M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine
étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il
se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à
Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour
depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort
empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux
domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»
On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier,
disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de
la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?
--Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il
y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il
n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la
lettre, il est malade.
--Malade! dit Rose, et il est seul!
--Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.
--Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»
Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des
chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?
--Ah! oui, qui nous accompagnera?
--Modeste fera des questions et des observations.
--Allons seules.
--L'oseras-tu?
--Oui.
--Je ne serai pas moins brave que toi.»
Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles
rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles
allaient.
«Nous allons voir Léon, dit Rose.
--Qui est malade, ajouta Geneviève.
--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?
--Mais, papa, dit Rose, il est malade.
--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient
pas; rentrez.»
Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle
retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son
appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta
habillée.
«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne
laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je
vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors
mon oncle ne s'apercevra de rien.»
Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une
seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève,
dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»
C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les
rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle
eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut
sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la
pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force,
et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut
si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une
vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de
rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après
avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de
fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»
La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se
manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et
lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient
vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait
voulu venir le voir. Plus heureux que sa soeur, il pouvait parler de
ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de
renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas
transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues
circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert.
Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»
Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier
voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les
arbres de la forêt.
--Ah! je sais, dit Léon, _Octavie_. C'était Mme Haraldsen; mais il y a
longtemps qu'il n'y pense plus.»
Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la
poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre!
Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle
avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout
entière vouée à la douleur!
Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil
agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite.
Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait
que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès
de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin,
Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée;
mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une
longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi
morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te
réchaufferas et nous pourrons causer.»
Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui
y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il
prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite
Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il
serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»
Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de
lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une
comparaison à son avantage.
«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si
beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»
Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.
«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....
--Appelle-moi ta soeur, dit Rose.
--Ah! oui, ma soeur, ma chère petite soeur, vous serez heureux.»
Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être
la soeur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait
mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son coeur un espoir qu'elle avait
cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes
deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de
l'autre.