CHAPITRE V.

Sieyès appuie les projets de Bonaparte.--Journée du 18

brumaire.--Directoire dissout.

La ruine du Directoire pouvait entraîner celle de la république. Pour

prévenir ou pour diriger la révolution imminente, les deux conseils

avaient, dès le mois de mai précédent, porté Sieyès à la suprême

magistrature. Mais maintenir la constitution de l'an III n'était pas

possible. Sieyès, qu'on a dit jaloux de tous les gouvernemens parce

qu'il était ennemi de tous les despotismes, Sieyès, convaincu qu'un

nouveau système pouvait seul sauver l'État, n'accepta le pouvoir que

pour mettre à exécution le projet qu'il avait dès long-temps médité,

projet dans lequel il avait réuni les combinaisons les plus propres à

sauver la liberté si elle avait pu être sauvée, ou plutôt si nous

l'avons jamais possédée.

Cependant une intrigue conçue dans un intérêt tout opposé avait été

nouée par un autre membre du Directoire, et semblait préparer le

rétablissement de l'ancien régime. Que Barras, qui prétend avoir été

autorisé par ses collègues à entrer dans cette intrigue pour en pénétrer

les secrets et la déjouer, ait trompé ses collègues ou les

conspirateurs, peu importe, quant à ceci. Dans l'un ou dans l'autre cas,

le Directoire n'en paraissait pas moins attaqué par un de ses membres.

Chacun ne pouvait-il pas se croire fondé à ne plus vouloir d'un

gouvernement qui ne voulait plus de lui-même?

Enfin les démagogues aussi préparaient leur révolution. En vain les

avait-on chassés du manége où ils avaient tenté de s'organiser de

nouveau en assemblée rivale de la législature; éliminés, mais non pas

dispersés, ils n'en conspiraient pas moins le rétablissement de la

démocratie à laquelle ils croyaient pouvoir revenir par la dictature. Ce

parti, qui comptait parmi ses chefs les généraux Bernadotte et Jourdan,

avait peut-être des appuis aussi jusque dans le Directoire. Ainsi les

dépositaires du pouvoir étaient entourés de factions impatientes de les

en déposséder. Bien plus, la nation entière, en conspiration ouverte

contre eux, n'attendait qu'un chef pour agir, quand Bonaparte arriva. On

ne saurait mieux décrire que lui-même l'effet que son retour produisit

sur toute la population de la France. Laissons-le parler.

«Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se

manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque, cédant tour à tour à

l'influence des partis contraires et vivant au jour le jour sans plan

fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance, et

que les citoyens les plus modérés sont forcés de convenir que l'État

n'est plus gouverné; lorsqu'enfin à sa nullité au dedans

l'administration joint le tort plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux

d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors, une inquiétude

vague se répand dans la société, le besoin de sa conservation l'agite,

et, promenant sur elle-même ses regards, elle semble chercher un homme

qui puisse la sauver.

«Ce génie tutélaire, une nation le renferme toujours dans son sein: mais

quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas qu'il

existe: il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse lui-même.

Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les menées sont

impuissantes; l'inertie du grand nombre protége le gouvernement nominal;

et malgré son impéritie et sa faiblesse, les efforts de ses ennemis ne

prévalent pas contre lui. Mais que ce sauveur impatiemment attendu donne

tout à coup signe d'existence, l'instinct national le devine et

l'appelle, les obstacles s'aplanissent devant lui, et tout un grand

peuple volant sur son passage semble dire, _le voilà!_»

Tel fut le cri général au passage de Bonaparte quand il traversa la

France. Chaque parti crut trouver en lui l'homme qui lui manquait;

chaque parti se trompait. Bonaparte comptait bien se servir de l'un

d'eux ou d'eux tous peut-être, mais il n'en voulait servir aucun.

Recevant leurs secrets, mais gardant les siens, il s'était ménagé

surtout le moyen de s'appuyer sur celui de ces partis qui unirait le

plus de ressources à plus de crédit. C'était incontestablement le parti

de Sieyès, qui se formait des membres les plus estimables des deux

conseils.

La sanction d'un républicain était nécessaire au succès de Bonaparte, et

le projet de Sieyès ne pouvait réussir sans l'appui d'un militaire.

Malgré le peu d'inclination qu'ils avaient l'un pour l'autre, leur

intérêt mutuel les rapprocha; ils crurent trouver l'un dans l'autre le

genre de garantie qui leur manquait. En cela le militaire seul ne se

trompa point. En adoptant les plans du législateur, qui lui ouvraient

l'accès au pouvoir, Bonaparte était bien sûr, une fois qu'il y serait

arrivé, de les modifier sous tous les autres rapports dans l'intérêt de

son autorité. D'ailleurs on ne voulait plus de ce qui était, on ne

voulait pas de ce qui avait été; il fallait donc trouver du neuf entre

la république et la monarchie.

Pendant que tout s'agitait autour de lui, tranquille en apparence, et

renfermé dans un cercle de savans, comme avant son départ pour l'Égypte,

Bonaparte n'avait de relations patentes qu'avec l'Institut. Se dérobant

plus que jamais à la curiosité publique, il n'assistait au spectacle

qu'en petite loge, n'allait qu'au théâtre où il était le moins attendu,

et ne se rendait qu'aux invitations que les convenances ne lui

permettaient pas de refuser, telles que celles du président du

Directoire, telles que celles du conseil des Cinq-Cents, qui se plut à

fêter en lui et dans Moreau l'armée d'Italie et l'armée du Rhin, en les

conviant à un banquet dans l'église de Saint-Sulpice, alors temple de la

Victoire.

Le 17 brumaire, il n'avait pas même encore répondu à l'empressement des

officiers supérieurs de la garnison de Paris et de la garde nationale,

qui, depuis son retour, le pressaient de déterminer l'instant où il

recevrait leur visite. Trompés par ces démonstrations, qui

compromettaient sa réputation sous le rapport de la politesse, ces

militaires s'offensaient de tant d'indifférence. Paris s'en affligeait.

«Il n'en fera pas plus, disait-on, qu'à son retour d'Italie. Qui nous

tirera du bourbier où nous sommes?»

En provoquant ces reproches, en excitant cette impatience, son but était

d'amener les citoyens à lui commander ce qu'il brûlait d'entreprendre,

et de les engager dans une révolution à laquelle lui seul semblait

répugner.

La conspiration contre-révolutionnaire, qui cependant allait son train,

ne devait éclater que le 28 brumaire. En différant de vingt-quatre

heures l'explosion de la sienne, Bonaparte au fait ne courait aucun

risque. Des cinq membres du Directoire, trois lui étaient acquis; Sieyès

d'abord, des plans duquel il avait fait provisoirement les siens;

Roger-Ducos, qui les avait adoptés sans réserve; et puis Barras qui,

enlacé dans une intrigue dont le secret était éventé, et dont le but

n'était pas innocent aux yeux de tout le monde, pouvait passer pour

gagné, par cela seul qu'il était compromis.

Quand à Gohier et à Moulins, ils étaient sincèrement attachés à la

constitution agonisante, et l'énergie avec laquelle ils exprimaient

leurs opinions ne permettait guère de penser à les séduire. Mais la

confiance qu'ils manifestaient dans la solidité de leur pouvoir

dispensait de les tromper; se croyant plus affermis que jamais par les

victoires de Castricum et de Zurich, ces deux directeurs ne

soupçonnaient pas le danger qui menaçait un gouvernement diffamé par des

fautes antérieures à leur promotion récente encore. Assistés des

républicains qui se fussent liés à eux, ils eussent sans doute traversé

les projets de Bonaparte s'ils en avaient eu connaissance; mais qui les

leur aurait révélés dans cette circonstance bizarre, où chacun gardait

le secret d'autrui pour ne pas compromettre le sien? Le ministre de la

police était bien en situation de le faire. La chose était dans son

devoir, mais était-elle dans ses intérêts?

Fouché, comme je l'ai dit, occupait dès lors ce poste pour lequel la

nature l'avait formé, si, pour déjouer les trames de l'intrigue et de la

perversité, il faut être plus intrigant et plus pervers que ceux qui les

ourdissent. Le complot de Bonaparte semblait toutefois avoir échappé à

sa pénétration.

Le 18 brumaire, à neuf heures du marin, il était encore au lit quand

Regnauld et moi, conformément aux désirs du général, nous allâmes lui

donner connaissance du décret rendu à sept heures par le conseil des

Anciens, événement qu'il parut apprendre avec surprise. Il est permis de

douter cependant que cette démonstration fût sincère, et qu'il n'eût

rien pénétré de ce qui s'accomplissait. Cet expert en révolution ne

pouvait pas douter que nombre de conspirations ne se tramassent contre

le Directoire, de la fortune duquel il désespérait sans doute, et dont

il ne voulait point partager la disgrâce. Mais placé entre tant de

complots de manière à pouvoir tout favoriser et tout empêcher, et

suffisamment éclairé par l'espionnage, il mit, je crois, sa politique à

écarter les confidences, se ménageant ainsi la faculté de servir les

heureux et d'écraser les maladroits, suivant que le sort en déciderait,

jouant tout à la fois le gouvernement, dont il entretenait les

illusions, et même ceux des ennemis du gouvernement dont il partageait

les opinions. Si telle n'est pas la juste explication de la conduite de

Fouché dans cette singulière circonstance, s'il ne fut pas alors le plus

astucieux des intrigans, il fut le plus inepte des ministres, ce dont il

est permis de douter sans lui porter pour cela plus d'estime.

Les troupes qui se trouvaient dans le rayon constitutionnel étaient

tirées en partie de l'armée d'Italie. Bonaparte les regarda comme à lui.

Il crut aussi pouvoir compter sur leurs chefs. Contrariés pour la

plupart _d'obéir à des avocats_, telle était leur expression, ces

militaires n'étaient que trop portés à favoriser un mouvement qui ferait

passer l'autorité entre les mains d'un militaire, et Bonaparte se

confiait tellement dans leurs dispositions, qu'il avait cru pouvoir,

sans trop se les aliéner, différer de leur assigner, ainsi qu'on l'a dit

plus haut, le jour où il recevrait leurs félicitations à l'occasion de

son retour, délai au sujet duquel les chefs et les soldats exprimaient

leur mécontentement de la manière la plus propre à détruire tout soupçon

d'intelligence entre eux et leur ancien général. C'est ce qu'il voulait.

Tel était l'état des choses, quand le 17 brumaire les officiers de la

garnison militaire de Paris, et ceux de la garde nationale, apprennent

que le général les recevra le 18, à six heures du matin. Un voyage

nécessaire et précipité servait d'excuse au choix d'une heure si peu

commode. Cependant trois régimens de cavalerie, qui avaient sollicité

l'honneur de défiler devant Bonaparte, sont avertis que le 18 il les

passera en revue aux Champs-Élysées, à sept heures du matin, heure à

laquelle les généraux qu'il savait disposés à entrer dans ses vues

étaient invités aussi à se rendre chez lui à cheval. Ainsi, sans

éveiller les soupçons, s'assemblait sous les yeux même du gouvernement

l'armée qui devait le renverser.

Les généraux convoqués furent exacts au rendez-vous, où chacun se

croyait appelé seul. Moreau s'y trouva des premiers. Ce général avait de

son propre mouvement choisi le second rôle dans cette révolution. Soit

par sentiment de son insuffisance, soit par sentiment de la supériorité

de Bonaparte, en apprenant le retour de celui-ci, _voilà l'homme qu'il

vous faut_, avait-il dit à Sieyès, qui le pressait d'appuyer ses

projets. Bien plus, sur le bruit des changemens qui se préparaient: «Je

suis à votre service, avait-il dit à Bonaparte; il n'est pas besoin de

me mettre dans votre secret. Avertissez-moi seulement une heure

d'avance.» C'était marquer soi-même son rang.

Au reste, Moreau se montrait en cela conséquent à ce qu'il avait fait

dans une autre occasion; préludant à la souveraineté par un acte de la

munificence royale, Bonaparte lui avait donné un cimeterre enrichi de

diamans. Dès qu'un pareil présent n'est pas compensé par un présent

pareil entre deux hommes placés dans la position respective où ceux-ci

se trouvaient alors, l'égalité disparaît, et semble avoir été abdiquée

par celui qui accepte.

Ainsi le général Bonaparte, sans commandement, avait su se faire une

armée; simple particulier encore, il sut s'entourer, dans sa modeste

retraite, du plus brillant cortége qui ait jamais rempli le palais d'un

souverain.

Cependant le plan concerté s'exécutait. Convoqué par son président

Lemercier, le conseil des Anciens s'était assemblé, et sur la peinture

énergique qui lui avait été faite par Le Brun, depuis duc de Plaisance,

des dangers où les projets des terroristes jetaient la république

d'ailleurs si malade, Regnier, depuis duc de Massa, demanda par motion

d'ordre qu'en conséquence des articles 102, 103 et 104 de la

constitution, le Corps-Législatif fût transféré à Saint-Cloud; et que

pour faire exécuter cette translation, le général Bonaparte fût investi

du commandement des troupes renfermées dans l'enceinte

constitutionnelle. Ces propositions adoptées, non pourtant sans quelque

opposition, furent aussitôt envoyées au conseil des Cinq-Cents, qui,

bien que présidé par Lucien, s'y montra moins favorable tout en les

sanctionnant.

C'est ainsi que dans la constitution même on trouva le moyen de détruire

la constitution.

À huit heures et demie arriva chez Bonaparte le législateur _Cornet_

qui, par zèle remplissant les fonctions de messager, s'était chargé de

lui notifier ce décret. Il le lui remit au milieu des militaires dont sa

cour et même sa maison étaient remplies. Du haut de son perron comme

d'une tribune, le général le lit à haute voix, puis il invite ses

belliqueux auditeurs à s'unir à lui pour sauver la France. Tous s'y

engagent par serment. Montant aussitôt à cheval, il se rend aux

Tuileries escorté d'officiers de tout grade, parmi lesquels on

remarquait Berthier, Lefebvre, Moreau, Lannes, Beurnonville, Marmont,

Macdonald, Morand, Murat; des généraux célèbres qui pour lors se

trouvaient dans la capitale, Jourdan, Bernadotte et Augereau seuls

manquaient à cette réunion. Les deux premiers s'en étaient éloignés par

dévouement pour la démocratie; le troisième en avait été écarté par

suite du peu de confiance qu'inspirait son caractère, moins digne en

effet d'estime que son talent.

Au milieu de cette élite, Bonaparte se présente à la barre du conseil

des Anciens. «Tous les généraux, dit-il, vous promettent l'appui de

leurs bras. Je remplirai fidèlement la mission que vous m'avez confiée.

Qu'on ne cherche pas dans le passé des exemples de ce qui se fait; rien

dans l'histoire ne ressemble à la fin du dix-huitième siècle; rien dans

le dix-huitième siècle ne ressemble au moment actuel.»

Puis ayant nommé le général Lefebvre son lieutenant, et passé en revue

les troupes réunies aux Tuileries, il donne au général Lannes le

commandement de la garde du Corps-Législatif, à Murat, celui des troupes

qui devaient occuper Saint-Cloud, et met sous les ordres de Moreau un

corps de cinq cents hommes chargés de remplacer au Luxembourg la garde

directoriale qui était venue se joindre aux troupes de ligne; opération

habile, par laquelle il convertissait Moreau en geôlier et presque en

prisonnier, tout en paraissant lui donner une preuve de confiance; cette

troupe ne lui répondant pas moins du général qu'elle suivait, que des

directeurs qu'elle allait écrouer.

La métamorphose que subissait Moreau n'est pas la seule que la

circonstance opéra. Ne fit-elle pas de Sieyès un écuyer? c'est sur le

seul cheval qu'il ait monté de sa vie que ce bon abbé sortit du

Luxembourg pour venir aux Tuileries. Moi-même, enfin, ne fus-je pas

transformé en aide de camp du général Bonaparte, et n'est-ce pas à ce

titre qu'il me fut permis de traverser, à cheval aussi, ces mêmes

Tuileries quand je vins lui rendre compte de ma mission?

Pas d'événement, si grave qu'il soit, auquel ne se mêle quelque incident

comique. Réveillé au bruit de ce qui se faisait, le président du

Directoire sonne pour savoir ce dont il s'agit. Personne ne vient. Il

veut sortir de sa chambre, la porte ne s'ouvre pas; elle était fermée à

double tour, et l'on en avait emporté la clef. Je tiens ce fait de Jubé

lui-même qui, en quittant le Luxembourg avec la garde du Directoire,

avait cru devoir prendre cette précaution. Délivré par un serrurier, le

président fait convoquer ses collègues pour aviser à ce qu'il faut

faire; il était trop tard. Sieyès et Roger-Ducos, quoiqu'au petit trot,

avaient eu le temps de s'échapper et d'apporter leur abdication au

Conseil des Anciens, à qui Barras, à l'instigation de l'amiral Bruéys et

du citoyen Talleyrand, ses anciens ministres, envoyait la sienne.

Je venais de rejoindre le général, établi pour le moment, dans le local

des inspecteurs de la salle du Conseil des Anciens, quand Bottot,

secrétaire intime de Barras et porteur de la dépêche de ce directeur,

entra dans ce bureau devenu quartier-général. Tout avait là le caractère

le plus grave. Interpellant dans cet envoyé l'homme qu'il représentait:

«Qu'avez-vous fait, dit Bonaparte d'une voix foudroyante, de cette

France que j'ai rendue si brillante? Je vous ai laissé des victoires,

j'ai retrouvé des revers; je vous ai laissé les millions de l'Italie,

j'ai retrouvé des lois spoliatrices et partout la misère. Que sont

devenus cent mille hommes qui ont disparu de dessus le sol français? ils

sont morts, et c'étaient mes compagnons d'armes! Un tel état de choses

ne peut durer; avant trois ans, il nous mènerait au despotisme par

l'anarchie. Nous voulons la république assise sur les bases de

l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance

politique. À entendre quelques factieux, nous serions les ennemis de la

république, nous qui l'avons arrosée de notre sang: nous ne voulons pas

qu'on se fasse plus patriotes que nous; nous ne voulons pas de gens qui

se prétendent plus patriotes que ceux qui se sont fait mutiler pour le

service de la république.»

À ce discours que j'ai transmis aux journaux avec la plus scrupuleuse

exactitude, discours d'un maître qui gourmande un agent inhabile ou

infidèle, discours articulé avec un accent qui en augmentait encore

l'énergie, le familier de Barras répondit en exhibant l'acte par lequel

ce directeur abdiquait aussi; condescendance qui me porterait à croire

que Barras ne se sentait pas irréprochable et voulait prévenir toute

récrimination. Moulins suivit peu après cet exemple; quant à Gohier,

immobile à son poste, ce vieux Breton se fit un devoir de ne pas rejeter

une charge sous le poids de laquelle il lui semblait même glorieux de

succomber, obstination plus honorable qu'efficace. La chose qu'il ne

voulait pas quitter l'avait quitté. Le Directoire, où tout devait se

décider à la majorité des voix, n'avait-il pas cessé d'exister de fait,

dès que la majorité de ses membres s'était retirée?

Paris ne se ressentit nullement de tant d'agitation. Paris vit avec plus

de joie que de surprise une révolution également prévue et désirée. Le

peuple y donna hautement l'approbation qu'on donne à une mission bien

remplie. Les fonctionnaires publics l'imitèrent. Fouché ne fut pas le

dernier à se ranger du côté de la victoire. Dès que l'événement eut

prononcé, sortant de son lit, il accourut offrir au plus fort toute

l'activité de la police qui jusqu'alors ne l'avait servi que par son

inaction; il se fit un mérite d'avoir de son propre mouvement suspendu

le départ tant des courriers que des diligences, d'avoir ordonné la

clôture des barrières et pris enfin toutes les mesures usitées en cas de

révolution pour rompre toute correspondance entre la capitale et les

départemens.

«Pourquoi ces précautions? dit Bonaparte; nous marchons avec la nation

et par sa seule force. Qu'aucun citoyen ne soit tourmenté, et que le

triomphe de l'opinion ne ressemble pas à celui d'une minorité

factieuse.» Sentimens honorables qu'il eut l'occasion de reproduire le

soir même dans un conseil tenu aux Tuileries. Comme on y proposait

d'arrêter quarante chefs de l'opposition législative, qui, formés en

conciliabule, délibéraient avec les chefs de la démocratie sur les

moyens de prévenir la ruine totale de leur parti: «J'ai juré ce matin,

dit Bonaparte, de protéger la représentation nationale, je ne veux pas

violer mon serment.»

Il se flattait en effet de terminer sans violence une révolution voulue

et sanctionnée par l'intérêt public: il ne fut pas assez heureux pour

cela.

Satisfait toutefois du présent, et plein de confiance pour l'avenir, il

ne voulut pas laisser un moment la nation incertaine du but qu'il se

proposait en acceptant, ou, si l'on veut, en saisissant le pouvoir. «Si

dans un mois, nous dit-il chez lui, où nous allâmes Regnauld et moi le

féliciter sur le succès de la matinée; si dans un mois la paix générale

n'est pas faite, dans quatre nous serons sur les bords de l'Adige. De

toute manière c'est la paix que nous venons de conquérir: voilà ce qu'il

faut annoncer ce soir sur tous les théâtres, ce qu'il faut publier dans

tous les journaux, ce qu'il faut répéter en prose et en vers et même en

chansons, et c'est vous que cela regarde, ajouta-t-il gaiement en

s'adressant particulièrement à moi; car il est bon d'employer toutes les

formes d'expression pour se mettre à la portée de toutes les

intelligences,--Cela ne me regarde plus, général, lui répondis-je en

riant aussi. Agent d'une noble conspiration, il me paraissait assez

piquant de chansonner pour elle au pied de l'échafaud, de fredonner sous

la hache. Ce n'était pas déroger à la dignité tragique. À présent que le

danger est passé et qu'il ne s'agit que de chanter sous la treille,

c'est tout autre chose; cela ne regarde plus que les chansonniers.»

Les couplets qu'il désirait furent faits par Cadet-Gassicourt et par un

autre chansonnier d'esprit un peu moins jovial. On serait fort surpris,

si je nommais l'associé qui l'aida dans cette tâche, et de concert avec

lui chanta la déconvenue de la législature sur l'air _de la fanfare de

Saint-Cloud_.

Le général voulut nous retenir à dîner. Nous lui demandâmes la

permission de ne pas manquer à un engagement que nous avions pris avec

quelqu'un de moins heureux que lui. «À demain donc, à Saint-Cloud, nous

dit-il; mais ne partez pas sans avoir vu le ministre de la police.»

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 38 / 53 题