Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en
apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le
départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les coeurs et
dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la
chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point
qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt
elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au
dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui
qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la
clef; son oeil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation
intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle
assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son
coeur.
Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans
sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller
sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme
mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et
jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le
plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,
parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une
partie de son coeur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte
par ce qui paraissait la faire pleurer.
Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour
penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni
se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban,
parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un
secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa
poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se
réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante
causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui
témoigner.
Jusqu'ici, son coeur n'a connu que l'existence incomplète et les
grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici
le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un
regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées
et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en
abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où
il ne se posera plus.
Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin
cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et
irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé
depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le
monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de
les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans
vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de
le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle
n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume
après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle
qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.
Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la
réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur
tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas été le matin
suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses
réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent
elle lui disait:
«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu
faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»
Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon
lui dit:
«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble,
avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»
Le lendemain, Rose lui dit gravement:
«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»
Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:
«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»
Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas,
parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord
volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but
d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à
Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se
promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge;
si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes
vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le
feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des
fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva
pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:
«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas
sortir seules, Geneviève et moi.
--Il faut que je sorte, dit Léon.
--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»
Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa
obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais
il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi
le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné
à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si
elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore
assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le
redevenir quelquefois.
Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.
Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit
qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprès de sa soeur
et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose
qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de
musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en
jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même
en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même
maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève:
«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes
si bien.»
Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme
une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.
«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un
mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:
....._Bonheur de se revoir_.
On se redit les mots qui charmèrent l'absence,
Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.
Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le
piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève
comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une
romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle
venait de découvrir dans son coeur. La mère se fâcha un peu, s'étendit
beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient
prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que
la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre
compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou
du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui
donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication
ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de
l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix
avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si
touchante quand elle dit:
Quels accents! quels regards!
que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les
bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer.
Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère,
et lui demanda presque pardon. Rose, l'oeil brillant de larmes, dit en
riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera,
pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»
Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une
sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le coeur.