Depuis huit ou dix jours, c'est-à-dire depuis le jour même du départ
d'Albert, Geneviève faisait singulièrement promener Rose et M. Semler;
elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait écrit avec son canif.
Elle leur faisait gravir toutes les allées escarpées, et parcourir tous
les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui où
elle avait marché appuyée sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient
plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchâtres les faisaient
encore reconnaître de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un,
elle s'en approchait avec une profonde émotion; mais l'écorce, unie
comme du satin, ne présentait la trace d'aucune cicatrice. La forêt de
Fontainebleau était devenue, pour elle, pareille à l'antique forêt de
Dodone, avec cette différence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul
arbre qui rendît des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et
M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur étonnement du
changement qui était survenu dans les manières de Geneviève; elle,
autrefois si lente, si posée, courait, grimpait, sautait comme un
chevreau. Il y avait des moments où Geneviève se désespérait. Comment ne
pouvait-elle pas reconnaître cette allée, théâtre des plus douces, des
plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle eût
éprouvées de sa vie! Quoique la forêt eût entièrement changé d'aspect
sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son
peu de mémoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles
d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre
l'autre: «Il m'aime! il m'aime! je suis aimée!» Mais comme elle n'avait
pas oublié une seule de ces paroles, comme elle se les répétait avec les
inflexions, ou plutôt avec la voix d'Albert, il y avait des moments où
elle se disait tristement: «Non, il ne m'aime pas!» Et elle tombait dans
le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec
ferveur, de lui faire retrouver l'allée et l'arbre qui devait la tirer
de cette horrible anxiété; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des
nombreux aphorismes que nous avons déjà mis au jour pour servir de règle
de conduite à nos contemporains: