--Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire d

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LES BATAILLES DE LA VIE

* * * * *

MARCHAND DE POISON

PAR

GEORGES OHNET

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

_Librairie Paul Ollendorff_

50, chaussée d'Antin, 50

1903

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

_Trente-huit exemplaires numérotés à la presse_

SAVOIR:

3 exemplaires sur papier de Chine (Nos 1 à 3);

5 exemplaires sur papier du Japon (Nos 4 à 8);

30 exemplaires sur papier de Hollande (Nos 9 à 38).

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE

I

Rue de Châteaudun, sur la façade d'un des immeubles qui avoisinent les

jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures où habitèrent

Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette

inscription: _Banque de l'Alimentation--Vernier-Mareuil_. Cette maison,

hautement estimée dans le commerce, porte les noms de deux hommes très

connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension

vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-frère Mareuil,

partis de rien, sont arrivés à tenir une place prépondérante à la

Bourse, et les banques les plus solides sont obligées de compter avec

eux. Par l'alimentation, ils étendent leur influence sur le négoce des

vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier

sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans

leurs bureaux de la rue de Châteaudun.

Ils ont établi, pour lutter contre la mévente des vins, un système de

prêts sur warrants qui met en leur dépendance tous les viticulteurs de

France embarrassés dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils

n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au

profit de leurs adhérents, et se bornent, en ce qui les concerne, à se

procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent à

fabriquer les apéritifs célèbres avec la vente desquels ils ont commencé

leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi

glorieusement connus, traités avec autant de respectueuse déférence que

Rothschild, à la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue spécial

de l'alimentation, de véritables potentats. Et quand on a dit d'une

spéculation: «Les Vernier-Mareuil en sont», il n'y a plus qu'à

s'incliner devant la réussite certaine.

Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Après son service

militaire, fait, tant bien que mal, dans un régiment de ligne, à

Courbevoie, il était entré, à vingt-quatre ans, chez un marchand de vins

du quai de Bercy, qui l'avait initié à tous les mystères de la science

oenophile. Il avait, pendant quelques mois, manié le campèche, l'acide

tartrique, et fabriqué des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la

Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait

paru si facile et si simple qu'il avait rêvé de l'exercer pour son

propre compte. Il avait loué une petite boutique avenue de Tourville,

près de l'École militaire, et s'était mis à pratiquer la falsification

des boissons avec autant de suite que de succès.

Mais bientôt la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui

parut sans intérêt. Il rêva de doter l'ivrognerie nationale d'un produit

personnel, et comme ses études en l'art de frelater les liquides lui

avaient donné quelques notions de chimie, il se décida à créer un

apéritif. Ce n'était encore qu'un «Prunelet», à base d'alcool à

quatre-vingt-dix degrés, qui faisait dresser les cheveux sur la tête à

tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la

gorge de tout pochard invétéré. Or, ce n'était que pour les pochards que

Vernier-Mareuil travaillait.

Il avait promptement compris qu'il n'y a rien à faire avec les gens

sobres, et que la société, détraquée par le socialisme, affolée par la

haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie,

était mûre pour le coup de grâce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait

les journaux, dans ses heures de chômage, et savait qu'un alcoolique

engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'abâtardissement de la race

avec un soin méthodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait

précieusement dans sa caisse représentait, pour lui, la raison, le

courage, le génie peut-être des malheureux qu'il avait intoxiqués.

Il était sans remords. «Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils

aiment à boire, disait-il, les jours où il raisonnait avec lui-même, ce

sera le voisin, et je n'en aurai pas le bénéfice. On n'empêche pas de

boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que ça fait que ce soit l'un ou

l'autre qui en profite?» Il ne s'expliquait pas sur la question des

poisons qui formaient la base de son breuvage. Il était établi, pour

lui, que tous les commerçants se livraient aux mêmes procédés de

fabrication. Il n'y avait donc pas à se préoccuper de la moralité du

négoce, qui était infâme par destination. Il eut cependant quelques

petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la régularité de

ses opérations s'il n'avait pas été décidé à rejeter tout scrupule.

Il rentrait, depuis quelques semaines, à la caserne, de l'École, tant de

soldats dans des états d'abrutissement ou de fureur d'un caractère si

morbide, que le médecin-major, qui ne péchait cependant pas par excès de

soin, s'inquiéta et crut devoir faire une enquête sur les débits dans

lesquels fréquentaient les hommes qui présentaient ces symptômes

d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrogés furent tous

d'accord pour désigner le café de l'avenue de Tourville, où trônait, en

bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le

distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du

«Prunelet» au nom engageant et à l'apparence débonnaire, qui ravageait

ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se défiant de ses

facultés d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au

Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel.

Le résultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut

foudroyant, comme la liqueur elle-même. Les substances les plus nocives

étaient mélangées dans l'apéritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui

ressemblait à de la candeur. On aurait précipité un homme sain et

vigoureux dans l'épilepsie, en peu de temps, avec un produit moins

compliqué. Il y avait exagération dans l'empoisonnement. Une descente de

police eut lieu dans la cave où le brave garçon composait sa liqueur. On

trouva un matériel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un

fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite

charrette à bras. Sainte-Anne était déjà peuplée de plus d'aliénés dus à

Vernier que son matériel ne pesait de décigrammes.

Traduit en police correctionnelle, le délinquant fit preuve d'une telle

douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent à son

inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les

plus difficiles, la meilleure impression. Il avait reçu du ciel le

masque d'un honnête homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus,

dans des temps où la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les

plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations.

De sa première rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira

avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement à la porte de

son établissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat--car il

s'était fait défendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'être

condamné--lui avait laissé entrevoir six mois de prison. Il rentra donc

avenue de Tourville avec la tranquillité d'un homme qui se considère

comme innocenté, puisqu'on ne l'a pas jeté sous les verrous. Il protesta

de la pureté de ses intentions à l'égard de l'armée française, laissa

entendre que le major était un âne. Mais il changea de mixture, supprima

les poudres et augmenta le degré d'alcool.

Sa clientèle doubla. On eût dit que, depuis qu'il était avéré que

Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se fût

accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se

précipitait, de son plein gré, à la démence et à la mort. Vainement de

nouveaux échantillons avaient été prélevés sur ses produits, par la

rancune en éveil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que

de l'alcool qui corrodait la tôle des tables et brûlait le drap des

uniformes. Mais c'était de la production courante. Et, à moins de

consigner l'établissement, il n'y avait rien à faire.

Cependant Vernier voyait prospérer son commerce. Il était béni par la

Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en était pas

enflé. Mais il songeait au moyen de décupler ses capitaux. C'est alors

qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner à son

industrie morticole toute l'extension qu'elle méritait de prendre pour

le malheur de l'humanité. Il rencontra Mareuil. Celui-ci était un bohème

qui battait le pavé de Paris, continuellement à la recherche des dix

francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa soeur, dans un petit

appartement des Batignolles. Maigre, noir, hâbleur comme un bon

méridional, il avait essayé de tout, même de la littérature, sans

parvenir à se faire une place. Il ne répugnait à aucune tâche, pourvu

qu'elle fût rétribuée.

Cependant il était honnête et n'aurait pas pris un centime à son

prochain, à moins que ce ne fût en traitant une affaire. Alors, rouler

la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une

nécessité professionnelle. Il était sobre, dur et entêté comme un âne.

Il n'aimait au monde que sa soeur Félicité, et n'avait qu'un but: lui

assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien

misérablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la

fortune sur le pavé de bois de la ville. Il était rabatteur pour le

compte d'un annoncier, quand sa déambulation sans répit le conduisit

avenue de Tourville. Il entra dans le café de Vernier, et sur les offres

du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en

propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'étonna qu'il

n'eût pas l'idée d'en faire célébrer les mérites par la presse. Il

entonna son boniment:

--La réclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier

de l'époque? Avec la réclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux

yeux des électeurs, pour un homme de talent et on le pousse au

ministère! Avec la réclame.... Tenez, monsieur, la réclame, c'est bien

simple.... Je vous fais une annonce périodique, pendant un mois, de

semaine en semaine, dans mes journaux.... Ça ne vous coûte rien!

--Rien? s'écria Vernier, alléché par cette déclaration. Alors que

gagnez-vous?

--Vous allez comprendre le mécanisme de l'opération.... Je vous avance

ma publicité.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous

ferez hors de votre établissement, vous me paierez un droit de dix

centimes par bouteille.

Vernier, qui n'avait jamais débité de sa liqueur que chez lui, regarda

son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: «Tu veux m'enfoncer.

Je ne sais comment. Mais l'enfoncé, ce sera toi. Qu'est-ce que je

risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la

réclame agissait... si je vendais!»

Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en

gros, expédiant des caisses de Prunelet dans tous les cafés de la

province, et, qui sait? de Paris peut-être. Il dit:

--Ça me va. Topez! Mais vous dînerez bien avec moi pour causer de notre

affaire.

Déjà, c'était «notre» affaire! Les deux complices firent un petit dîner

fin, dans l'arrière-boutique du café, et Mareuil rédigea, au dessert,

l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicité

gratuite. C'était, à peu de chose près, l'annonce si honnêtement

alléchante qui servit, plus tard, au lancement du célèbre

Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait déjà «les cognacs

supérieurs récoltés, par Vernier lui-même, dans son domaine de Régnac

(Charente)». Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, à

réveiller les morts! Le domaine de Régnac! Il fallut se le procurer, aux

jours de la prospérité, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vérité

des boniments antérieurs.

Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti

d'une fiole de Prunelet qu'il offrit à son annonceur, en l'honneur des

quelques lignes de sa première réclame. Mais ce n'était ni sur la

publicité des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil

comptait, c'était sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier,

déposé chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par

caisses, dès la première quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des

camarades. Il convint avec eux d'une petite comédie à jouer dans les

cafés du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garçon: «Que

faut-il servir à Monsieur?» il répondait nettement:

--Prunelet-Vernier, et de l'eau frappée....

Naturellement le garçon répondait:

--Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas ça....

--Ah! vous n'avez pas ça? Quand vous l'aurez, je reviendrai.

Il sortait. La dame du comptoir appelait le garçon et s'informait.

L'explication donnée par lui jetait l'inquiétude dans l'esprit de la

caissière. Dans la même journée, deux ou trois amis de Mareuil venaient

réclamer tour à tour du Vernier. La conséquence forcée, c'était l'achat

d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achetée, il fallait la

vendre. Et alors une autre parade commençait: celle du garçon passionné

pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les

bras. La tactique de Mareuil réussit tellement bien qu'en six mois il

toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la

fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dépôt décent rue

Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir

les comptes, ce fut Mlle Félicité Mareuil qui, de la lingerie, passa

aux écritures. Vernier l'apprécia. Elle était blonde, douce et timide.

Il lui fit la cour, et, au moment où il vendait son café de l'avenue de

Tourville pour s'établir distillateur à Aubervilliers, il épousa la

soeur de Mareuil, devenu son associé.

L'union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le

travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil

courait la France et l'Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité

tenait la caisse, qui s'emplissait à mesure que les hangars de la

fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses,

répandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du

monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement

consciencieux, ne concoururent à une oeuvre aussi malsaine. On leur eût

donné le prix Montyon, pour l'application et la probité avec lesquelles

ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par

ce qu'ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C'étaient de

vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant

l'humanité.

Vernier, en quête de progrès, ne s'en tenait pas à la fabrication du

Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une

«Arbouse des Alpes» dont il espérait merveilles. La fabrique

d'Aubervilliers s'agrandissait, et les travées succédaient aux travées,

multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'était, dans

l'intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant

les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux

ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les

secrets de la fabrication leur étaient incorporés.

Un laboratoire de chimie était annexé à l'établissement. Là, dans un

cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les

représentants de l'administration chargés de contrôler les entrées et

les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se

savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition

de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'État, qui

se trouvait être son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus

l'État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber

en état d'épilepsie. Qu'importait? Puisque les intérêts de l'État

étaient sauvegardés!

Cependant, une ombre vint obscurcir la sérénité splendide avec laquelle

Vernier travaillait à faire sa fortune en abâtardissant la race

française. Il y avait, attaché au laboratoire, un dégustateur chargé de

rendre compte de l'égalité du dosage des produits. Chaque cuvée était

goûtée par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent présenter dans

leur composition la moindre différence. Le dégustateur logeait dans un

petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journée; il

sirotait les échantillons prélevés pour lui à la fabrique. Il ne les

avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'être pas

pochard, tous les matins, avant dix heures.

Au bout de deux ans, cet homme, très solide en apparence, mourut. Il fut

remplacé par un autre employé, qui ne dura que six mois. Le troisième

fit un an et devint phtisique. C'était un garçon de vingt-deux ans qui

soutenait sa mère. Il se mit à tousser, à pâlir. Sa mère, affolée, vint

trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon

Vernier y consentit. Mais le malade était déjà trop gravement atteint.

Il mourut, comme son prédécesseur. Alors la mère, dans une crise de

désespoir, vint, après l'enterrement, faire une scène horrible à

Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait à travers ses

larmes, ameutant le personnel de l'usine:

--Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tué! Il me

le disait: «C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, à la

dixième dégustation!» Sa poitrine n'y a pas résisté.... Il est mort pour

que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais ça ne vous

portera pas bonheur!

Vainement Mareuil, qui était présent, essaya de raisonner cette pauvre

femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle

les rejeta avec indignation.

--Est-ce avec de l'argent que vous espérez me payer mon fils? Le tort

que vous m'avez fait est impossible à évaluer. C'est mon coeur que vous

m'avez pris!

Et comme Mme Vernier, enceinte, paraissait à son tour pour tâcher de

calmer la douleur de cette mère farouche, celle-ci reprit avec

véhémence:

--Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous

aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux

familles!

Mme Vernier rentra consternée chez elle. Les imprécations de cette

femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frappée d'un

pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne

savait que lui dire pour dissiper l'impression déplorable produite par

cette scène. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, déjà très en vue

comme gynécologue, avait été appelé auprès de Mme Vernier pour lui

donner des soins. Le jeune agrégé l'écouta, pensif. Puis, avec une

grande fermeté de langage:

--Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et où

vous faites fortune est pernicieuse. Vous me répondrez que les

fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs

ouvriers, les miroitiers, qui les mettent à même le mercure pour

l'étamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des

coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la détérioration

humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne

vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la

vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas

indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et

l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi.

--Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de

renoncer à une industrie qui m'a été si avantageuse.

--Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter.

Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu'exige

l'imperfection humaine, je vous dirai: Tâchez de rendre vos produits

aussi peu nocifs que possible. L'idéal serait de n'en pas faire. Si vous

en faites, tâchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson

alcoolique sans danger?

--Ah! vous me désolez! gémit Vernier. Je me considérerais comme un

criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je

suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime à personne.

Je tâche d'être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse

jamais un secours à un malheureux.... Ma femme....

--C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle répand

autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est

mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera

certainement très belle, s'élève sur des tombes. Vous construisez dans

un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous

songiez à cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met à

boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'étiole, les

sources de la génération se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et,

là où triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se déchaînent la

nervosité, l'incohérence et la fureur. Voilà ce que l'alcool fait d'un

peuple fier, brave et spirituel: une brute féroce et dégoûtante. Tous

les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès

de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie

est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les

races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce

temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en

tête, la bouteille à la main. Et pourquoi? Parce que l'État a intérêt à

laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un

moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu

sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la

laisser sortir. L'alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays,

marchent d'accord. Et quand l'électeur manifeste une velléité de

révolte, le débitant d'ivresse est là, qui lui tend son verre et lui

dit: «Bois et vote!» Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d'orgueil,

nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi

inéluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa

sobriété. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir

travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain.

L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une

nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aidée à boire sont des criminels,

depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'à l'État qui permet

qu'on la vende.

Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l'intransigeant

Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui

venait de le bouleverser.

--Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile

pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement

scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a

fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements

peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce

d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois

en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune

s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se

pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se

faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix.

L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a

empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me

fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs

manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs

prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de

défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que

l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie.

Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des

calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc,

et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave

docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du

houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des

Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la

bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus

la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait!

Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui

vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le

ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de

grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour

microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui

triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous

devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne

te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils

ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en

pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils

t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit

bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te

dira que c'est toi qui as raison!

La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme

son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer

par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla

sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la

fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres

malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient

toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne

pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet

incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme

empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme

un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait,

changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier

augmentait, sa santé à elle déclinait.

Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une

attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil

courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison,

Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de

bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention.

On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du

récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret,

près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un

château du temps de François Ier, au milieu d'un parc admirable. Il

s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la

facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le

fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer

Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les

vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita,

avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci

manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui

surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la

pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de

deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon

moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des

forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à

Aubervilliers pour s'aliter et mourir.

Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce

n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de

ces tendresses qui emplissent le coeur d'un homme et le laissent

inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié

le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui

courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme

une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle

laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait

encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des

douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour

s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu

dans le travail.

Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante

réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait

définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente

devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse.

Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement

à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs

du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient

pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés

qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais

sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des

magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les

producteurs charentais.

Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien

plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur

marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale

d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des

eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions

imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un

rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au

premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de

réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de

Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se

révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de

Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant

pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la

Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence

de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en

Extrême-Orient.

La distillerie n'était déjà plus qu'une des annexes et la moins

importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais

Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa

prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à

Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de

temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait

son Royal-Carte jaune, il arrivait à l'usine, et faisait l'inspection de

tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matières

premières, étudiait l'imprimerie des étiquettes, passait la revue de la

verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout

particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur

d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de

l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture

vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.

Car il était aussi changé qu'un homme peut l'être, au physique et au

moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les

bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un

gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se

familiarisait qu'à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des

habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s'étaient

imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux

Champs-Elysées; il s'était lancé dans l'automobilisme, et on lui

connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n'en fallait pas plus pour

poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,--car on avait pris l'habitude

de le désigner par sa raison sociale,--si réfractaire qu'il fût au

snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il

vivait.

Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen

ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais

Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il

conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille

louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze

cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois

qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un

homme qui n'est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des

commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une

très bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt

des Essarts. Elle n'avait plus que sa mère et achevait, avec cette

vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de

Lorraine, de grignoter la mince succession d'un père mort député de la

Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris.

C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus pur comme faubourg

St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la

connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans

une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur

existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas,

depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'août, tout ce que

Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes

ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le

reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: épouser

Mlle de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour où

le Roi reviendra.

Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait

pas, et ne faisait même pas mine d'essayer de rentrer, les épouseurs

restaient à l'écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de

ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands

châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison

mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son

teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore

très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l'être quand elle

rencontra Vernier-Mareuil.

Ce fut par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce

temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et

s'est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance

se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son oeuvre de la

Protection de l'Enfance, et il était venu faire appel à la charité de

ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il

connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva

au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l'enrôla immédiatement dans

son comité en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des

duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se

dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui

s'évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua Mlle de

Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre.

Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était

roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air

de noblesse. Et puis le Saint-Père n'était-il pas là pour octroyer un

titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la

bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l'infortune?

Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de

la situation, se laissa aller à tenter l'aventure. A quarante-cinq ans,

il épousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que

vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De

plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune

Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie

avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des

sujets. C'était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a

désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris

beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il était faible sur la

version, il était champion au football. Le racing, le tennis, le polo,

le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'étaient partagé ses

faveurs.

Il était sorti de l'École des hautes études commerciales dans un rang

convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et

anglaise. Son année de service s'était passée dans la cavalerie, au

4e chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin,

Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans

vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En

cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait été sobre, prit des

habitudes d'intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans

l'aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil

triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un

établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur.

Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait

servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs

que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on

comparait, et c'était généralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait

sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des

félicitations générales.

--C'est papa qui est encore le plus chic!

--Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se

fait de ses fioles!

--Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire

sa succession, il ne le pourrait pas!

--Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par

ta famille!

--Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!

--Caisse pour lui! Et voilà tout!

--Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!

--Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!

Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu

achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient

au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian,

malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il

avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité

facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour

tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une

fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il

fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour

arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian

les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers

avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait

retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait

bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur

militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc

réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année

de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son

père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de

l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les

façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient

pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez

inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour

se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était

expliqué avec ses amis, en toute ouverture de coeur et sans aucun

ménagement pour l'auteur de ses jours:

--Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un

laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était

montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et

ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur

Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis

de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas

très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un

des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient

Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche,

et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des

dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur.

Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans

l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît:

il est majeur.

Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la

cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil

avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée,

jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian

un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La

fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part

d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille

francs de rente, que son père doublait par des libéralités

supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait

bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était

mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller

faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le

fils des débats orageux.

Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins,

il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau

de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en

sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une

quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne

connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour

l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La

situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne,

devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de

Mlle Étiennette Dhariel.

C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie

gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre.

Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement

s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle.

C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de

fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait

de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle,

représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus,

et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses

exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire

dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de

ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la

galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.

Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette

fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de

banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches,

collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la

prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et

Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison:

il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui

convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines

qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les

bouteilles.

En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à

Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change,

mais--fait beaucoup plus surprenant--elle se toqua de lui. Pour la

première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais

elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit

à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant,

en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une

fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort

indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce

qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par

le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement

raison à Christian.

--A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si

vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a

fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire

comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui

n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des

habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que

vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire

sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en

ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti

de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent.

Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de

Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour

une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je

vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme

un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.

--Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria

Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et

encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera!

--Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible.

Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel--ce qui

vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian--que vous ne

réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille,

cette petite.... Il a bon goût, votre fils.

--Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.

--Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la

rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville,

cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance.

Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même

ondulation....

--Ce voyou?

--Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur

de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à

Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!

--L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?

--Vous voudriez peut-être qu'il se fît entretenir par elle?

--Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?

--Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent être en

proportion des moyens de son père.

--Vous êtes d'une immoralité inconcevable. Avec de pareils principes, je

m'étonne que....

Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de

dédain, et, de sa voix la plus sèche, elle répliqua:

--Je vous serai obligée de ne vous étonner de rien, en ce qui me

concerne.... Je vous fais grâce, moi, de mes étonnements, qui sont

quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous déclare pas,

chaque fois que je le pense, que vous êtes commun, maladroit, sot,

et....

--Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu écarlate.

--Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour

pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en

savez aucun gré, vous ne vous en apercevez même pas.... Mais ne soyez

pas impertinent. Cela, je ne le tolérerai jamais.

--Ma chère..., intercéda Vernier, très ennuyé de la tournure que prenait

l'entretien.

Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie · 第 1 / 11 段