M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.

Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit

de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte

prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut

son voisin, M. Anselme.

Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et

emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent

les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres

paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer

ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de

toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette

petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent

désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.

M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était

plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.

Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon

voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin.

L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu

dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me

suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.

--Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous

remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.

--J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était

arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le

cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu

deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre soeur?

--Ma soeur est la plus grande.

--Je m'en étais douté.»

Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de

Geneviève.

Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau;

cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer,

à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées

Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.

Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se

trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont

elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à

Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par

un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner

ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants

aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée;

aimez bien Geneviève et Léon.»

M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la

sollicitude de sa soeur.

«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie;

l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis

ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant

l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un

logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler

avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible

d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste

combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple,

modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme

nécessaire.»

Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes

qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois

de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la

pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de

l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi

manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il

comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas

avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur

ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit

à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si

durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur

nous: «Il faut _gagner sa vie_.» Il pensa à la destinée de son cousin

dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la

pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui

fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans

sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque

chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en

échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie,

l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les

heures qu'ils lui payeraient.

Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être

d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit

humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il

jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois

senti de puissance dans son coeur et dans sa pensée. Il lui fut

démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne

pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni

émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se

regarda dans une glace, et il se trouva laid.

Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer

bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple,

modeste, laborieuse, de l'étudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non

pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une

vie pauvre et misérable.

Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa

aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations.

Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que

vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la

mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la

tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se

pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de

joie.»

Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde

sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu

déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps

blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât

jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins,

les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression

salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et

il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les

bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une

conquête.

Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait

à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne

peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections

vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes

celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il

eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il

avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute

la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.

Geneviève(#38756) · 第 53 / 158 题