X
Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:
«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce
M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de _tes attraits_.
Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?
--J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé
devant moi.
--Ah!... Et comment le trouves-tu?
--Bien, reprit Geneviève avec indifférence.
--Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je
l'autorise...
GENEVIÈVE.--A rien.
LÉON.--Comment, à rien! et pourquoi cela?
GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.
LÉON.--Ah!
GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.
LÉON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le
croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour
toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche,
amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à
genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas
mieux.»
Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.
«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en
remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si
heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages
qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te
presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de
chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre
petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car
de nouvelles affections viendront remplir ton coeur; tu auras des
enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un
sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi
un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma soeur, si timide,
si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui
ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui
aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui
pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis
si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»
Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui
arrivait.
LÉON.--Tu arrives à propos; lis cette lettre.
ALBERT.--Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?
Geneviève se penche sur sa broderie.
LÉON.--Geneviève refuse.
ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme
du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève
excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se
dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.
LÉON.--Tu entends, Geneviève?
Geneviève se penche encore davantage; son coeur est déchiré. Albert
n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son
frère en la voyant passer aux bras d'un mari.
ALBERT.--Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici
que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le
mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage
entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites
jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des
mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne,
la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la
campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes
tes amies.»
Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de
se marier avec un autre.
ALBERT.--Qu'as-tu donc, Geneviève?
LÉON.--Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand
tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la
contrarions.
ALBERT.--Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton
mariage, parlons du mien.
LÉON.--Du tien?
ALBERT.--Du mien.
Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle
leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.
Albert continua:
«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour
rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans
un bel état.
LÉON.--Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.
ALBERT.--Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon
clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à
lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois!
il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants,
voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en
avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette
rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un coeur
que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais
chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les
grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma soeur
devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle
a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a
rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec
elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un
changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche;
nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques,
et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»
Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de
chercher à s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernière soirée où ils
s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des
affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui
confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.
GENEVIÈVE.--Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.
LÉON.--Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.
GENEVIÈVE.--Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?
LÉON.--C'est impossible.
GENEVIÈVE (_bas_).--Léon, je t'en prie.
LÉON (_bas_).--Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.
GENEVIÈVE.--Adieu, Léon.
Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait
dans son coeur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils
donc malheureux tous les deux?»
Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait,
étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne
voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la
même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M.
Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez
Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était
sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut
dit que Léon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Geneviève le reprit et
dît: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne
prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner,
Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas
continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette
prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait
commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des
arrivants.
Geneviève était dans un état d'exaltation _impossible à décrire_. Les
pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son coeur
avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle
pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à
Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour
Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je
verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à
l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé
qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont
comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que
je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie;
j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon!
je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent
protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait
pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une
séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah!
maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle
souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne
serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont
laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que
cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»
Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre
brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:
«Comme Geneviève est belle ce soir!
--Quel teint et quel éclat!
--La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.
--Elle était pâle et elle avait les yeux caves.
--On aurait dit une poitrinaire.
--Ce n'était qu'une indisposition.
--Elle est charmante aujourd'hui.»
Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M.
Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il
la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle
était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit
tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle
n'amusait pas.
Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon.
Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au
Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla
chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil
le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas
leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il
était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa soeur.
Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une
manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait
d'annoncer: