XI

Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la

voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.

A Rose.

«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et

de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui,

et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je

vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de

n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui;

vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et

nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma

cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez

Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement.

Adieu.

«LÉON.»

Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander

des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se

fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après

qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.

«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te

rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais

je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre;

je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire

ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.

«ROSE CHAUMIER.»

Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le

petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient

plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se

coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait

eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et

n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les

applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva

souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut

celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez

éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de

mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire

et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la

rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de

revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder:

elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer

deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin,

et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.

Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes

trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu

en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme

que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre

l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut

s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un

bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon

fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à

laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut

très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la

sienne.

Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon

s'occupa de la toilette de sa soeur. Il acheta quelques objets à

crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent

comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou

auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour

ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à

réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier

d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle

refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste

volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une

blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève

eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa

mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot

la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir

que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est

sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un

petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement

voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin,

assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement

indifférent.

C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais

il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par

Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la

maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la

chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle

avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle

chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un

fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme

Michaud. Il dit à Geneviève:

«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?

--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»

Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que

Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.

«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.

--Rose? demanda Geneviève.

--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie

au jour.

--J'aime mieux Rose.

--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était

précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être

était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?

--Oui,» dit Geneviève.

Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa

fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en

l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre.

Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon

s'était acheté des souliers.

Geneviève(#38756) · 第 103 / 158 题