Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la
voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.
A Rose.
«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et
de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui,
et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je
vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de
n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui;
vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et
nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma
cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez
Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement.
Adieu.
«LÉON.»
Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander
des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se
fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après
qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.
«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te
rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais
je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre;
je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire
ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.
«ROSE CHAUMIER.»
Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le
petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient
plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se
coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait
eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et
n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les
applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva
souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut
celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez
éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de
mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire
et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la
rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de
revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder:
elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer
deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin,
et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.
Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes
trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu
en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme
que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre
l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut
s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un
bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon
fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à
laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut
très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la
sienne.
Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon
s'occupa de la toilette de sa soeur. Il acheta quelques objets à
crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent
comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou
auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour
ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à
réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier
d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle
refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste
volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une
blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève
eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa
mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot
la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir
que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est
sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un
petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement
voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin,
assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement
indifférent.
C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais
il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par
Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la
maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la
chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle
avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle
chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un
fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme
Michaud. Il dit à Geneviève:
«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?
--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»
Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que
Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.
«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.
--Rose? demanda Geneviève.
--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie
au jour.
--J'aime mieux Rose.
--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était
précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être
était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?
--Oui,» dit Geneviève.
Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa
fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en
l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre.
Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon
s'était acheté des souliers.