Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous
des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de
Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait
de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer.
Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de
son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après
un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait
suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque
entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la
campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement
d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M.
Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait
chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une
propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant
moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon
suppliait sa soeur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas
s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie;
mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas
changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique
Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était
difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait
jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler
d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet
de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en
partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison,
il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en
entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter
un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond
sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se
renouveler, et son coeur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle
reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la
pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la
moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions;
il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand
il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa soeur. Mais
quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de
Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait
imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien
passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque
et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa soeur
des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève
cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce
qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert
tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle
parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas
un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils
s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et
une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert;
mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence.
«Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots,
_Albert_ et _amours_, lui déchiraient le coeur et les lèvres. Et Léon
avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et
Geneviève souriait.
Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin,
et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa soeur
qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne
s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se
rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.
--Comment, personne? dit Léon.
--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.
--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier.
Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et
mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»
La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et
venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la soeur se
regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine
était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le
dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit
fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et
s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle
avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des
épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son
nom, Léon.
Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'oeil à sa parure; elle
mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva
la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva,
baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait.
Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand
soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée
d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et
retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et
servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était
triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils
n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose.
Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement
Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de
certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et
de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.
«Pauvre petite soeur! dit Léon.
--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de
n'y être plus exposée.
--Ainsi, chère soeur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie
médiocre que tu partages avec moi?
--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en
faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.
--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée
des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil
que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que
je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que
l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener
l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que
je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop
évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce
serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis,
quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et
j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma soeur; je serais si
heureux et si fier de te conduire avec moi!»
Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.
Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête,
elle sentait son pauvre coeur se serrer; mais elle n'aurait voulu,
pour rien au monde, chagriner Léon.
A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un
homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie.
C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit
marron.