagne:

--Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous,

mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre

Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet

animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux,

il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon

plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact

de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il

est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et

riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on

n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne

joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est

rangé....

--Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous

la lui donneriez.

--Tout de suite!

--Et vous ne la donneriez pas à Christian?

--Non, certes!

--Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le

rencontre partout?

--Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de

Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait à Paris.

--Et elle le plume?

--Vous pouvez m'en croire!

--Quel âge a-t-il?

--Vingt-quatre ans!

--Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le

docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre

affreux Royal-Carte jaune.

--Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour

le dernier semestre....

--Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour

l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y

trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de

décomposition sociale qui existent!

--Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....

--Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est

mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger,

ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à

l'heure présente, la tête du mouvement européen....

--Pour l'intelligence?

--Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de

poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des

criminels! Si j'étais l'État....

--Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?

--Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en

boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix

francs.

--Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas

être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites

rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands

électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite,

alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant

d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des

rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant

frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie.

Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper

l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques,

fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos

clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il

contient....

--Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix

qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort!

Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de

ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous

comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il

faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce

pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une

mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni.

--Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas,

vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela

fait plaisir.

--Adieu, corrupteur!

--Au revoir, philanthrope!

Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs

querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la

maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les

bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier

s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et

qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les

dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de

Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux

d'Étiennette Dhariel.

II

C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils

de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian

Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et

avait tourné, marché, viré, sous l'oeil des clientes pour faire admirer

les modèles nouveaux. Un coup de coeur pour un cabotin des Variétés, à

figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes,

l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la

splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider,

qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait

dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père,

cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un

appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée,

dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui

appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en

tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille

francs chez Wertheimer.

Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes

écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord

Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette

mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même

degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de

sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un

éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux.

De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier

millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la

main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc

pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le

richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic

Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette

n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char

de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.

Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un

homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle,

payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou

moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait

jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à

Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour

où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses

de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon

brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu

singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre.

Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais,

malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers

que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité

exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un

jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et

termina par cette déclaration:

--Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'oeil? C'eût

été humiliant pour le crédit de ton père!

Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des

pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des

mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était

intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais

celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté

facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces

femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte.

Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement

impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie

que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute

indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en

fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible,

quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures

s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.

L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui

vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait

moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour

obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes.

Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle

avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un

morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le

malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins

où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique

de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par

Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour

d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal

fréquenté où la matelote marinière est célèbre.

Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des

cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils

firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années

les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent

fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de

suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils

avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de

bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio

sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux

Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle

commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité

singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait

son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de

l'ivresse.

Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea

indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique

à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce

furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron,

Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent

leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et

Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines

de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des

apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le

repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait

des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se

levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de

repos assuré pour la belle.

Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à

l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille,

Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa

débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et

Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier,

pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une

avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy,

escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage

que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des

protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier,

s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour

répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de

l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire

vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante

de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba

sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par

cette apparition, le coeur serré, se regardèrent sans oser parler, tant

ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction

de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et

se leva:

--Où allez-vous? dit Emmeline.

--Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de

colère.

--Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les

filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de

Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si

vous voulez....

--Je vous en prie, cher ami....

--Et que ferai-je?

--Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler....

--Et s'il refuse de me suivre?

--Alors nous verrons!

Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:

--Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec

nous, mon petit baron....

L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence:

--Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?

--Non. Mais, mon cher, ton père est avec Mme Vernier dans la salle.

Il m'envoie te prier de venir lui parler....

--Quoi? Un cheveu?

Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.

--Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin.

--Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais

comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte

toujours ce qu'il y a.

--Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se

rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela

lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans

moi....

--Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein!

Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On

se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa

jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!

Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait

sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:

--C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir!

Tu vas avoir des histoires!

Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:

--Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite

bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne

s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté.

--Mais, mon cher, regimba le baron Templier.

--Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre

que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou

la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour

m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.

--C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant

les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser

le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière:

--Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....

--Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me....

Elle lui coupa la parole:

--Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce

gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que

tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et

enfin....

--Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que

j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour

causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.

--Bonsoir, alors.

Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la

ronde, et s'en alla.

Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue

de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un

volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort

dispos, l'oeil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait

remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et

voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance

d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:

--Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris

possession de vous-même.

Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage

exprima le plus complet découragement; il soupira:

--Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!

Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau,

et cria:

--Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour

moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas

plutôt de la folie que de l'inconduite?

Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna

à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que

Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de

temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se

disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins

pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute

une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de

déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre

petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me

le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En

lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»

Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son

tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était

l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien

n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation

financière. Il retrouva la force de s'écrier:

--Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est

fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête

toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses

désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en

aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te

calmer!

--Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.

--Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme

un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu

cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois

cents francs. C'est humiliant!

--Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec

force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande

de scélérats qui te conduiront aux pires excès.

--Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette

Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin,

dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les

passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur

prendre de l'argent, mais pour leur en donner!

--Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car

c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies.

Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie · 第 2 / 11 段