XVI

Albert se décida à aller à Fontainebleau. Quoique rien ne fût changé en

apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'était fait, depuis le

départ des deux jeunes gens, de grandes révolutions dans les coeurs et

dans les esprits. Geneviève, un matin, prit par hasard un livre dans la

chambre de son frère; les premières pages l'intéressèrent à tel point

qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientôt

elle s'arrêta, et ne songea plus à tourner le feuillet; elle lisait au

dedans d'elle-même un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui

qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la

clef; son oeil resté fixe, et tout occupé d'une contemplation

intérieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle

assistait en elle-même à un splendide spectacle, à l'éveil de son

coeur.

Pour la première fois alors elle comprit la tristesse vague et sans

sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquiétude qui la faisait aller

sans cesse du jardin à la maison, et de la maison au jardin; le charme

mélancolique qu'elle trouvait à voir rougir les feuilles de la vigne et

jaunir celles des acacias; sa facilité à répandre des larmes sous le

plus léger prétexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,

parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une

partie de son coeur trop profonde pour qu'elle eût pu être atteinte

par ce qui paraissait la faire pleurer.

Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle évite pour

penser plus librement à lui, parce que, quand il est là, elle n'ose ni

se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban,

parce qu'elle croit à chaque instant que sa voix va laisser échapper un

secret qui lui est inconnu à elle-même, mais qu'elle sent dans sa

poitrine: elle s'explique cette gaieté affectée dans laquelle elle se

réfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entraînante

causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui

témoigner.

Jusqu'ici, son coeur n'a connu que l'existence incomplète et les

grossières sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici

le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un

regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plissées

et humides, s'épanouir comme une fleur, et s'élever au ciel en

abandonnant sa misérable dépouille, ses haillons d'hiver, sur le sol où

il ne se posera plus.

Mais lorsqu'on s'éveilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin

cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et

irréfléchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprimé

depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire à tout le

monde ses plus secrètes et ses plus confuses pensées, comme il venait de

les lui révéler à elle-même. Elle le laissa chercher à Léon, sans

vouloir avouer que c'était elle qui l'avait pris; elle se proposait de

le remettre à sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle

n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume

après elle, une sensation de pudeur et de honte semblable à celle

qu'elle aurait eue à l'idée que quelqu'un la verrait sortir du bain.

Léon trouvait que Rose était trop enfant pour son âge; il la

réprimandait sur ses étourderies, et se surprenait de mauvaise humeur

tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas été le matin

suffisamment sérieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses

réprimandes, et n'y répondait que par quelques éclats de gaieté. Souvent

elle lui disait:

«Faut-il donc, mon cousin Léon, que je fasse une moue comme celle que tu

faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?»

Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Geneviève. Un jour, Léon

lui dit:

«Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble,

avec cette liberté qui était permise quand tu étais une enfant.»

Le lendemain, Rose lui dit gravement:

«Bonjour, monsieur Léon; comment vous portez-vous?»

Alors Léon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:

«Rose, il me semble que nous sommes fâchés: tutoyons-nous.»

Un peu après, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas,

parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Léon céda d'abord

volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but

d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda à

Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se

promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire à son âge;

si elle ne trouvait pas assez de plaisir à contempler les belles tentes

vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille à travers le

feuillage; à respirer la fraîcheur et les parfums de l'herbe et des

fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva

pour sortir. Rose l'arrêta et lui dit:

«Mon petit Léon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas

sortir seules, Geneviève et moi.

--Il faut que je sorte, dit Léon.

--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.»

Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa

obstinément de lui rendre. Léon monta à sa chambre et s'y renferma; mais

il se demanda à lui-même comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi

le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas à redescendre, résigné

à faire ce qu'elle voudrait, et à jouer aux quatre coins lui-même, si

elle le lui ordonnait. Léon était à cet âge où l'on n'est pas encore

assez sûr de n'être plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le

redevenir quelquefois.

Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.

Pendant le dîner, on plaisanta Albert de sa préoccupation. Léon dit

qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprès de sa soeur

et de sa cousine. Geneviève rougit, et ramassa à terre quelque chose

qu'elle n'avait pas laissé tomber. Après le dîner, on fit un peu de

musique. Léon était devenu déjà très-habile sur son violon, et il en

jouait d'une manière si expressive, si saisissante, que Rose elle-même

en fut émue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leçons du même

maître, jouèrent à leur tour du piano. Mme Lauter dit alors à Geneviève:

«Geneviève, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes

si bien.»

Geneviève se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme

une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.

«Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un

mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:

....._Bonheur de se revoir_.

On se redit les mots qui charmèrent l'absence,

Sur les mêmes gazons on vient encor s'asseoir.

Geneviève se défendit beaucoup, dit qu'elle n'était pas en voix, que le

piano n'était pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Geneviève

comprenait cette romance, et que ce qui était, trois jours avant, une

romance quelconque, était devenu l'expression des sentiments qu'elle

venait de découvrir dans son coeur. La mère se fâcha un peu, s'étendit

beaucoup sur le défaut insupportable des personnes qui se faisaient

prier, ce qui passait à juste titre pour une prétention; elle ajouta que

la bonne grâce et la complaisance que l'on mettait à se faire entendre

compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop désirer ou

du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui

donnait aux auditeurs le droit de la juger sévèrement. Cette prédication

ennuya Albert, qui se leva et sortit. Geneviève reprit alors de

l'assurance et se mit à chanter, en s'accompagnant elle-même; sa voix

avait des vibrations inusitées, et, au dernier couplet, elle devint si

touchante quand elle dit:

Quels accents! quels regards!

que, lorsqu'elle fondit tout à coup en larmes, en se jetant dans les

bras de sa mère, Léon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer.

Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait été trop sévère,

et lui demanda presque pardon. Rose, l'oeil brillant de larmes, dit en

riant: «Pardonne-lui, Geneviève; tu peux être sûre qu'elle recommencera,

pour te donner le plaisir d'être plus sévère à ton tour.»

Léon était enchanté d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une

sensibilité qu'il craignait tant qu'elle n'eût pas dans le coeur.

Geneviève(#38756) · 第 34 / 158 题