MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé
la chute des grands empires.
ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la
maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma
solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont
je suis sorti victorieusement.
_Première épreuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander,
huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille
francs.
MITHOIS.--De mille francs!
CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!!
EDGAR SAGAN.--De mille francs!!!
ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit
au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais
allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui
n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui
est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»
Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens
les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.
_Deuxième épreuve_.--Huit jours après, le domestique remonta; il me dit
que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie,
et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je
répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre
voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois
couverts?
--Oui, monsieur.
--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui
suffiront.
Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait
assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent,
donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands
éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois,
alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les
serrait dans le four du poêle.
MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons?
ANTOINE HUGUET.--Oui.
CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer?
ANTOINE HUGUET.--Oui.
«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage,
c'est parfaitement à son service.»
«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le
lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être
désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en
retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier.
Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire,
et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à
infliger au Vasselin.
MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une
succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin
maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il
faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il
rêve de nous.
ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement posé la question: mettons de
l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va
écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront
exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans
pitié.
MITHOIS.--Sans pitié.
CHARLES LEFLOCH.--Sans pitié.
EDGARD SAGAN.--Sans pitié.
GARGANTUA.--Sans pitié.
ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse à boire et écris.
MITHOIS.--Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons
déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines
dont le détail suit:
«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de
sonnette.»
(Antoine Huguet sort.)
CHARLES LEFLOCH.--2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra
frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son
domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»
(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il
a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)