Mon cher frère, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arrivé
ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas
beaucoup à cette maladie. Peut-être sais-tu le sujet de sa mélancolie;
mais lui s'obstine à ne rien nous dire. La maladie de maman est plus
sérieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien
changée. Cette pauvre mère n'a jamais été si bonne et si tendre que
depuis ce dérangement de santé; mais il y a quelque chose de si triste
dans ses caresses, qu'hier, au moment où elle m'embrassait le matin, je
me suis mise à pleurer; elle m'a dit que j'étais folle, qu'il ne fallait
pas pleurer, et elle s'est mise à pleurer comme moi, et nous sommes
restées longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va
beaucoup mieux; le médecin lui a permis de sortir et de se promener; il
faut espérer qu'elle se rétablira promptement. Depuis que je la vois
ainsi malade, j'ai sérieusement pensé à elle. Sais-tu bien, mon cher
Léon, qu'elle mène une vie bien triste? Elle était très-jeune quand nous
sommes venus à Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant
elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie
avec nous ou elle s'enferme toute seule.
Je voulais t'écrire de venir, mais elle me l'a défendu, et, comme
j'insistais, sa figure s'est altérée, et d'une voix émue elle m'a dit:
«Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Léon? Est-ce le
médecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu
le sais! il faut me le dire.» Je me suis jetée dans ses bras en lui
affirmant que le médecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie
n'était rien. «Je ne voulais faire venir Léon, lui ai-je dit, que pour
t'égayer un peu.» Cette explication a paru la tranquilliser;
aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter
Rose. Rose et Albert ont été charmants par leurs soins pour maman.
Albert va partir dans quelques jours et retourner auprès de toi.
Peut-être vas-tu penser à venir ici; je ne saurais trop te recommander
de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appelé, et cela pourrait
lui causer une émotion dangereuse. J'écris cette lettre la nuit, et je
la porterai moi-même demain à la poste, parce que, si maman me voyait
écrire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en même temps
qu'Albert pour s'occuper d'un procès important qu'il a à Paris. Il ne
s'aperçoit pas de la maladie de sa soeur, tout préoccupé qu'il est de
ses nègres et de l'esclavage. Il ressemble à ces gens qui ne peuvent
voir que les objets éloignés; on ne peut l'attendrir qu'à condition
d'être à cinq cents lieues.