XXXIX

«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une

dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que

mademoiselle est votre soeur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais

parfaitement.»

Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de

Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder

silencieusement le frère et la soeur, puis il se décida à dire: «Je

suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre

nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi.

Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à

louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes

encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»

Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa soeur à cette

question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel

degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais

Geneviève répondit:

«Nous sommes bien plus heureux maintenant.

--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de

m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous

étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un

bon coeur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que

vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres

raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je

suis enchanté de vous voir avec lui.»

Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir

la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de

parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa

voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent,

et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.

«Et Rose? demanda M. Anselme.

--Vous connaissez Rose? dit Geneviève.

--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.

--Rose! dit Léon; Rose m'oublie.

--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous,

monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous

serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par

lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille,

nous ne les avons pas vus.»

Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui

venait de traverser son coeur: elle craignait que le vieillard, qui

connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_.

«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»

Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:

«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas

décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que

peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans

son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau

à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé

et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un

matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour

ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans

argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était

riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé

d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il

l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa

plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous

distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»

Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.

«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»

Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle

était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette

réelle.

Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner

le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui

pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le

meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement

qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.

Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de

l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé

les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières

lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet

envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus

grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de

Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare,

trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:

Une rose sèche donnée par Albert;

Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;

Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma

chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants

que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père

ne me demande pas où je vais.»

Un ruban donné par le même;

Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la

mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un

jour, une heure, un souvenir;

Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.

Geneviève(#38756) · 第 61 / 158 题