XXXVIII

Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous

des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de

Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait

de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer.

Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de

son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après

un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait

suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque

entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la

campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement

d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M.

Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait

chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une

propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant

moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon

suppliait sa soeur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas

s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie;

mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas

changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique

Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était

difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait

jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler

d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet

de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en

partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison,

il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en

entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter

un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond

sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se

renouveler, et son coeur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle

reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la

pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la

moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions;

il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand

il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa soeur. Mais

quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de

Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait

imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien

passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque

et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa soeur

des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève

cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce

qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert

tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle

parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas

un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils

s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et

une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert;

mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence.

«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots,

_Albert_ et _amours_, lui déchiraient le coeur et les lèvres. Et Léon

avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et

Geneviève souriait.

Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin,

et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa soeur

qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne

s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se

rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.

--Comment, personne? dit Léon.

--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.

--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier.

Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et

mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»

La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et

venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la soeur se

regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine

était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le

dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit

fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et

s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle

avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des

épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son

nom, Léon.

Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'oeil à sa parure; elle

mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva

la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva,

baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait.

Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand

soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée

d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et

retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et

servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était

triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils

n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose.

Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement

Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de

certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et

de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.

«Pauvre petite soeur! dit Léon.

--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de

n'y être plus exposée.

--Ainsi, chère soeur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie

médiocre que tu partages avec moi?

--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en

faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.

--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée

des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil

que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que

je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que

l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener

l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que

je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop

évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce

serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis,

quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et

j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma soeur; je serais si

heureux et si fier de te conduire avec moi!»

Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.

Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête,

elle sentait son pauvre coeur se serrer; mais elle n'aurait voulu,

pour rien au monde, chagriner Léon.

A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un

homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie.

C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit

marron.

Geneviève(#38756) · 第 60 / 158 题