XX

Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela

constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un

oeil très-exercé pouvait seul apercevoir.

Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale

paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres,

mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une

ballade: _Ah ça! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait à rien et

produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient

passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu

près au: _Frère, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes,

ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière

(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer

la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en

attendant.»

Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les

palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le

reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main

égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait

devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son

opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère

examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu

me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»

Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la

mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en

déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte;

et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette

perte de temps.

Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins

les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus

question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque

dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant

frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous

considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui

de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le

plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il

n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la

peinture, la cuisine avant les arts.

Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se

promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des

tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement

accusé de faire _son piocheur_. Les jours où on ne travaillait pas

étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus

somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.

Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu

d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de

brigand napolitain.

ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert.

MITHOIS.--On frappe.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir.

LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet!

EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier.

Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes

de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une

fourchette.

MITHOIS.--Gargantua, une fourchette.

GARGANTUA.--Je les cherche.

ANTOINE HUGUET.--Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que

tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne

un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et

n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)

MITHOIS.--Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là?

on dirait des côtelettes de chien caniche.

LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernières.

CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons....

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?

GARGANTUA.--De demander trop de cornichons.

ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?

GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons.

ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont été méprisés.

GARGANTUA.--C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....

LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a

pas mal de cornichons.

GARGANTUA.--Vous en êtes un autre.

ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du

ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye

comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.)

MITHOIS.--On frappe.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe.

(_Entre un autre chaircuitier_.)

CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier.

MITHOIS.--Et des recôtelettes.

LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin?

ANTOINE HUGUET.--C'est ici.

(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit

mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de

chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles

perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon

de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue

comme une flamme.)

ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le

chaircuitier sort_.)

CHARLES LEFLOCH.--Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du

propriétaire?

ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si

coriace.

CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre.

ANTOINE HUGUET.--Tant mieux.

CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye?

ANTOINE HUGUET.--Sans cela, où serait la vengeance?

CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance.

ANTOINE HUGUET.--Il m'a donné congé.

(_Moment de stupeur, indignation profonde_.)

ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle

punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien!

Gargantua, les fourchettes?

Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les

fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.

On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de

côtelettes.

CHARLES LEFLOCH.--C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à

chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots

menaçants:

Geneviève(#38756) · 第 113 / 158 题