XV

Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M.

Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis

quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller

encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle

personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois

chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de

Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif

qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour

lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement

assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en

face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la

droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et

causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer

ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant;

elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec

son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit

plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du

cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il

n'osa pas recommencer.

Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses

désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir,

quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre

de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de

spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il

lui empruntait.

Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:

«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur!

Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime,

mon bon ami! Octavie m'aime!

--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.

--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la

cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous

étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était

à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une

aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et

usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une

femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait

parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui

fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle

accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que

j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la

maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle

me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur

Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma

bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement

ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son

propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre

avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les

moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à

rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un

moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta

dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à

presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me

demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je

sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de

son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied

qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira

brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me

sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais

fait un grand pas. Quoique _ma déclaration_ eût été mal reçue, elle

était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer

avec son ennemi. La présence du danger me donna du coeur, et, partie

par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je

laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais

quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois

elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne

retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit

dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis

d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva

de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même

lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais

senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.

--C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par

les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre

programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune

héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais

peut-être les romans nous ont-ils trompés.»

Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à

Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques

jours de plus à Paris.

Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le

dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son

bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de

Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui

parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes

et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout

changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il

ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen,

et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait

une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais

Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute

conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir

pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le

soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_.

Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne,

et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de

plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se

rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins

de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait

avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait

comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne

fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la

ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus

fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à

toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point,

Albert n'en savait rien.

Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons

dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la

maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y

recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui

ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage;

il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de

Rodolphe.»

Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue:

tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au

moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que

Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait

sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle

emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre

Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert

détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de

fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le

sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre

part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques

instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un

peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une

course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter

Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à

Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce

soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit

seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage

d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout

le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il

pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination

qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de

soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on

sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en

chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen

le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et

ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle

tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester

quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de

toute la soirée.

Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe

annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert,

qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le

pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne

s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du

jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres,

qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se

coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la

plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet

représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez

significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun

et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Répondez vite_;

c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans

la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de

temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa

montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était

passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.

Geneviève(#38756) · 第 33 / 158 题