Préliminaires du 18 brumaire.
Ici commence l'histoire de la conspiration qui amena cette révolution
mémorable. Tout le monde en a écrit; mais tout le monde ne sait pas ce
que ma position m'a mis à même de savoir. Je n'hésite pas à dire ce que
j'en sais. Les détails que j'ai à raconter sont précieux, en ce qu'ils
font connaître l'homme prodigieux qui dirigeait ce grand mouvement.
C'est sur ceux-là surtout que j'insisterai.
Ce fait une fois reconnu, que Bonaparte devait ramasser le pouvoir
échappé aux mains inhabiles entre lesquelles il était tombé, on reconnut
aussi qu'il s'agissait autant de changer les choses que de changer les
hommes, et qu'une constitution nouvelle devait, être substituée à celle
dont l'insuffisance était si évidemment démontrée par quatre ans
d'expérience, et qui devait être repoussée, ne fût-ce que parce qu'elle
repoussait le seul homme qui pouvait sauver la France. On trouva en
elle-même le moyen de la renverser. La prévoyance de l'homme a moins
d'étendue encore que sa malice. Pas d'organisation sociale si bien
combinée qui ne porte en elle-même le principe de sa destruction.
Une disposition de la constitution de l'an III autorisait le conseil des
Anciens, en cas de danger pour la chose publique, à convoquer la
législature hors de la capitale pour la soustraire à l'influence de la
multitude, et à donner à un général de son choix le commandement des
forces militaires qui se trouveraient dans le rayon constitutionnel.
On s'occupa d'abord à se créer dans les deux conseils une majorité
favorable à l'application de cette mesure, qui semblait mettre le
pouvoir entre les mains des législateurs, mais qui le mettrait
réellement entre les mains du militaire sous la protection ou dans la
dépendance duquel l'Etat se trouverait. Cela fait, l'adoption d'une
constitution que le protecteur dicterait semblait devoir s'ensuivre sans
difficulté, et l'on en avait une toute prête.
Il ne fut pas difficile d'obtenir l'assentiment des militaires pour une
révolution préparée par des militaires, et qui semblait devoir leur
assurer désormais la suprématie. Aussi, à quelques exceptions près, les
généraux les plus renommés se précipitèrent-ils dans le complot. Quant
aux législateurs et aux dépositaires de l'autorité civile, l'ascendant
de Bonaparte et de Sieyès en détermina quelques uns; quelques autres
obéirent aux rancunes de fructidor; beaucoup se laissèrent séduire par
l'espérance d'occuper dans le nouvel ordre de choses des places
importantes et stables; mais beaucoup plus encore se rallièrent à nous
par le désir de mettre un terme aux désordres qui ruinaient la France en
la déshonorant, et ce parti était nombreux, car il se composait de
presque tous les propriétaires, de tous ceux enfin pour qui la liberté
sans bornes n'était pas le premier des biens.
Les bases d'opération adoptées, on distribua les rôles entre les
confidens de ce grand projet. Chacun fut chargé de le servir
conformément à ses moyens et dans le cercle de ses relations; les uns de
négocier avec les personnages dont le concours était reconnu nécessaire
au succès de l'entreprise, les autres de préparer les écrits propres à
éclairer l'esprit public, partie dans laquelle M. Roederer excellait. La
rédaction des proclamations fut spécialement confiée à Regnauld qui
m'associa à ce travail dans l'esprit duquel je composai même une
chanson, car il faut des proclamations aussi pour les Halles; et c'est
sous cette forme-là surtout qu'on se fait comprendre de la population
qui fourmille là et dans les rues.
Quoique l'on ne procédât avec une grande circonspection et que l'on ne
livrât à chaque affilié que la portion du secret dont il était
indispensable de lui donner connaissance, le bruit qu'une nouvelle
révolution se préparait se répandit bientôt; mais il était accueilli
avec des témoignages d'approbation si évidens et si unanimes, que nous
ne nous en inquiétions guère. Tout nous prouvait qu'en renversant le
Directoire, c'était un besoin général qu'on satisfaisait, et que dans
cette conspiration nous avions la France entière pour complice.
Tels étaient les bruits de Paris quand je reçus ainsi que Regnauld une
invitation à dîner chez le ministre de la police, chez Fouché, qui
depuis quelques mois remplissait cette fonction.
«Tous les deux! La chose est singulière», dis-je à Regnauld. Elle me
parut bien plus singulière encore quand le général, à qui je racontai le
fait, me dit en riant: «Allez-y, vous y trouverez des amis.» Dans le
fait, j'y trouvai Roederer, Real, Chénier, l'amiral Bruéys et le général
lui-même. Bref, le choix des convives était tel que sur vingt-quatre, il
n'y avait guère que le ministre qui ne fût pas des nôtres, et que la
liste des invités semblait être un extrait de la liste des conjurés.
«Si ce n'est pas un fait exprès que ceci, c'est l'effet d'un singulier
hasard, dis-je à Regnauld; le beau coup de filet qu'il ferait, en
fermant seulement ses portes.--Votre chanson est-elle faite? me dit
quelqu'un qui s'était approché de nous; vous savez que nous touchons au
dénoûment.--Une chanson pour un dénoûment de tragédie! c'est trop
piquant pour que j'y manque.--Ne perdez donc pas de temps, car nous
n'avons pas plus de quatre jours devant nous.»
Le dîner n'était pas un piége, peut-être même avait-il été donné dans un
but tout contraire à celui qu'on aurait pu supposer. «J'ai voulu, dit le
ministre au général, vous faire rencontrer ici les personnes qui vous
sont le plus agréables.» Poussant la galanterie jusqu'à la recherche, il
fit suivre le dîné d'un concert dans lequel Laïs et Chéron chantèrent
des poëmes d'Ossian, mis en vers par Chénier, et en musique par
Fontenelle[30]. Cette réunion, que Real égaya souvent par sa verve si
spirituelle et si originale, n'eut rien de la gravité qui préside
ordinairement aux banquets ministériels; à la liberté d'esprit qu'à
l'exemple du général chacun montrait, on ne se serait pas douté qu'elle
était formée de gens préoccupés d'intérêts si sérieux et engagés dans
une entreprise si périlleuse.
«À demain soir, rue Taitbout (c'était là que demeurait le citoyen
Talleyrand): là, nous nous rendrons compte de ce que nous aurons appris,
et nous conviendrons de ce que nous aurons à faire», dit M. Roederer à
Regnauld et à moi quand nous nous séparâmes.
La sécurité que nous inspirait Fouché n'allait pas, au fait, jusqu'à
nous faire négliger toute précaution vis-à-vis de lui. Nous étions
convenus d'éviter de nous trouver ensemble chez le général dont la
maison devait être observée. Mais nous pensions, la nuit une fois
tombée, pouvoir, sans inconvénient, nous rendre séparément chez le
citoyen Talleyrand.
En nous montrant prudens, nous ne faisions que suivre l'exemple du
général. C'était tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre qu'il donnait
ses rendez-vous. Au Théâtre-Français, par exemple, il eut une longue
conférence avec Garat (non pas le chanteur), pendant qu'on représentait
les _Vénitiens;_ ce qui, à la vérité, me contrariait assez: ce n'était
pas dans ce but que je lui avais procuré une loge; j'étais dans ce
moment auteur plus que conspirateur.
L'affaire, qui avait été plusieurs fois remise, semblait devoir éclater
définitivement le 16 brumaire; tout était prêt le 15 au soir. Regnauld,
Roederer attendaient chez le citoyen Talleyrand le mot d'ordre; mais ce
mot n'arrivait pas. Comme ma position et mes goûts appelaient moins
l'attention sur moi que sur les autres, et que j'avais l'habitude
d'aller tous les soirs chez le général: «Pendant que nous ferons une
partie de wisk, pour dérouter les gens qui pourraient survenir, vous
devriez bien, me dit Regnauld, aller savoir du général si la chose tient
pour demain: à votre retour, un signe affirmatif ou un signe négatif
nous mettra au fait.»
Je cours chez le général. Son salon était plein. Un coup d'oeil qui ne
peut être compris que de moi m'indique qu'il comprend le motif qui
m'amène et que je devais attendre: j'attendis donc. Cette fois, j'en
conviens, je ne savais plus où j'en étais; et je me disais, comme
Basile: _Qui diable est-ce qu'on trompe ici? ils sont tous dans la
confidence_.
Dans ce salon dont Joséphine faisait les honneurs avec une grâce
singulière, se trouvaient pour lors des représentans de toutes les
professions, de toutes les factions; des généraux, des législateurs, des
jacobins, des clichiens, des avocats, des abbés, un ministre, un
directeur, le président même du Directoire. À voir l'air de supériorité
du maître de la maison au milieu de gens de robes et d'opinions si
diverses, on eût dit qu'il était d'intelligence avec eux tous: chacun
déjà était à sa place.
Fouché n'arriva qu'après Gohier. Sans trop reprendre l'air de dignité
qu'il avait échangé contre celui de la courtoisie en acceptant une place
sur le canapé de la maîtresse de la maison, «Quoi de neuf? citoyen
ministre, lui dit le citoyen directeur, tout en humant son thé et avec
une bonhomie assez piquante dans la circonstance.--De neuf? Rien, en
vérité, rien, répondit le ministre avec une légèreté qui n'était pas
tout-à-fait de la grâce.--Mais encore?--Toujours les mêmes
bavardages.--Comment?--Toujours la conspiration.--La conspiration! dit
Joséphine avec vivacité.--La conspiration! répète le bon président en
levant les épaules.--Oui, la conspiration, reprend le malin ministre;
mais je sais à quoi m'en tenir. J'y vois clair, citoyen directeur,
fiez-vous à moi; ce n'est pas moi qu'on attrape. S'il y avait
conspiration depuis qu'on en parle, n'en aurait-on pas eu la preuve sur
la place de la Révolution ou dans la plaine de Grenelle? et ce disant,
il éclatait de rire.--Fi donc, citoyen Fouché, dit Joséphine,
pouvez-vous rire de ces choses-là?--Le ministre parle en homme qui sait
son affaire, reprit Gohier; mais tranquillisez-vous, citoyenne, dire ces
choses-là devant les dames, c'est prouver qu'il n'y a pas lieu à les
faire. Faites comme le gouvernement, ne vous inquiétez pas de ces
bruits-là: dormez tranquille.»
Après cette singulière conversation que Bonaparte écoutait en souriant,
Fouché et Gohier levèrent le siége, les étrangers qui encombraient le
salon firent successivement de même, Joséphine monta dans son
appartement, et je me trouvai enfin seul avec le général.
«Je viens, lui dis-je, de la part de vos amis, savoir si la chose tient
toujours pour demain, et recevoir vos instructions.--La chose est remise
au 18, me répondit-il le plus tranquillement du monde.--Au 18,
Général!--Au 18.--Quand l'affaire est éventée! Ne voyez-vous pas que
tout le monde en parle?--Tout le monde en parle, et personne n'y croit.
D'ailleurs, il y a nécessité. Ces imbéciles du conseil des Anciens
n'ont-ils pas des scrupules? ils m'ont demandé vingt-quatre heures pour
faire leurs réflexions.--Et vous les leur avez accordées!--Où est
l'inconvénient? _Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis
faire sans eux ce que je veux bien faire avec eux_[31]. Au 18, donc.
Venez demain prendre le thé; s'il y a quelque chose de changé, je vous
le dirai: bonsoir.» Et il alla se coucher avec cet air de sécurité qu'il
conservait sur le champ de bataille où il me semblait ne s'être jamais
tant exposé qu'il s'exposait alors au milieu de tant de factions, par ce
délai que rien ne put le déterminer à révoquer.
Je retournai en courant rue Taitbout. La société que j'y retrouvai était
moins nombreuse que celle dont je venais de me séparer; sept personnes
seulement y étaient pour l'instant: Mme Grant, qui n'était pas encore
Mme Talleyrand, et Mme de Cambis faisaient avec Regnauld la partie du
maître de la maison. Cependant la duchesse d'Ossuna, assise à demi sur
une console, jasait avec M. Roederer, et Lemaire, le latiniste, pour lors
commissaire du gouvernement près du bureau central, se promenait tout en
débitant à l'un et l'autre des plaisanteries de collége. Ne fût-ce qu'en
conséquence des devoirs que lui imposait sa place, il importait de se
cacher, surtout de celui-ci. Les joueurs, bien qu'on m'eût annoncé,
restent les yeux collés sur leurs cartes. Un vif intérêt de curiosité
les tourmentait pourtant, et leur donnait de fortes distractions: les
dames seules étaient à leur jeu.
Profitant du moment où le commissaire, débitant ses calembredaines à la
duchesse, n'avait pas les yeux fixés sur nous, Regnauld se hasarda à
m'interroger du regard; je lui réponds par un signe négatif qu'il répète
à son vis-à-vis, et la partie continue comme si de rien n'était.
Le commissaire sorti, et la partie finie, pendant que les dames jasaient
entre elles, je racontai à mes complices ce que j'avais vu et entendu;
puis nous nous séparâmes à minuit, en nous ajournant au lendemain.
«Avant de nous coucher, me dit Regnauld, il faut revoir les épreuves des
proclamations: allons chez Demonville.»
Demonville, notre imprimeur, demeurait rue Christine, faubourg
Saint-Germain. Il nous fallait traverser la moitié du diamètre de Paris
pour nous rendre là. La ville était dans une tranquillité parfaite. En
descendant de voiture, nous remarquâmes qu'une patrouille assez
nombreuse, que nous avions rencontrée rue Dauphine, était entrée dans la
rue où nous nous arrêtions. Me rappelant les plaisanteries de Fouché:
«Est-ce qu'il voudrait plaisanter avec nous? dis-je à Regnauld.--Cela
serait possible», me répondit-il. Pour savoir à quoi nous en tenir, nous
fîmes le tour du bloc de maisons dont celle-ci faisait partie, et
certains que la maison n'était pas observée, nous montâmes à
l'imprimerie.
Un vieux prote, nommé Bouzu, nous attendait avec les épreuves qu'il
avait composées lui-même. Cet homme, qui faisait ce métier depuis
cinquante ans, connaissait très-bien le matériel de son art, mais à cela
se bornait l'exercice de son intelligence; il reproduisait avec
exactitude toutes les lettres dont se composaient les mots qu'il avait
sous les yeux; mais saisir les rapports de ces mots entre eux, de
manière à comprendre le sens d'une phrase, excédait la portée de son
esprit. Comme le manuscrit de Regnauld était très-net et très-correct,
il n'y avait pas de fautes dans l'épreuve; après s'en être assuré,
Regnauld donna le _bon à tirer_, et partit en laissant entre les mains
de cet homme les moyens de le perdre et tous ses complices avec lui.
Mais le père Bouzu n'était pas plus malin que ce secrétaire qui écrivait
sous la dictée de son maître cette phrase si connue: «Quoique je me
serve d'une main étrangère pour vous donner ces renseignemens, ne
craignez pas qu'ils soient divulgués: l'homme dont je me sers est si
bête, qu'il ne comprend pas même ce que je vous dis de lui.»
Le 17, les scrupules des _Anciens_ se trouvant levés, le général me
chargea de dire à Regnauld et à nos amis de se rendre le lendemain 18,
avant le jour, chez le président du conseil des Anciens où le président
des Cinq-Cents devait se trouver, et que là on nous emploierait suivant
que l'exigerait la circonstance. Avant le jour nous étions déjà chez M.
Lemercier, président des Anciens, où Lucien Bonaparte qui présidait les
Cinq-Cents ne tarda pas à nous rejoindre. Celui-ci était accompagné de
plusieurs de ses collègues, parmi lesquels je reconnus Émile Gaudin, le
général Frécheville et Cabanis.
Ils se séparèrent bientôt pour se rendre à leurs chambres respectives,
et nous allâmes, nous autres, attendre les événemens place Vendôme, au
département dont le local avait été indiqué par Bonaparte pour
quartier-général: à la partie civile de la conspiration, et où nous
trouvâmes le citoyen Talleyrand. Pendant que les législateurs opéraient,
nous nous disposâmes à remplir la mission qui pourrait nous échoir, en
prenant notre part d'un fort bon déjeuner que les administrateurs nous
offrirent et dont Real faisait les honneurs le plus gaiement du monde.
En conscience, le hasard me devait bien ce dédommagement, supposé que le
hasard ait quelque conscience; en rentrant chez moi, le 16 brumaire,
j'avais trouvé une invitation de Mme Legouvé pour venir déjeuner en
bonne compagnie, chez elle, le 18. «J'ai ce matin-là même, lui
répondis-je, un engagement auquel je ne puis manquer; affaire d'honneur,
affaire de coeur, affaire qui fera du bruit. Buvez au succès.»
On but au succès sans trop savoir de quelle nature d'affaire il
s'agissait. On y buvait encore quand la voix publique proclama le mot de
l'énigme.
La mission promise ne tarda pas à nous être donnée. Les _Anciens_ ayant
rendu le décret qui transférait le Corps-Législatif à Saint-Cloud, le
général nous fit dire d'en porter la nouvelle au ministre de la police,
et de venir aussitôt après lui rendre compte de la manière dont elle
aurait été accueillie.
Arrêtons-nous un moment. Pour bien faire comprendre les événemens qui me
restent à raconter, je dois encore au lecteur quelques explications sur
les causes qui les ont amenés.