XXIV

Geneviève ne disait pas tout à son frère; nous devons la suppléer. Quand

Albert était arrivé à Fontainebleau, _un peu malade_, Geneviève avait

senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours après, lorsqu'elle

eut découvert que le malade se portait à merveille, et qu'il était en

proie à quelque chagrin caché, elle s'était encore sentie presque

heureuse de sa découverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais

Albert souffrant, Albert triste, était à elle; elle s'emparait de lui,

elle le soignait, elle cherchait à le consoler, elle faisait de la

musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses

promenades favorites: là, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y

avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la forêt, on

entendait tous les soirs des rossignols.

Certes, Rose aimait son frère, mais elle n'avait pas pour lui cette

tendresse inquiète et ingénieuse de Geneviève. Cette pauvre Geneviève,

sans savoir ce que c'était que l'amour, aimait Albert de toutes les

forces de son âme; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni

sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et

les chagrins d'Albert; elle avait mal à la tête d'Albert. Rose

n'épargnait pas les plaisanteries à Albert sur sa _fameuse_ maladie;

elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir

à Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un

air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chanté qu'elle ne

pouvait même plus l'entendre.

On était dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans

les diverses saisons de l'année, la terre se plaise à revêtir tour à

tour ses diverses parures, à changer de robes, de couleurs et de

parfums. Une prairie, diaprée de mille couleurs, prend cependant, quand

elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au

printemps, elle est rose et blanche; l'été, rouge de coquelicots; à

l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthèmes, les

grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu foncé, et

les scorsonères couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse.

C'est à l'automne que la nature semble revêtir sa dernière et sa plus

belle robe. La princesse du conte de _Peau-d'Ane_, quand le prince la

regardait à travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du

temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe

couleur de soleil, le prince ébloui fermait les yeux et devenait

complètement fou.

A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de

pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus

splendides; les forêts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui

tombent, et commencent à joncher les sentiers, avertissent que tout va

disparaître, que tout va mourir, et invitent à contempler, avec plus

d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer.

Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mélancolie;

l'amour s'empare du coeur avec une puissance jusque-là inconnue.

Un jour, la veille du départ d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait

montré toute la journée une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse.

Il demanda à sa soeur et à sa cousine si elles voulaient faire avec

lui une promenade dans la forêt, la dernière, selon toutes les

apparences, qu'il ferait de l'année.

«J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposés à la fatigue. Si tu te

promènes avant le dîner, tu vas décidément affamer la maison; car ta

maladie a cela de particulier, que tu manges, à toi seul, plus que nous

tous réunis. Je ne vais pas dans la forêt.

--Et toi, Geneviève, dit Albert, me refuseras-tu aussi?»

Geneviève ne répondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa

sa main sur le bras de son cousin.

Le soleil, déjà descendu à l'horizon, jetait à travers les arbres des

rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles allées tapissées de

gazon, étroite montagne verte entre deux forêts. Geneviève s'appuyait

sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivés au

haut de l'allée, ils s'assirent sur la mousse, et laissèrent errer leurs

regards par-dessus la forêt; les cimes des arbres rapprochées, avec

leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent léger, semblaient

une mer houleuse de feuillage et de verdure, à l'horizon de laquelle on

voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Geneviève

était si heureuse, qu'elle eût voulu passer toute l'éternité ainsi,

partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mêmes

arbres, respirant le même air et le même parfum, assis sur le même tapis

de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de

partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le

plus intime; les deux âmes se mettent à l'unisson, comme deux

instruments dont les cordes sont prêtes à donner la même note. Le rêve

de l'amour, c'est la réunion et la fusion complète de deux êtres; c'est

ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un

obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se

rapprocher, quand déjà elles se touchent par tous les points. Eh bien!

dans cette communauté de sensations, dans une émotion que l'on éprouve

en même temps, l'amant et la maîtresse sont un moment unis, comme

l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre

harmonieux.

Albert, qui était moins ému, parla le premier. Geneviève le regarda

parler.

«Geneviève, lui dit-il, après une belle soirée comme celle-ci, il me

prend toujours des désirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement

qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors également le

besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse

passer quinze jours à la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus

ridicule _bergerie_, et il ne faudrait pas désespérer de me voir un jour

conduire mes agneaux _plus blancs que la neige_, à travers la prairie,

avec une _houlette_ ornée des couleurs de la _dame de mes pensées_.»

Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla néanmoins au coeur de

Geneviève, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans

parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix,

avaient quelque chose de plus grave. Une pensée profonde sans doute

venait de lui traverser le coeur ou la tête.

«N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que

l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la

plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.»

Ces paroles entrèrent comme un fer froid dans le coeur de Geneviève;

dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait à

lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son âme

au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre.

Il ne se passait pas une minute, quand elle était auprès d'Albert, sans

qu'elle allât plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond

désespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la façon dont il

était vêtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donné à sa

chevelure, de la manière dont il disait bonjour. Elle souffrait

perpétuellement et sans relâche les anxiétés du criminel qui attend son

sort de la déclaration des juges, et qui, à peine acquitté, presque

écrasé sous sa joie, recommence à souffrir les mêmes angoisses, et est

condamné.

«C'est à Paris, pensait Geneviève, qu'il croit trouver la femme qu'il

aimera!

--Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque à

lui-même, les yeux fixés sur l'horizon. Quel silence! quelle fraîcheur!

quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde

semblerait finir, par là, à cet horizon de pourpre, et des autres côtés,

à ces ondoyantes courtines vertes que forment les chênes et les

châtaigniers!... Geneviève, dit-il, ma bonne Geneviève! comprends-tu

combien deviendrait sacré chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait

marché; comme le coeur garderait la mémoire de chaque mouvement

qu'elle aurait fait?»

Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la forêt, et, tout à coup,

s'arrêta près d'un arbre, prit un canif et se mit à graver quelque chose

sur l'écorce.

Geneviève resta immobile. C'était alors une ravissante créature. Les

longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage,

rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutôt lumineux

qu'éclairé, et brillait d'une charmante sérénité.

En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout était calme, les

sens étaient bercés, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se

faisait entendre; l'âme semblait dans un de ces doux sommeils qui

n'amènent que des songes heureux.

Albert, le premier, s'aperçut que le jour diminuait et qu'il était temps

de retourner à la maison. Geneviève se leva sans parler; elle

paraissait craindre que le son de sa propre voix ne réveillât son âme de

ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le

bras d'Albert, mais, en passant où il avait gravé quelque chose avec son

couteau, elle sentit son coeur battre avec une grande violence. Sur

l'écorce de cet arbre était son arrêt. Un nuage couvrait ses yeux.

Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'eût osé regarder de ce côté.

Ils s'en allèrent par l'autre côté de l'allée: quand ils furent au

moment de la perdre de vue, ils se retournèrent tous deux. Tous deux

voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient mêlé tant de douces

pensées. Le bouleau sur lequel avait écrit Albert s'élevait, entièrement

séparé des autres arbres, sur le point le plus élevé de l'allée verte; à

cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une

silhouette. Le tronc laissait encore, sur le côté, voir une teinte

blanchâtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement découpée

en noir. L'air était limpide, et il semblait qu'il y eût un immense

espace jusqu'à l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dégradant

du jaune orangé au jaune le plus pâle, le ciel bleu clair empruntait

d'un reflet jaunâtre la belle teinte verte que possèdent certaines

turquoises. Le dernier regard de Geneviève et le dernier regard d'Albert

s'arrêtèrent sur le bouleau.

Le lendemain, Albert partit avec son père.

Geneviève(#38756) · 第 43 / 158 题