M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois
mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir
des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de coeur en
quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil,
tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte
pour la terre promise.
Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau,
malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même
impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours
subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement
nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans
sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et
Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une
justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait
écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des
enfants de Mme Lauter.
Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient
tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît
pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de
jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!
O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime!
Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui
fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:
L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
Ou des bluets que, pour mettre en couronne,
Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!
Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de
soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un
tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une
_descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose
était en porcelaine.
La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des
colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors,
on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée
d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle
comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par
la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait
une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de
linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle
Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin,
Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle
Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et
Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de
Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à
Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.
Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus
sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun
autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer
le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt
sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste
demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais
de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste
n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.
Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât.
Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et
partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève
absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la
main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation
plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs
cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé,
toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses soeurs_, comme
il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser
échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et
amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses
moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se
ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin
de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année
de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au
billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui
travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de
prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et
gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux
quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le noeud
devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le
renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait
Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu?
Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser.
Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là,
quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas
de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de
l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait
presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même
finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours
le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses
commissions; c'était lui qui accompagnait sa soeur et sa cousine quand
elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon,
il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction,
que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur
enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son
frère.
Tout cela était bien égal à M. Chaumier.
Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques.
Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de
gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle
les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne
plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait
punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à
se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les
distinctions qu'y mettait Mme Rolland.