UNE DAME MÉTALLIQUE

Il ne faudrait pas que ma dernière lettre te fît supposer que j’ai de la

haine contre le clan Rothschild et ses émules. D’abord, tu me croiras si

je te dis qu’il m’est impossible de haïr personne. Étant un pauvre

homme, plein de défauts, je me laisse parfois emporter par un mouvement

de colère à l’égard de tel ou tel qui salit le prochain ou qui sème des

cailloux tranchants sous les pas de Notre-Seigneur; mais les poursuivre

d’une animosité persévérante, je ne saurais. La déplorable humanité, en

fièvre à cause de l’or méphitique dont elle s’empoisonne l’âme, me cause

surtout de la pitié. Bientôt reconquis par l’oraison, je ne puis, après

tout, que la plaindre.

Je plains particulièrement les usuriers du genre de ce Juif dont je

t’esquissai la figure. Songe à ceci: jamais ils ne sont assurés

d’inspirer un sentiment sincère à qui que ce soit. Tous les visages se

griment de servilité dès qu’ils paraissent; toutes les bouches leur

mentent; sous un voile d’hypocrite vénération pour leur fortune, tous

les regards s’allument des feux verdâtres de l’envie. Sitôt qu’on le

peut, on les vole. Ils se sentent horriblement solitaires et ils savent

que si l’or leur était enlevé, la foule les trépignerait avec des

clameurs de joie frénétiques.

Ils n’ignorent pas non plus que leurs congénères en antithèse, les

égarés du communisme, ceux qui rêvent d’un paradis terrestre sans Dieu

ni maître, les feraient fusiller avec empressement le lendemain de la

révolution sociale. Ils ont appris que, dès maintenant, il s’aiguise des

couteaux et il se charge des bombes dans l’ombre autour d’eux. Jouir en

sécurité de leur opulence frauduleuse leur est donc interdit.

Ils n’ont même pas le réconfort de trouver la paix en eux-mêmes car la

passion du lucre malhonnête leur détraque l’âme. Le démon, à la griffe

implacable, qui les possède, ne cesse de les aiguillonner afin qu’ils

entreprennent des rapines de plus en plus monstrueuses. Une âpre

inquiétude les mine car toutes les puissances de leur être s’absorbent

dans ce désir: augmenter le monceau d’écus dont ils sont, à la fois, les

gardiens et les captifs. Les rides qui sabrent le front du financier en

train de combiner une coquinerie, quelle pensée rongeuse elles révèlent!

Enfin, ils ont peur. Peur de leurs héritiers qui les voudraient dans le

sépulcre. Peur des pauvres dont la physionomie famélique leur semble

pleine de menaces. Peur haineuse de Dieu qui, très souvent, leur

inflige, dès ce monde, le plus imprévu des châtiments: le supplice de la

faim.

Car c’est un fait: on voit des milliardaires mourir de faim.

Cet Alphonse de Rothschild, dont je te parlais hier, ne pouvait digérer,

et encore au prix de souffrances aiguës, que des pâtes et des purées de

légumes arrosées d’eau claire. Tu devines de quel œil il contemplait les

rois dans la gêne, les nobles dégradés, les politiciens à l’encan qui

savouraient des vins illustres et des mets rares à la table où les

réunissait son orgueil de Juif et de parvenu. Parmi des relents de

Ghetto, il leur soufflait à la face son haleine fétide. Il les méprisait

et les bafouait avec férocité. Mais il aurait donné, avec allégresse,

une dizaine de millions pour se régaler à l’exemple de ses convives. Or

c’était une chimère: il lui fallait se contenter d’une très petite

portion de nouilles sans assaisonnement ou de chicorée trop cuite.

Son frère Edmond mourut d’inanition par le fait d’un cancer qui lui mit

l’estomac en charpie.

Ainsi d’un autre roi de l’or: Pierpont Morgan. Celui-là n’était pas un

Juif. Mais sa rage d’accaparement ne le cédait en rien aux avarices

hébraïques. Lorsqu’il eut entassé de la finance haut comme une tour de

Babel, une concrétion que nulle pince ne put extirper--peut-être une

pépite--lui boucha le pylore. Tout aliment était rejeté. Les médecins

les plus notoires, accourus à son appel et payés d’un salaire fabuleux,

tinrent consultation autour du lit où il agonisait. D’après leur avis,

une vache, appartenant à une race renommée pour les vertus de son lait

et choisie entre mille, fut nourrie de drogues fortifiantes. Le produit

de sa traite fut réservé au malade. Futile expédient: sitôt avalé, ce

breuvage incomparable était rendu en caillots sanguinolents. Et Pierpont

Morgan, maître et seigneur de quatorze milliards, mourut en hurlant:

«J’ai faim!...»

Ah! les ironies formidables de la Providence!...

* * * * *

J’ai, dans mes notes, bien d’autres exemples des méfaits de l’or et des

tortures qu’il inflige à ceux qui se rendent ses esclaves. On peut les

résumer de la sorte: quand le Démon empoisonne une âme de ce résidu des

digestions infernales, il lui persuade qu’il va lui procurer le moyen

d’être heureuse--très loin de Jésus-Christ. Scélérate illusion! Ou le

riche se contamine d’avarice; le souci de conserver son trésor en

l’augmentant lui vaut des nuits sans sommeil et des jours consumés

d’inquiétude. Pour lui, le pauvre est un vaincu dont il importe de

surveiller les gestes et d’étouffer les plaintes. Idolâtre de l’or

souverain, il se sent un cœur de granit à l’encontre du monde entier.

Ou encore le riche se crée des besoins artificiels. Ceux-ci le

gouvernent en despotes, développent en lui un égoïsme funèbre, veulent

qu’il dépense avec profusion mais uniquement pour le contentement de ses

appétits les plus vils. Loin de connaître le bonheur, il vit dans un

état de trépidation morbide car plus il cherche à les assouvir ces

besoins, plus leurs exigences se font impérieuses. Il ne peut échapper

à cette loi de la nature humaine: _les désirs croissent

proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne._ J’ai souvent eu

lieu de la formuler cette loi, je ne saurais trop la rappeler. Elle

certifie une règle qui ne comporte pas d’exceptions. J’ajouterai que,

comme toutes les passions, l’amour de l’or implique la contrefaçon

enragée des méthodes propres à nous faire mériter la Béatitude

éternelle. C’est là un fait certain et que la Mystique constate tous les

jours: l’église du Diable est une parodie de l’Église de Dieu. De même

que celle-ci nous prescrit d’aimer Dieu _de toutes nos forces et de

toute notre âme_, de même, celle-là nous incline à aimer l’or _de toute

notre âme et de toutes nos forces_. Mais que les conclusions sont

différentes! Si tu aimes Dieu, plus que toutes choses périssables, tu

connaîtras la paix radieuse des élus. Si tu aimes l’or, tu te voues à

l’inquiétude ici-bas et, sauf repentir, au désespoir dans les ténèbres

qui n’auront pas de fin...

Cependant la société est ainsi faite que beaucoup tentent d’équilibrer

en eux les contraires. J’ai fréquenté jadis une veuve sans enfants qui

se désirait bonne chrétienne et qui, en même temps, adorait la fortune

dont elle était abondamment pourvue. Ce culte allait si loin que je

l’avais surnommée, à part moi, _la dame métallique_.

Oh! elle pratiquait: elle allait à la messe plusieurs fois par semaine;

elle observait les jeûnes et les abstinences; elle communiait le

dimanche et aux grandes fêtes. Même--et ceci est vraiment

méritoire--elle s’imposait un effort pour soulager la misère autour

d’elle. Ce lui était, du reste, une contrainte des plus pénibles. Quand

elle ouvrait sa bourse, elle faisait une grimace aussi douloureuse que

s’il se fût agi de s’extirper de l’orteil un ongle incarné. Mais enfin

elle donnait--pour l’amour de Dieu.

D’autre part, la gestion de ses capitaux absorbait à peu près toutes les

heures de son existence. Il en résultait une conversation où le

galimatias financier tenait une place par trop majeure.

Un jour que je lui avais rendu visite elle m’accabla de phrases

boursicotières truffées de: _réponse des primes, de comptant, de termes

dont huit, de coupons à détacher_...

Sur ces derniers mots, moi qui ne comprenais goutte à tout ce jargon, je

crus bonnement qu’il s’agissait d’une étoffe maculée de sirop ou de

graisse. Et je lui conseillai la benzine. Mais elle n’eut pas l’air de

m’entendre. Elle entama un autre discours où elle gémit, presque en

larmoyant, à cause de _la faiblesse des cuivres_, du _fléchissement des

Rio-Tinto_, des escomptes fallacieux de son agent de change, etc.

Agacé, à la fin, de subir cette grêle de vocables, pour moi dénués de

sens, je résolus de lui rendre la pareille et je criai:

--_J’n’entrave que pouic; c’est-il qu’on vous a refilé du pèze à la

manque?_

Stupéfaite, car, bien entendu, elle ignorait l’argot, elle s’arrêta net

puis me posa cette question:

--Qu’est-ce que vous dites?

--Je dis que je ne vous comprends pas et je vous demande si l’on vous a

trompée en vous repassant de la fausse monnaie.

--Mais non, reprit-elle, je vérifie toujours, pièce par pièce, les

sommes qu’on me verse.

--Alors de quoi vous plaignez-vous?

--Mais, s’exclama-t-elle d’une voix tragique, du tracas énorme que me

cause l’administration de mes revenus.

--Oh! dis-je, avec flegme, s’il ne s’agit que de cela, il y a un moyen

très simple de vous soulager.

--Et lequel?

--Donnez toute votre fortune aux pauvres, d’un seul coup... Vous verrez

ensuite comme vous respirerez à l’aise!

Mais la dame ne goûta pas du tout ce conseil pourtant judicieux. Elle

prit un air pincé, comme si je venais de commettre quelque incongruité.

Elle me fit entendre que ma présence lui était importune. Ce pourquoi je

pris congé sans retard, en m’efforçant de dissimuler, sous une mine

contrite, l’immense envie de rire--peut-être aussi de pleurer--qui me

tenait.

Depuis, elle me bat froid. Lorsque je la rencontre, je lui envoie un

grand coup de chapeau. Mais c’est à peine si elle me répond par une

petite inclination de tête, très sèche et très réservée. J’ai bien peur

d’avoir perdu son estime--à moins qu’elle ne me considère comme un fou

dangereux qu’il importe de maintenir à distance...

En contraste, Ami, avise un peu celles et ceux qui se voulurent pauvres

pour plaire à Notre-Seigneur--les Saints par exemple.

Voici Benoît Labre, le sublime mendiant, plein de poux et de lumière.

Sois persuadé qu’il fut l’homme le plus admirable du dix-huitième

siècle. De son temps, nombre d’âmes commençaient à s’orienter vers cette

pourriture matérialiste dont le règne a pris, de nos jours, son

développement total. Pour compenser les outrages à Dieu des soi-disant

philosophes, la débauche luxueuse des rois et des grands, l’ardeur aux

gains illicites de la multitude, la tiédeur et les négligences d’une

grande partie du clergé, il vécut, volontairement, dans la faim, dans le

dénuement, dans la crasse--et dans l’oraison perpétuelle. Il ne se

nourrit guère que d’épluchures de légumes jetées au ruisseau. Il ne

porta que des guenilles dédaignées par les nécessiteux les plus

effondrés. Quand la vermine, qui formait un dévorant cilice sur son

corps, tentait d’émigrer, il se hâtait de la ressaisir et de la remettre

dans ses manches. Il couchait sur les marches des églises, sous un

escalier de pierre, dans un réduit où l’on entassait des balayures et, à

la fin de sa vie, dans un taudis d’hospice que partageaient avec lui des

vieillards nauséabonds. Lorsque son confesseur l’engageait à modérer ses

pénitences, il lui répondait humblement: «Dieu me désire ainsi.» Et le

prêtre ébloui voyait aussitôt une auréole fulgurante se dessiner autour

de sa tête.

Eh bien, le soleil divin rayonnait d’une telle splendeur dans ses yeux,

un tel ravissement éclatait sur sa face que certaines gens à tiroirs

débordant d’écus qui, d’abord, s’étaient écartés de lui avec horreur et

dégoût, ne tardaient pas à subir l’effluve de sainteté qu’il irradiait.

Lui offrant une aumône--presque toujours refusée--ils réclamaient ses

prières du même ton qu’ils eussent sollicité d’un joaillier richissime

les plus précieuses de ses gemmes. Dès que le mendiant les leur avait

octroyées--gratis--ils couraient au plus prochain confessionnal se

décharger du tas d’iniquités que la soif de l’or leur avait fait

commettre.

Pourquoi cette influence mystérieuse de saint Benoît Labre? Parce que ne

possédant rien au monde, il possédait Jésus-Christ.

Voici maintenant sainte Térèse qui n’admettait absolument pas de vivre

autrement qu’au jour le jour. Son abandon à Notre-Seigneur était si

total qu’avec quinze francs pour toutes ressources, elle entreprenait

les fondations les plus onéreuses et construisait des monastères sans

savoir d’où lui viendraient les sommes nécessaires à payer l’architecte

et les maçons. Tu te rappelles son aphorisme: «Térèse et cinq ducats, ce

n’est rien, mais Dieu, Térèse et cinq ducats, c’est tout.» Lis ses

relations, tu constateras que jamais sa confiance ne fut trompée.

Toujours, les ressources arrivaient en temps opportun.

Pour elle-même, le manque de bien-être lui était très indifférent. Peu

avant sa mort, déjà très souffrante, elle dut s’aliter dans une de ces

auberges misérables où elle avait coutume de prendre gîte. Afin de se

soutenir, elle aurait eu bien besoin d’un peu de lait. Or on ne put lui

offrir que deux oignons et une demi-douzaine de figues sèches. Comme sa

compagne ne pouvait s’empêcher de déplorer une telle pénurie, elle se

déclara tout à fait contente et absorba en riant cette nourriture

grossière. «Notre-Seigneur, dit-elle, n’en avait pas toujours autant sur

les routes de Judée.»

Voici enfin saint François d’Assise. Il était né d’une famille de riches

marchands et son père comptait le porter à la plus haute fortune.

Cependant le jeune homme se mit en tête de ne vivre que pour l’amour de

la pauvreté en Jésus-Christ. Son père le maudit et le chassa. Lui,

alors, ne voulut rien garder de son opulence. Il se dépouilla de ses

habits, les remit au négociant exaspéré et se retira nu, comme il était

venu au monde. Puis, en cet état, il alla trouver l’évêque et lui

demanda un vêtement. Le prélat lui donna une robe de bure avec sa

bénédiction pour commencer une vie nouvelle. Les personnes _correctes_

huèrent sa démence. Mais Jésus-Christ l’aima au point de lui octroyer

ses stigmates.

Or tous ces prétendus insensés se montraient d’un bon sens incomparable

lorsqu’il leur fallait négocier avec «les gens positifs», gouverner une

communauté, conseiller autrui, rédiger une règle. Les mondains, au

contraire, si «pratiques» qu’ils se figurent être, dans des

circonstances analogues, accumulent cent bévues. Cela s’explique: ce qui

fausse le jugement de la plupart des hommes, c’est l’amour-propre et

l’intérêt personnel. Les Saints l’emportent sur eux parce qu’ils ont

détruit l’amour-propre et parce qu’ils ne connaissent que l’intérêt de

Dieu.

Les propriétaires d’un gros tas d’or, dont les miasmes ne leur procurent

qu’une mélancolie permanente, se demandent aussi quelquefois, avec

stupeur, la raison de cette angélique gaîté qu’ils remarquent chez tant

de moines et de moniales à qui leur vœu de pauvreté interdit de garder

ne fût-ce que quatre sous dans leur poche.

L’explication n’est pas très difficile. Ces privilégiés de la Grâce

illuminante, s’étant donnés sans restriction aucune au Pauvre absolu,

qui a nom Jésus-Christ, pour le suivre, l’imiter et se fondre dans son

Sacré-Cœur, ne peuvent être qu’infiniment joyeux puisque ils ont _fait

abnégation d’eux-mêmes_. Leur détachement des choses de la terre n’a

d’égal que leur attachement passionné aux choses du Ciel. C’est pour

cela que leur rire sonne comme une cloche de cristal tintant les messes

du Paradis...

Ami, n’est-ce pas que nous nous modèlerons sur eux d’aussi près que

possible? N’est-ce pas que, méprisant la richesse, nous nous

appliquerons seulement à gagner notre pain quotidien à la sueur de notre

front--parce que c’est la Loi. N’est-ce pas que s’il plaisait à Dieu de

nous retirer, pour un temps, l’indispensable, nous n’aurions pas honte

de le mendier?

Alors, peut-être, nous obtiendrons que Notre-Seigneur nous dise:

«_Aimant aujourd’hui ta pauvreté, tu as aimé la mienne; tu auras donc

part, au festin de ma Béatitude, demain et dans l’éternité..._»

Lettres à un indifférent · 第 29 / 40 题