Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai
laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent,
mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de
celle dont je me croyais le plus à l'abri.
En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour
véritable, j'ai dit: «C'est de semblables _bagatelles_ que sont formés
les plus grands bonheurs de la vie.»
_Bagatelles!_
Et où sont donc les choses sérieuses?
Et où sont donc les grandes choses?
O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous
donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de
dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»
Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre
abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses
infirmités que vous prenez pour autant de vertus!
O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours,
pour un jour avoir le droit d'attacher d'un noeud, à la boutonnière de
votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous
recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas
s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le
droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel
bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne
pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez
cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous
donne sur ceux qui n'ont qu'un noeud! On se rappelle cependant avec
quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un noeud; le moment où,
si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la
gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à
punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un
temps où je n'avais qu'un noeud!» Mais ce qui est encore plus loin de
vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des
désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur!
ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien!
si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes
pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux,
quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos
yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O
mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour
porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»
Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se
couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en noeuds, en
rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire
véritablement grave, car cela les rend jolies.
O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois:
«Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous
faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore
quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse,
si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs,
c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle
reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos
actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les
plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai
comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid,
le comique sérieux!
Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous
de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous
les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je
vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom
de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le
parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait
mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné
mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien;
je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je
laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur
le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur
feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu,
étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier,
nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier
de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et
nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli
ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui
sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul
auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la
jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine
d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui
est mort, et nous pleurons.
Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.
Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot,
nous bravons les colères de l'Océan.
Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.
O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que
savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations
supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?
Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de
plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les
polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres,
peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.