Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils
parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait
Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à
l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues
solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans
exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose.
Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait
paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès
de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les
plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et
infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles
qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées,
emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se
rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès;
et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent
si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de
quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.
Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire
aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles
souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des
yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans
les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le
point important et difficile de la toilette.
Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle
de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du
papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement
l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il
pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le
jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait
pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait
sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais
bien, c'est pour mardi.»
Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose
passa sur son visage, quand elle lut:
_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur
faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_.
«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.
Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a
pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est
que l'on nous invite toutes deux.
--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons
ainsi.
--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et
ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille
comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on
invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une
maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque
petit salon écarté?
--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»
Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la
plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa
que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de
se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint
qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant
Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert
répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que
le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien
s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu
pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se
fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et
d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution.
Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi
matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.
On ne saurait dire avec quel serrement de coeur elle assista à la
toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à
peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le
bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à
Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus,
Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un
baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.
Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever
le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât
et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture
partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on
entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres
bruits.
Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa
douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la
consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait
pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait
pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de
tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des
impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais,
pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.
Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des
difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande
répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge
de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de
réfuter.
«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de
l'orphelin.
--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y
aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.
--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le
bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent
les entourer le crime et la mauvaise foi.
--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un
défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon
droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi
juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le
crime et la mauvaise foi, etc.»
Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de
plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il
n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la
défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à
lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et
n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres
années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire
environné de l'estime de ses concitoyens.»
M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut
affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans
la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule
que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée
volontairement.
«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»
Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit
en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les
gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire,
d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible.
Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la
prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre
Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant
dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état
de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc.,
etc.»
Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle
tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter:
«Je veux être artiste, je veux être musicien.»
M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire
des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est
bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous
vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun
genre.»
M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et
disparut.
Léon, sa soeur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler.
Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur
prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères soeurs, mon oncle
a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à
acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais
continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma
situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que
je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je
pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en
bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à
ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent
beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix;
il faut que j'en gagne tout de suite.»
A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à
Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.
«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que
vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère.
Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.
--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère
lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que
lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en
entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec
complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma soeur Geneviève et ma
jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez
quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et
vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir
dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je
l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de
talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous
rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits
coeurs sera mon plus doux triomphe.»
Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne
parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma
jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon
trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans
la vie que je vais confier à ton coeur. Je t'aime, Rose; je ne sais si
je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de
l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire,
c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers
et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»
Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon
continua.
«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de
la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage.
Rose, mon ange, devant ma soeur, veux-tu me promettre de ne pas
m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon
oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom
est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout
cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi,
confiez-moi son bonheur.»
Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon
porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma
soeur, ma femme, au revoir!»
Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard
s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas
quelques étoiles.