XXXII

M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois

mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir

des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de coeur en

quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil,

tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte

pour la terre promise.

Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau,

malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même

impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours

subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement

nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans

sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et

Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une

justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait

écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des

enfants de Mme Lauter.

Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient

tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît

pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de

jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!

O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime!

Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui

fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:

L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,

Ou des bluets que, pour mettre en couronne,

Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!

Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de

soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un

tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une

_descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose

était en porcelaine.

La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des

colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors,

on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée

d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle

comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par

la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait

une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de

linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle

Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin,

Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle

Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et

Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de

Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à

Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.

Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus

sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun

autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer

le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt

sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste

demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais

de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste

n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.

Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât.

Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et

partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève

absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la

main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation

plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs

cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé,

toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses soeurs_, comme

il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser

échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et

amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses

moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se

ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin

de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année

de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au

billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui

travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de

prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et

gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux

quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le noeud

devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le

renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait

Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu?

Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser.

Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là,

quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas

de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de

l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait

presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même

finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours

le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses

commissions; c'était lui qui accompagnait sa soeur et sa cousine quand

elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon,

il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction,

que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur

enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son

frère.

Tout cela était bien égal à M. Chaumier.

Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques.

Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de

gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle

les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne

plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait

punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à

se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les

distinctions qu'y mettait Mme Rolland.

Geneviève(#38756) · 第 54 / 158 题