XXXIII

Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils

parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait

Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à

l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues

solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans

exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose.

Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait

paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès

de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les

plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et

infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles

qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées,

emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se

rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès;

et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent

si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de

quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.

Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire

aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles

souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des

yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans

les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le

point important et difficile de la toilette.

Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle

de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du

papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement

l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il

pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le

jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait

pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait

sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais

bien, c'est pour mardi.»

Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose

passa sur son visage, quand elle lut:

_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur

faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_.

«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.

Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a

pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est

que l'on nous invite toutes deux.

--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons

ainsi.

--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et

ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille

comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on

invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une

maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque

petit salon écarté?

--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»

Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la

plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa

que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de

se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint

qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant

Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert

répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que

le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien

s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu

pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se

fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et

d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution.

Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi

matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.

On ne saurait dire avec quel serrement de coeur elle assista à la

toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à

peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le

bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à

Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus,

Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un

baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.

Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever

le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât

et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture

partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on

entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres

bruits.

Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa

douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la

consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait

pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait

pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de

tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des

impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais,

pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.

Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des

difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande

répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge

de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de

réfuter.

«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de

l'orphelin.

--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y

aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.

--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le

bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent

les entourer le crime et la mauvaise foi.

--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un

défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon

droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi

juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le

crime et la mauvaise foi, etc.»

Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de

plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il

n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la

défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à

lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et

n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres

années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire

environné de l'estime de ses concitoyens.»

M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut

affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans

la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule

que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée

volontairement.

«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»

Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit

en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les

gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire,

d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible.

Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la

prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre

Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant

dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état

de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc.,

etc.»

Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle

tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter:

«Je veux être artiste, je veux être musicien.»

M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire

des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est

bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous

vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun

genre.»

M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et

disparut.

Léon, sa soeur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler.

Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur

prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères soeurs, mon oncle

a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à

acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais

continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma

situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que

je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je

pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en

bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à

ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent

beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix;

il faut que j'en gagne tout de suite.»

A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à

Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.

«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que

vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère.

Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.

--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère

lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que

lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en

entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec

complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma soeur Geneviève et ma

jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez

quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et

vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir

dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je

l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de

talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous

rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits

coeurs sera mon plus doux triomphe.»

Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne

parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma

jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon

trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans

la vie que je vais confier à ton coeur. Je t'aime, Rose; je ne sais si

je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de

l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire,

c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers

et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»

Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon

continua.

«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de

la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage.

Rose, mon ange, devant ma soeur, veux-tu me promettre de ne pas

m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon

oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom

est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout

cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi,

confiez-moi son bonheur.»

Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon

porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma

soeur, ma femme, au revoir!»

Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard

s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas

quelques étoiles.

Geneviève(#38756) · 第 55 / 158 题