«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une
dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que
mademoiselle est votre soeur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais
parfaitement.»
Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de
Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder
silencieusement le frère et la soeur, puis il se décida à dire: «Je
suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre
nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi.
Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à
louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes
encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»
Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa soeur à cette
question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel
degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais
Geneviève répondit:
«Nous sommes bien plus heureux maintenant.
--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de
m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous
étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un
bon coeur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que
vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres
raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je
suis enchanté de vous voir avec lui.»
Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir
la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de
parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa
voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent,
et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.
«Et Rose? demanda M. Anselme.
--Vous connaissez Rose? dit Geneviève.
--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.
--Rose! dit Léon; Rose m'oublie.
--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous,
monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous
serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par
lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille,
nous ne les avons pas vus.»
Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui
venait de traverser son coeur: elle craignait que le vieillard, qui
connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_.
«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»
Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:
«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas
décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que
peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans
son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau
à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé
et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un
matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour
ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans
argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était
riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé
d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il
l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa
plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous
distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»
Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.
«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»
Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle
était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette
réelle.
Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner
le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui
pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le
meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement
qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.
Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de
l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé
les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières
lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet
envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus
grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de
Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare,
trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:
Une rose sèche donnée par Albert;
Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;
Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma
chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants
que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père
ne me demande pas où je vais.»
Un ruban donné par le même;
Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la
mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un
jour, une heure, un souvenir;
Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.