Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et
lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier
clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a
fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a
disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces
trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne
vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul
la première impression que va lui causer ce récit.»
Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M.
Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait
pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour
dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer
une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On
lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque
dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche
précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se
faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce
qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le
monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle
était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et
d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison
des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique
moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle.
Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques
jours après elle recevait le semblable.
M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit
des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez
longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à
sa soeur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il
se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»
Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de
l'espoir à perdre.
Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué
deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher,
il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir
refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de
la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans
laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son
talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le
maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui
avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins
qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On
avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre,
il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait
une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements,
pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»
Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme
conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée
d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la
moindre démarche.
A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève
d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer,
à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète
de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et
vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre,
avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de
temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler
les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.
Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle
venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle
ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce
où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour
lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec
respect.