Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut
inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M.
Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur
assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue
satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il
ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il
jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait
aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis,
quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à
entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son
vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.
Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera
un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques
leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»
Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet;
c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait
s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur;
jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait
pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une
amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son
ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la
rue.
«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.
--Mais ne l'avez-vous pas reconnu?
--Non.
--C'est votre ami, M. Kreutzer.
--Je ne l'avais pas vu.
--Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir
reconnu.
--C'est étonnant.
--C'est étonnant.»
Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de
l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance
de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en
vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner
vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on
vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour
un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a
très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique
que selon ce qu'il la paye.»
Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me
devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que
son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous
avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas
vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents
qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne,
et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et
tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez.
Au revoir.»
Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la
pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il
vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute
l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde;
Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à
Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.
Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et
dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur
dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence
d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le coeur; elle ne
voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant
de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert,
qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda
pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de
même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et
à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il
n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il
cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se
parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu
violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce
qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.