VII

La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais

cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances

presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques

négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable

pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour

la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas

au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un

domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la

maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le

regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom,

et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait:

«C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez

grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé

d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le

monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au

musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut

et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué

de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité,

et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle

rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela

n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de

penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes,

il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses

leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été

compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son

talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font

volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus

considérés.

M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans,

assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche,

ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles

tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent

le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque,

d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé,

qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance

jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien

n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de

l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui

arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne

négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent

de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan,

continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant

quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il

épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que

jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour,

et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait

garder son premier regard, son premier battement de coeur, son premier

frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là

tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la

_Cyropédie_ à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus

d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son

point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune

homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être

ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient

antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à

mettre des bottes trop étroites.

Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les

mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il

est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il

lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à

apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à

la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas

la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant

un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce

qu'il faisait.

«Je cherche la solution d'un problème.

--Ah! D'un problème de mathématiques?

--Oui!

--Et que dit ce problème?

--C'est trop compliqué pour vous, papa.

--C'est égal, dis toujours.»

Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu

avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal

terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs,

combien me coûtera une culotte de peau?

--Ah! dit le père.

--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il

n'y a qu'un connu.

--Je te laisse.

--Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en _esse_ que je

cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va à ravir.»

Les Sanlecque donnaient ce jour-là un _dîner hostile_. On avait invité

plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait,

comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens

qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on

avait mis _toutes les voiles dehors_. C'étaient des prodiges de

vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de

Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son

haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en

avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison,

c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est

une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer.

Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que

certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on

ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y

a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de

déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt

pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper

dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre

coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que

les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois

verts_ à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer

des _pois chers_.)

Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève,

et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux

meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres,

aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de

cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à

Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite

table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée

l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On

causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se

laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup,

il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa soeur, et le

sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on

passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses,

heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été

remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait

pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment,

papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes

qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon

reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était

superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à

fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il

jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de

ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:

_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommença par:

_Réveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, après ces

intervalles, joua: _Venez, venez à mon secours_, et _Venez, gentille

dame_. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à

quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen

de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas

à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut

d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au

pied du mur, joua alors: _O ma Zélie_! Alors, une voix de femme

répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs,

dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la

qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science

incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la

vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une

cuisinière.

Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles,

très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les

timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.

LE VIOLON, _dans les lilas_.

Une fièvre brûlante, etc., etc.

LA VOIX, _à travers les barreaux_.

Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.

Geneviève(#38756) · 第 79 / 158 题