C'était le moment où les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient
dû commencer à fleurir et à ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou
blanches, qui se ferment dès que le soleil les a touchées. Mme Lauter
les vit au contraire se dessécher et jaunir; en vain elle leur prodigua
les soins les plus minutieux. Ils durent céder au soin que prenait
Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter
ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que
Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas être, dans la maison
de son frère, une cause ni un prétexte de trouble et de mésintelligence.
M. Chaumier, d'ailleurs, était tellement accoutumé à Modeste, que, s'il
lui eût fallu opter entre elle et sa soeur, tout ce que nous pouvons
dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait été
fort embarrassé. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la
mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et épargnait
Geneviève, qui peut-être n'aurait pas été aussi patiente, parce qu'elle
ignorait les causes de la résignation de sa mère, et, en tout cas, en
eût été profondément blessée. Il fallait ménager à ses enfants l'amitié
et la protection de M. Chaumier. La façon dont Mme Lauter avait placé sa
petite fortune en détruisait le fonds, et, à sa mort, Léon et Geneviève
n'auraient plus de ressource que dans l'éducation qu'elle leur faisait
donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne négligeait-elle
rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas
une occasion de rendre hommage à ses connaissances en cuisine. Il ne se
passait pas un dîner sans que quelque plat ne valût un mot d'éloge: le
rôti était cuit si bien à point! ou il y avait dans la crème un parfum
inusité, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait
le secret, etc., etc. Modeste recevait ces éloges avec plaisir, mais
sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges étaient arrachées à
Mme Lauter malgré elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il
était impossible de les lui refuser, et ces procédés, loin de la
toucher, ne faisaient qu'accroître son excellente opinion d'elle-même,
et conséquemment son indignation de voir la place et l'influence
qu'avait usurpées Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.
M. Chaumier avait accordé à son fils une pension suffisante pour tenir
un rang honorable à Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner à Léon
une pension égale serait le chagriner, et qui pis est le séparer des
plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait
être plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui
restaient, pour atteindre ce but, et Léon continua de se trouver avec
Albert sur le pied de la plus complète égalité, comme Geneviève avec
Rose. Elle écrivait de temps à autre à Léon, et lui recommandait de
_travailler_, avec une insistance qu'elle croyait fort significative,
mais que Léon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les
lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu
plus de la moitié des étudiants; il attendait que le temps consacré à
cette étude fut passé, temps après lequel on est réputé docteur. Il ne
s'occupait sérieusement que de sa voix, qui était fort belle, et de son
violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il était
partout à la fois, au théâtre et dans les promenades, et dans tous les
endroits où il y avait quelques chances de s'amuser.