Albert et Léon dînaient le dimanche dans la famille à laquelle M.
Chaumier les avait recommandés. Albert surtout était fort exact depuis
quelque temps, et il ne laissait échapper aucune occasion d'y aller
encore dans la semaine. L'objet de son assiduité était une fort belle
personne, cousine de M. de Redeuil, qui était venue passer quelques mois
chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de
Redeuil, le fils du maître de la maison, n'était pas moins attentif
qu'Albert aux charmes de sa belle hôtesse, et il ne négligeait rien pour
lui témoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen était naturellement
assise près de M. de Redeuil. Albert, en sa qualité d'étranger, était en
face d'elle et à côté de la maîtresse de la maison. Rodolphe était à la
droite de sa belle cousine. C'était lui qui lui versait à boire et
causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer
ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant;
elle ne parut pas s'en être aperçue, mais aussitôt sa conversation avec
son danseur devint plus générale et plus insignifiante; elle ne fit
plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du
cavalier, d'un air si indifférent, et si près d'être dédaigneux, qu'il
n'osa pas recommencer.
Il confiait à Léon ses amours, ses espérances, ses craintes, ses
désappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir,
quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre
de joie ou furieux et désespéré. Les gants, les voitures, les billets de
spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Léon, qu'il
lui empruntait.
Un jour, en rentrant, il embrassa Léon et lui dit:
«O mon ami! mon cher Léon! te voilà enfin! je puis te dire mon bonheur!
Il était temps que je te trouvasse, car il m'étouffe; Octavie m'aime,
mon bon ami! Octavie m'aime!
--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Léon.
--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la
cousine de M. de Redeuil. J'étais désespéré, continua Albert. Nous
étions revenus du bois dans la calèche de M. de Redeuil. Rodolphe était
à cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une
aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et
usait de tout le petit manége nécessaire pour exciter l'attention d'une
femme. Le cheval, dressé comme il est, jouait son rôle à ravir, et avait
parfaitement l'air de se cabrer sérieusement, quoique Rodolphe et lui
fussent bien sûrs qu'il n'en ferait rien. Forcé de jouer un rôle
accessoire, je m'enfonçai dans un coin de la calèche, en annonçant que
j'avais mal à la tête, et que je souffrais beaucoup. Arrivés à la
maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle
me dit avec tant de douceur: «Comment vous trouvez-vous, monsieur
Albert?» Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai à l'instant toute ma
bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'être parfaitement
ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son
propre talent d'écuyer, qu'il détruisit tout l'effet que l'un et l'autre
avaient pu produire. Je suivais avec une délicieuse sollicitude les
moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient à
rencontrer les siens. J'avais les jambes étendues sous la table; un
moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrêta
dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volonté me poussait à
presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon énergie. Je me
demandais s'il était possible qu'elle ne sentît pas mon pied comme je
sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de
son calme et de sa sérénité. J'osai, alors, presser doucement le pied
qui touchait le mien: elle releva la tête avec étonnement, et retira
brusquement son pied. J'avais retiré le mien plus vite qu'elle; je me
sentais pâle et tremblant. Cependant je revins bientôt à moi; j'avais
fait un grand pas. Quoique _ma déclaration_ eût été mal reçue, elle
était faite; j'étais dans la situation du poltron qui a croisé le fer
avec son ennemi. La présence du danger me donna du coeur, et, partie
par résolution, partie pour obéir à la puissance qui me maîtrisait, je
laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientôt; mais
quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois
elle était avertie par mon audace, qui m'avait tant effrayé, et elle ne
retirait pas son pied! J'appuyai, on répondit; toute mon âme descendit
dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je répondis
d'une manière grotesque, tant j'étais distrait et préoccupé. On se leva
de table; j'étais heureux, je n'en voulais plus à Rodolphe, j'allai même
lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais
senti contre lui, et je me mis à te chercher pour te raconter tout cela.
--C'est singulier, dit Léon; nous ne connaissons guère la vie que par
les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre
programme. Je n'ai pas ouï dire, toujours dans les romans, qu'aucune
héroïne ait jamais admis ce genre de déclaration, et y ait répondu; mais
peut-être les romans nous ont-ils trompés.»
Les vacances arrivèrent; Léon n'eut rien de si pressé que d'aller à
Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prétexte pour rester quelques
jours de plus à Paris.
Il dînait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le
dîner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son
bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de
Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune émotion, et qui
parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes
et les plus diverses. Albert n'osait désirer rien de plus: tout
changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il
ne pouvait passer le reste de sa vie à presser le pied de Mme Haraldsen,
et qu'elle-même devait le trouver très-ridicule; par moments, il prenait
une grande résolution, et, après dîner, la suivait dans le salon; mais
Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrême à éviter toute
conversation particulière avec lui, et Albert était enchanté de n'avoir
pas à dépenser tout ce qu'il avait amassé de courage, et de pouvoir, le
soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_.
Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne,
et tout était perdu si Albert n'amenait pas Octavie à faire un pas de
plus, à lui écrire ou à permettre que, par un moyen ou un autre, il se
rappelât à son souvenir, pendant cette séparation qui serait au moins
de plusieurs mois, et serait peut-être éternelle, si son mari revenait
avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce départ avait
comblé Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne
fréquentât pas la maison de M. de Redeuil à la campagne comme à la
ville. Le séjour à la campagne permet plus de familiarité, donne de plus
fréquentes occasions de se trouver en tête-à-tête, et dispose l'âme à
toutes les émotions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point,
Albert n'en savait rien.
Mais que devint-il quand, à dîner, Mme de Redeuil lui dit: «Nous partons
dans trois jours. Cette année la campagne ne nous amusera guère; la
maladie du père de M. de Redeuil, qui y est retiré nous empêchera d'y
recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui
ne pourrait s'empêcher de faire mauvais accueil à tout nouveau visage;
il a particulièrement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de
Rodolphe.»
Albert se sentit presque défaillir, un nuage épais obscurcit sa vue:
tout son bel édifice de bonheur et de célestes félicités s'écroulait au
moment d'en poser le faîte. Quatre mois d'absence! et d'une absence que
Rodolphe saurait mettre à profit! Il regarda Octavie; elle parlait
sérieusement à son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle
emporterait; mais la pression de son pied témoigna assez au pauvre
Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert
détestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de
fâcheux; on a toujours peine à ne pas penser que les gens heureux le
sont à nos dépens, et qu'ils ont ajouté à leur part de bonheur notre
part qu'ils nous ont dérobée. Aussi, quand le lendemain, quelques
instants avant le dîner, Rodolphe, une lettre à la main, et le visage un
peu altéré, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une
course qu'il avait à faire, celui-ci, cédant au désir de ne pas quitter
Mme Haraldsen, et à la petite satisfaction d'être désagréable à
Rodolphe, répondit qu'il était fatigué et qu'il ne sortirait pas ce
soir-là pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupéfait, et sortit
seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'étonnement sur le visage
d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout
le dîner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il
pensa qu'elle était, sinon offensée, du moins alarmée de l'obstination
qu'il avait montrée à ne pas la quitter, et qu'elle blâmait ce peu de
soin d'écarter tout soupçon qui pourrait la compromettre. Quand on
sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en
chemin: «Croyez bien que si j'avais cru vous déplaire....» Mme Haraldsen
le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et
ils se trouvèrent séparés. Albert, au lieu de faire une nouvelle
tentative pour parler à Octavie, crut devoir, à son tour, manifester
quelque mécontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de
toute la soirée.
Le lendemain était la veille du départ pour la campagne. Rodolphe
annonça qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert,
qu'il partirait immédiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le
pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient été si tendres et ne
s'étaient dit tant de choses. Néanmoins, il ne put l'aborder le reste du
jour; la nuit, il ne put dormir et écrivit une quinzaine de lettres,
qu'il déchira à mesure; la dernière cependant fut conservée. Il se
coucha presque au jour, se releva deux heures après, relut sa lettre, la
plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet
représentant la tête de Jules César; il ne le trouva pas assez
significatif; il se rappela alors qu'il en possédait un (cachet commun
et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Répondez vite_;
c'était d'ailleurs une recommandation qu'il avait oublié de faire dans
la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de
temps à le chercher que, quand il l'eut enfin trouvé, il regarda à sa
montre et s'aperçut que l'heure du départ de la famille de Redeuil était
passée depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.