Geneviève à Léon.
Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Léon! Il y a
quinze jours, la nature était encore belle et riche; tout à coup, il est
tombé une petite pluie fine et glacée; un vent aigu a arraché les
feuilles des arbres et les a roulées à travers les chemins de la forêt.
Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les
sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman
est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entièrement
féroce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne
veulent pas m'accompagner, parcourir la forêt. Il y a encore de la
grandeur dans les arbres dont les branchages séchés s'entre-choquent
comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout à fait mauvais temps, je
veux revoir tous les endroits de la forêt que j'aime par souvenir; il
n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose à me rappeler: ma vie
si simple et si uniforme m'est racontée tout entière par les sorbiers de
la maison, par les chênes et les bouleaux de la forêt, par les genêts
qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs
belles fleurs d'or.
Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoyé un peu moins triste, je
crois, qu'il ne nous était venu. Rose me charge de t'embrasser pour
elle. Maman te recommande de travailler sérieusement. Je voudrais bien
l'amener à demander que tu viennes nous voir; jusqu'à ce que j'aie
réussi, ta présence pourrait la frapper désagréablement. Adieu, mon
pauvre banni.