LECTURES (_poésie_).
[11] Je spécifie que, dans cette lettre, traitant de littérature, je
ne rédige ni un catalogue, ni un palmarès, ni un prospectus. Ce sont
ici des _arabesques_ autour de quelques livres aimés.
Cher Ami, la petite excursion que nous venons d’entreprendre à travers
le royaume du Tant-pour-Cent t’aura, sans nul doute, un peu encrassé
l’imagination. Pour la purifier, il sera bon, je crois, de lui permettre
quelques plongées dans cette piscine aux ondes salubres: la belle
littérature. A cet effet, nous prendrons d’abord un bain de poésie.
Ensuite, nous voguerons, comme sur une rivière ensoleillée, parmi des
proses dont l’envergure harmonieuse nous évoquera une flottille de
cygnes ouvrant leurs ailes aux souffles qui viennent de Dieu.
Des vers, à notre époque, on en publie d’une façon immodérée. Tel qui,
par la suite, deviendra un chef de bureau modèle ou un receveur de
l’enregistrement sans égal, a débuté, dans l’existence, par une
plaquette où les plus récentes cabrioles de la prosodie furent
scrupuleusement imitées. «Il jette sa gourme,» disait la famille,
inquiète d’abord mais vite rassurée en constatant qu’en effet il
s’agissait pour le jeune bourgeois de subir une crise passagère de
poésie comme on a la coqueluche ou la scarlatine.
Il y a aussi de futurs parlementaires ou des ferblantiers en espérance
qui, destinés à faire du bruit dans le monde, alignèrent auparavant des
rimes sous-parnassiennes et périmées. Toutefois il sied d’établir une
distinction entre ces deux catégories de gens sonores: les ferblantiers
nous rendent des services en nous fournissant d’objets ménagers d’une
grande utilité; tandis que les parlementaires, jabotant dans le vide, ne
font que compliquer et entraver la solution des problèmes nationaux les
plus urgents.
Puis il y a «l’amateur», qui ne se lasse pas d’encombrer de lyrismes
rachitiques, imprimés sur des papiers insolites, les boîtes inéluctables
des bouquinistes sur les quais de la Seine, à Paris. L’excessive
indulgence de la critique favorise leur entêtement à chevaucher Pégase
malgré Apollon.
Et enfin il y a cette race pédiculaire et pullulante: les poétesses.
Celles-là, plus on en écrase, plus il en renaît.
Nous nous tiendrons à grande distance de ces divers hybrides engendrés
par la Muse en une minute d’égarement. Nous fuirons aussi les «vers de
jeunesse» pondus jadis par des écrivains uniquement doués pour la prose.
Leur chef de file, c’est M. Claude Larcher. Ses vers asthmatiques, plus
chevillés que des blindages de _cagnas_, feraient tomber en syncope les
enfants élus de l’Inspiration s’ils ne s’en détournaient avec horreur.
Au surplus, M. Larcher, ayant eu la maladresse de définir Sainte-Beuve
«le plus méconnu de nos grands lyriques», a prouvé par-là son
incompétence totale en matière de poésie.
Nous décréterons l’ostracisme contre ce chansonnier mi-montmartrois,
mi-armoricain, qui, jouant du mirliton dans un biniou, procure du vague
à l’âme aux caissières surmenées.
Au risque de susciter des réclamations indignées, nous ne parlerons pas
non plus de Péguy. Ce poète ne fut pas sans mérite. Mais, que
voulez-vous, ses clameurs tautologiques et monotones m’assourdissent
sans m’édifier. Il n’a, du reste, pas besoin de mon suffrage car il
possède M. Maurice Barrès et douze mille adorateurs pour vanter ses
tintamarres dans des feuilles à grands tirages comme dans les humbles
bi-hebdomadaires des plus obscurs chefs-lieux de cantons.
Le solitaire hirsute que je suis, paraît-il, détonnerait parmi ce
concert unanime à sa gloire. Les critiques qui blâment, avec
persévérance, mes «partis-pris» en concluront, si cela leur fait
plaisir, qu’une noire envie détermina mon abstention. Je n’en ai cure:
l’art balourd de Péguy m’assomme--et je le dis sans périphrase[12].
[12] Voir la note à la fin de cette lettre.
Mais nous célébrerons Verlaine, parce que le pauvre Lélian fut, malgré
ses tares, le plus grand poète catholique dont l’Église ait eu le droit
de se glorifier au dix-neuvième siècle et parce qu’il n’est pas encore
remplacé.
Ah! je sais bien: dès qu’on prononce ce nom, certains sourcils
_doumiculaires_ se froncent. D’autre part, des lippes pharisiennes
formulent des vocables réprobateurs: «--Bohème, prison, hôpital,
ivrognerie, acoquinement aux filles du trottoir!...»
Hélas! bourgeois au cœur de pierre, pourquoi ne voulez-vous pas
admettre ce que ceux qui le connurent à fond ne cessent de vous
répéter:--Verlaine fut un extrême sensitif, saignant par mille blessures
à cause des coups de poignards que l’époque prodigue à ses poètes.
N’ayant jamais eu plus de volonté qu’un enfant de six ans, délaissé par
«l’épouse unique», il resta toujours à la merci de ses impulsions: les
bonnes aussi bien que les mauvaises. Mais le bourgeois, enclin à tout
pardonner aux gens bien mis «qui gardent les apparences», ne pardonne
rien au poète génial qui à ses autres torts ajouta celui de ne pas avoir
le sou.
Sans penser une minute à faire l’apologie des vices de Verlaine, on
reconnaîtra, pourvu qu’on l’étudie avec l’esprit de charité, que, malgré
ses faiblesses, ses contradictions et ses rechutes, il aima Dieu. Son
âme fut une Madeleine aux pieds de Notre-Seigneur. Et, maintes fois,
nettoyé de son ordure, il chanta les splendeurs de la Grâce selon des
cadences si souples et si éoliennes que nul encore n’en a retrouvé le
secret. C’est pourquoi je ne puis m’empêcher d’espérer que le Sacré
Cœur--célébré par lui d’une lyre si pure--lui aura été miséricordieux.
Qu’il subisse présentement un sévère purgatoire, je n’en doute pas.
Qu’il soit en enfer, je ne saurais le croire.
Je ne suis pas le seul à penser de la sorte. Je reçois assez souvent de
délicieuses lettres signées d’une grande chrétienne qui habite une ville
de l’Amérique du Sud et qui a donné trois de ses enfants à l’Église.
Elle m’écrivait récemment que, touchée à l’extrême par les vers
frémissants d’humanité saignante et d’espoir en Dieu où Verlaine épancha
ses souffrances, elle priait tous les jours à son intention et qu’elle
faisait dire des messes pour le repos de son âme.
Ame exquise, âme d’indulgence, exacte à suivre les enseignements du bon
Maître, comme tes appels au Dieu de pardon en faveur de Verlaine me
réjouissent au regard des grimaces pudibondes qu’affichent les
marguilliers badigeonnés d’austérité feinte qui vident leur seau de
toilette sur le crâne dénudé du pauvre Lélian!...
Donc, afin de placer cette mise en lumière de quelques beaux vers
catholiques sous l’égide du poète pénitent de _Sagesse_, nous citerons
l’un de ses derniers poèmes, écrit à l’hôpital. Il y résuma sa vie, ses
douleurs, ses fautes et ses humiliations,--sa foi aussi, et son
espérance, et son humble et tremblant amour de Dieu. Mieux qu’aucun
commentaire, à _ceux qui savent lire_, ces strophes feront comprendre
tout Verlaine. Une science parfaite du métier, un art accompli s’y
dissimulent sous une forme très simple. C’est sa vie intérieure
elle-même qui parle:
Seigneur, vous m’avez laissé vivre
Pour m’éprouver jusqu’à la fin.
Vous châtiez cette chair ivre
Par la douleur et par la faim.
Et vous permîtes que le diable
Tentât mon âme misérable
Comme l’âme forte de Job;
Puis vous m’avez envoyé l’ange
Qui gagna le combat étrange
Avec le grand aïeul Jacob.
... J’ai marché dans le droit sentier,
Y cueillant sous des cieux propices
Pleine paix et bonheur entier:
Paix de remplir enfin ma tâche,
Bonheur de n’être plus un lâche
Épris des seules voluptés
De l’orgueil et de la luxure;
Et cette fleur: l’extase pure
Des bons projets exécutés.
C’est alors que la mort commence
Son œuvre inexpiable? Non,
Mais que me saisit la démence
Bien qu’encor criant votre Nom.
L’ami me meurt, aussi ma mère,
Une rancune plus qu’amère
Me piétine en ce dur moment
Et me cantonne en la misère
Du froid et du délaissement.
Tout s’en mêle: la maladie
Vient en aide à l’autre fléau,
Le guignon, comme un incendie
Dans un pays où manque l’eau,
Ravage et dévaste ma vie,
Traînant à sa suite l’envie,
Avec l’obscène trahison,
La sale pitié dérisoire,
Jusqu’à cette rumeur de gloire
Comme une insulte à la raison!
... Mais, ô Vous, donnez-moi la force,
Donnez, comme à l’arbre l’écorce,
Comme l’instinct à l’animal,
Donnez à ce cœur, votre ouvrage,
Seigneur, la force et le courage
Pour le bien et contre le mal!...
Je crois en l’Église romaine,
Catholique, apostolique et
La seule humaine qui nous mène
Au but que Jésus indiquait,
La seule divine qui porte
Notre croix jusques à la porte
Des libres cieux enfin ouverts,
Qui la porte, par vos bras même,
O grand Crucifié suprême,
Donnant pour nous vos maux soufferts.
Je crois en la toute présence,
A la messe, de Jésus-Christ,
Je crois à la toute-puissance
Du sang que pour nous il offrit...
Je confesse la Vierge unique,
Reine de la neuve Sion,
Portant aux plis de sa tunique
La grâce et l’intercession.
Elle protège l’innocence,
Accueille la résipiscence
Et debout, quand tous à genoux,
Demande le pardon du Père
Pour le pécheur qui désespère,--
Mère du Fils, priez pour nous[13]!
[13] PAUL VERLAINE, _Poésies religieuses_, préface de J.-K. Huysmans,
1 vol. chez Messein, éditeur. Ne pas oublier que dans ce recueil,
comme dans l’œuvre entière de Verlaine, l’inspiration est tout à
fait inégale. Des poèmes sublimes y alternent avec des morceaux
d’une insigne faiblesse.
Prions donc pour Verlaine en nous rappelant sa plainte et sa requête
dans la dernière strophe de l’admirable _Chanson du pauvre Gaspard_:
Qu’est-ce que je fais en ce monde?
Suis-je né trop tôt ou trop tard?
O vous tous, ma peine est profonde:
Priez pour le pauvre Gaspard!...
* * * * *
Il y a des poétesses. Je t’ai déjà dit, je crois, combien cette variété
de la gent-de-lettres me paraissait encombrante. Le pire, à notre
époque, c’est qu’elles se croient une mission. Elles se hissent
volontiers sur un piédestal d’où, taquinant d’un doigt fébrile une
guimbarde échevelée, _elles_ poussent des cris aigus et peu rythmiques
pour revendiquer l’émancipation de la femme. Leurs vocalises proclament
qu’elles entendent «vivre leur vie en beauté». Cela signifie, en bon
français, qu’elles tiennent les préceptes de la religion et les lois de
la pudeur pour d’enfantins préjugés. Et aussi, cela veut dire que, pour
elles, le comble de la poésie c’est de montrer les parties obscènes de
son âme, sans feuille de vigne, à tous les passants comme les ballerines
d’opéra montrent leurs jambes aux vieillards libidineux du parterre.
Au vrai, si l’on prête l’oreille une minute aux confidences éhontées de
ces dames en folie, on ne peut s’empêcher de les comparer à des cavales
hennissantes, lâchées à travers prés et galopant, sans licol ni frein, à
la poursuite de l’étalon.
Dire que beaucoup sont mariées!... Te représentes-tu leur ménage? Pour
moi, je songe, avec angoisse, aux hiatus lugubres qui déshonorent les
chaussettes de leurs maris. Je plains ces infortunés voués aux
pot-au-feu anémiques que leur confectionnent des cuisinières
insuffisamment surveillées, tandis que Madame gambade.
Il arrive à plusieurs de ces Muses effervescentes de célébrer, par
ouï-dire, les ombelles délicates du cerfeuil, la rotondité puissante des
citrouilles et toutes les gloires du potager. Mais je gage qu’elles
seraient incapables d’éplucher un oignon ou de distinguer une escarolle
d’une laitue.
Si tu m’en crois, tu te garderas d’ouvrir les volumes où les Érigones de
la poésie contemporaine étalent ainsi leurs appas peinturlurés de fards
divers. Tu ne liras pas non plus les articles où les gardiens du sérail,
qui les encensent, donnent pour des traits de génie les écarts de leur
tempérament.
Ce n’est pas sur les tréteaux de la réclame que tu découvriras une femme
dont les vers te puissent émouvoir d’une chaste émotion. C’est, loin des
salons tapageurs, une vierge mi-voilée dont les poèmes de pénombre,
reflétant des étoiles discrètes, murmurent comme une source très
limpide, sous la mousse et les pervenches, au fond des grands bois.
Celle-là, les _reporters_ ne lui prennent pas d’_interview_...--Excuse
cet horrible jargon: il s’apparente au dialecte cosmopolite dont les
dames suggérées ci-dessus usent en leurs odes incohérentes au
Mâle.--Celle-là, aucune revue, en faveur auprès des _snobs_, ne publia
son portrait. Je ne saurais dire la couleur de ses cheveux ni la nuance
de ses prunelles. J’ignore si, depuis la publication de ses vers, elle a
contracté mariage. Mais, dans ce cas, je tiens pour assuré qu’elle tient
très bien son ménage: car elle est une vraie fille de l’Église.
Il s’agit de Jeanne Termier. Léon Bloy--contre sa coutume--n’a pas
exagéré quand il écrivit, dans la préface qu’il lui donna pour son
unique recueil: «C’est une jeune fille de vingt et un ans et son volume,
_Derniers Refuges_, a été l’un des beaux étonnements de ma vie. Depuis
Verlaine, je n’avais rien lu de pareil et je ne croyais pas que cela fût
possible[14]...»
[14] JEANNE TERMIER, _Derniers Refuges_, 1 vol., chez Bernard Grasset,
éditeur.
Il a raison: depuis Verlaine, on n’avait rien lu de pareil. En général,
lorsqu’une jeune fille se mêle de rimer, elle imite, avec plus ou moins
d’adresse, quelque poète dont le talent l’impressionna. Ou bien elle
assemble des strophes fadasses, peuplées de Vierges anémiques et de
Petits-Jésus rosâtres, qui rappellent les plus écœurants produits de
l’imagerie religieuse. Ici, nulle mièvrerie: une sobriété d’expression
qui n’exclut pas la vigueur. C’est intense _en dedans_. Et la réussite
est d’autant plus saisissante que les sujets traités dans ces vers
n’évoquent que des figures baignées des clartés diffuses d’un crépuscule
d’automne ou marchant, à pas assourdis, dans une brume mystérieuse.
Sont-ce des fantômes? Sont-ce des vivants? En tout cas, ce sont les
symboles même des méditations d’une âme que l’énorme souffrance qui pèse
sur le monde emplit de tristesse et d’effroi.
Jeanne Termier a exposé la genèse de son inspiration en une page de
prose qu’il faut absolument citer, car elle donne le sens de ses poèmes
d’une façon si pénétrante que toute analyse ne pourrait qu’en affaiblir
la portée.
Voici: «Parfois, en des foules de pèlerinage où des cierges vacillent,
où l’on voit des visages et des mains luire doucement dans la nuit des
vêtements de misère--ils viennent, cherchant des étapes.
«Ils restent appuyés, dans l’ombre, aux murs des basiliques sonores de
cantiques. Et, parmi ceux qui passent au rythme des processions lentes,
les uns jugent: «Ce sont des orgueilleux qui veulent se différencier ou
se faire comprendre.» D’autres songent, effleurés d’anxiété: «Peut-être
qu’ils ne savent comment vivre? Mais tous, n’avons-nous pas traversé de
semblables heures? Y a-t-il une seule âme qui ne se torde d’angoisse et
ne sanglote lamentablement dans les bras de quelque pauvre rêve...?»
«Seulement, toutes les souffrances ne se ressemblent pas. Les unes sont
comme des enfants sages qu’on vient prendre par la main, pour les
emmener, quand quelqu’un meurt dans la maison. Elles s’endorment et se
tranquillisent.
«Eux, leur souffrance est une vierge folle que personne n’a jamais
consolée.
«Passionnément, ils ont vécu toutes les morales. Ils ont cru qu’il
fallait être soi, et follement ils ont tenté de se suffire, ne cherchant
que l’affirmation de leur être dans l’amour ou dans la pitié. Puis,
s’étant dépassés, ils ont voulu vivre pour les autres. Formule
incomplète et transitoire!... Alors, il leur fallut trouver Dieu ou
mourir.
«Ils ont cherché Dieu, et non plus par la seule intelligence, fumée
bleue du trépied que renverse l’angoisse de l’âme. Ils ont cherché Dieu
par la vie, par toutes les vies puisque, par l’Amour enseignés, ils
étaient devenus l’ardeur, la faim, la misère de toutes les vies.
«Et la morale chrétienne leur apparut, morale si haute qu’aucune vie ne
l’exprima jamais, morale de la hâte où toujours quelque chose de plus
grand reste à faire...»
Méditez ces phrases, sombres et sereines à la fois, chargées de
mélancolie grandiose comme une sonate de Beethoven. Ames d’oraison, vous
y reconnaîtrez la Beauté mystique.
C’est donc la marche douloureuse d’anxieux pèlerins en quête de Jésus, à
travers les campagnes mornes et les villes enfumées d’une terre où même
les Pauvres se détournent de l’Amour éternel. La maison de leur enfance
leur sera revêche; les faubourgs bruyants les rejetteront; les auberges
des villages ne leur seront pas accueillantes. Ils se sentiront
affreusement solitaires. Alors:
Il leur restera dans des trains noirs de misères,
De fredonner à la manière des enfants,
De se bercer avec des airs confus et lents
Où flotte la douceur des pitiés populaires.
Il leur restera la Musique où les rêves las
Se traînent, oublieux des étapes malsaines,
Comme des blessés hallucinés sur des plaines,
Par la rouge splendeur d’un soleil large et bas.
Mais ni les rythmes, ni la grande Nuit pensive,
Ni les refuges clairs où d’autres vont s’asseoir,
Ni la Mort--qu’autrefois ils s’effrayaient de voir
Cheminer à côté de l’Amour, attentive,
Et qui devait, plus tard, être pour ces errants,
Entre les arbres noirs de l’incertaine voie,
La figure altérée et pâle de la joie,--
Ni la Mort ne pourra les retenir longtemps.
Il leur faut la Lueur inconnue et vivante
Qui vient parfois des frontières de l’Ame sur
La Vie... Il leur faut Dieu pour tout l’abîme obscur
Qu’agrandissent en eux la terreur et l’attente.
Or ils prolongent la recherche presque désespérée de ce Dieu qui les
environne pourtant, caché dans cette lumière éblouissante dont saint
Jean de la Croix nous affirme qu’elle est une _nuit obscure_ pour les
âmes en voie de purification vers l’Absolu. Ils tâtonnent «_sur des
quais balayés de silence et de vent_»; ils coulent «_des jours étirés
comme des sarments pâles_»,
Entre les vains efforts où notre âme se perd.
Ils grelottent, en larmes, sous la nuit de décembre:
La nuit lugubre de cinq heures, l’étrangère
Qu’accompagnent, quand elle passe entre les toits,
Les regards envieux des lampes de misère,
Captives des vivants dans les logis étroits;
La nuit pâle qu’on voit fuir le long des façades
Dans sa détresse convulsive, et qu’on entend
Pleurer, quand sur le bois pourri des palissades
S’acharne la colère effrayante du vent.
Alors le poète a peur que nul ne vienne plus jamais secourir ces
délaissés. Il demande:
Est-ce qu’ils vont se réchauffer dans l’ombre épaisse?
Est-ce qu’ils ne sont pas trop raidis et glacés?
Est-ce qu’ils vont mourir de n’être plus bercés,
Sans que personne, en se penchant les reconnaisse?
Non, les chercheurs de Jésus toucheront le but après bien des tortures,
bien des incertitudes, après les pieds lacérés par ces silex qui
jalonnent les routes de la Vie, semés là par les démons aux yeux ternes
de l’Orgueil et de la Sensualité. Et pourtant:
Il faudra bien qu’un soir, aux limites du monde,
Aux limites de l’âme éparse, ils la devinent
Cette Lueur qui fait la vie humble et féconde,
Cette Lueur pareille à l’aube des collines.
Il faudra bien que, saouls de misère insensée,
Aveugles, ignorant le chemin parcouru,
Emportant, comme un pain de pauvres, leur pensée,
Ils trébuchent sur Dieu dans la nuit apparu.
Tel est, trop sommairement présenté, ce volume. Offrez le même sujet à
l’un de ces rhéteurs blafards ou mignards qui encombrent la poésie,
quels développements de bavardages il en tirera! Que de prosopopées
geignardes! Que de fleurs d’autel en papier peint outrageant la saine
nature!
Ici rien de semblable: mais des images aussi imprévues qu’exactes;
aucune rhétorique mais l’effusion profonde de la sainte Pitié.
C’est pourquoi je vous dis que c’est là du grand art catholique. Je vous
dis que c’est un chant d’orgue dans une cathédrale aux lampes d’oraison.
Je vous dis que Jeanne Termier est un poète[15]...
[15] J’aurais pu relever, çà et là, dans ces poèmes, des gaucheries,
des inexpériences, des trous dans le rythme. A quoi bon? L’ensemble
est d’une qualité rare. Cela suffit.
* * * * *
J’avise, sur les rayons de la bibliothèque, d’autres recueils de vers.
Je les prends, je les ouvre au petit bonheur, je les feuillette;--je
bâille et je les remets en place... Qu’une poussière bénévole les
couvre. Que l’araignée tisse sa toile entre les gardes: de longtemps je
ne troublerai son industrie.
Pourquoi existe-t-il tant de rimeurs qui «savent le métier», qui
pondraient, sur commande, du symbolisme, du naturisme, voire du dadaïsme
ou des logogriphes mallarméens? Leur virtuosité stérile, leur empirisme
dénué d’âme ne sauraient nous émouvoir. Ah! plutôt qu’un merle facétieux
leur siffle:--_Vous n’irez plus au bois:--les lauriers sont coupés_; et
que ces rhapsodes se taisent...
Enfin, j’aperçois les volumes de Louis Le Cardonnel[16]. Ici nous nous
arrêterons, car il ne s’agit plus de ces clowneries désossées où, sous
prétexte d’assouplir les rythmes, d’éternels apprentis--qui se croient
des Maîtres--réduisent la forme à l’état de poussière amorphe.
[16] LOUIS LE CARDONNEL, _Poèmes_, _Carmina sacra_, 2 volumes,
librairie du _Mercure de France_.
Dans les vers de Le Cardonnel, on admire des cadences disciplinées par
un art sûr de soi. Ce ne sont pas des sensations troubles, vagies par de
jeunes vieillards, qu’on y cueille, mais des pensées hautes qui
embaument notre méditation, semblables à de grandes roses, cultivées par
une fille de Sainte-Claire, sous les arceaux sévères d’un cloître
ombrien.
Vous dites que Le Cardonnel pèche par abus des procédés oratoires? Il se
peut, en effet, qu’il y ait quelque verbalisme dans les moins bienvenus
de ses poèmes. Mais comme, plus souvent, le sentiment se concentre et,
pénétré de la sève catholique, s’épanche en des strophes d’une sonorité
grave et dont l’éloquence ne doit rien aux rhétoriques artificieuses!
Seul un contemplatif, comprenant, aimant les cruautés saintes et les
splendeurs du Sacrifice, a pu écrire les vers suivants: