État de la France en 1799 (an VII de la république).--Bonaparte revient
d'Égypte.--Dîner chez le directeur Gohier.--Voyage à Mortfontaine.
Depuis le départ de Bonaparte, la prospérité de la France n'avait fait
que décroître; quoiqu'il y restât encore des hommes d'un grand talent et
de grandes ressources, il semblait qu'il eût emporté avec lui la fortune
de la république. Rallumée avec une fureur nouvelle par la plus odieuse
violation du droit des gens, le lâche assassinat de nos ministres au
congrès de Rastadt[28], la guerre ne lui était rien moins que favorable.
L'armée d'Italie avait porté les trois couleurs aux extrémités de la
péninsule. À Rome, à Naples, des républiques avaient été installées.
Mais comme l'armée ne se recrutait pas en raison de l'étendue qu'elle
embrassait, et qu'elle occupait plus de pays qu'elle n'en pouvait
garder, il lui fallut abandonner ses conquêtes dès que Suvarow eut
pénétré dans l'Italie supérieure que la cupidité des administrateurs
français avait désarmée. Dans ses batailles de Cassano, de la Trébia, de
Novi, les Français avaient reconquis leur gloire mais non pas la
victoire. Après avoir perdu successivement Vérone, Milan, Alexandrie,
Turin et Mantoue, il ne leur restait plus au-delà des Alpes que Gênes,
sous le canon de laquelle les débris de l'armée de Naples couraient se
réunir aux débris de l'armée de Lombardie.
D'autre part, après les journées de Pfullendorf et de Stokach, Jourdan
avait été obligé de repasser le Rhin.
Masséna soutenait, à la vérité, en Suisse les efforts des Autrichiens;
mais pourrait-il résister long-temps à leurs forces, appuyées de celles
des Russes en marche pour les rejoindre?
Brune tenait en échec 20,000 Anglais débarqués en Hollande; mais que
deviendra-t-il s'ils reçoivent les renforts qu'ils attendent?
Telle était au mois d'août 1799 la position de la France à l'extérieur.
À l'intérieur elle n'était pas moins déplorable; la guerre ne
nourrissant plus la guerre, les contributions levées en Italie et en
Suisse ayant été dévorées par l'expédition d'Égypte, et la ressource que
l'on trouvait dans les émissions d'assignats n'existant plus, il avait
fallu chercher un moyen de subvenir aux besoins de l'Etat. On avait eu
recours, à cet effet, à un emprunt forcé, au remboursement duquel on
affectait les biens nationaux non vendus, mode d'emprunt, mode de
remboursement également odieux à la majorité des prêteurs.
Cependant on avait décrété la _loi des otages_, loi par laquelle les
familles se trouvaient responsables dans leurs biens et dans leurs
personnes de la conduite des émigrés ou des révoltés qui leur
appartenaient. Ces mesures semblaient d'autant plus annoncer le retour
du régime de la terreur, que les jacobins, plus ardens que jamais,
avaient rouvert leur club au manége.
Odieux à ceux qui le soupçonnaient d'incliner vers ce système, méprisé
de ceux qui le croyaient inepte à le combattre, et déconsidéré par
l'élimination de plusieurs de ses membres successivement détrônés par
les factions, le Directoire sentait de jour en jour s'évanouir
l'autorité qu'il avait reconquise par la révolution du 18 fructidor. Les
républicains, qui voyaient avec jalousie le règne de cinq hommes sortis
de leurs rangs, les royalistes qui ne souffraient qu'avec indignation
qu'au roi qu'ils regrettaient on eût substitué cinq bourgeois, trouvant
les uns qu'on avait fait trop, et les autres trop peu pour la royauté,
appelaient également de tous leurs voeux la chute du Directoire qui,
détesté de tout le monde, n'était plus redouté de personne.
Aussi cette chute, qui devait entraîner celle du système dont il faisait
partie, était-elle généralement tenue pour certaine; on parlait
hautement du système qui lui serait substitué. Je me mêlais peu
d'affaires publiques depuis le départ du général Bonaparte; ne courant
pas après les nouvelles, je ne les connaissais guère que lorsqu'elles
venaient me chercher. Quelques mois avant l'établissement du consulat,
j'eus pourtant révélation du projet de constitution dont il faisait
partie. M. Jarry de Manci, qui était, me disait-on, en relation avec
Sieyès, me l'avait développé tout entier à Migneaux, château situé
auprès de Poissy, et appartenant à M. Décréteaux, chez qui je me
trouvais avec M. Roederer. Par cette constitution, où, autant qu'il m'en
souvient, la confection de la loi était confiée à peu près comme dans la
constitution de l'an VIII, à un tribunat et à un corps législatif qui la
discutaient contradictoirement devant un autre corps qui la votait, le
pouvoir exécutif était exercé par deux consuls, l'un chef de l'armée,
l'autre chef du gouvernement, tous deux élus pour un temps par un sénat,
dit _conservateur_, lequel était présidé par un grand électeur,
magistrat inamovible, personnage le moins actif de la république,
quoiqu'il en fut le plus important. Les attributions de ce grand
électeur étaient singulières; il n'avait aucune part au gouvernement,
mais par un acte de son autorité les consuls pouvaient être révoqués
sans qu'il fût tenu de s'expliquer sur les motifs qui le portaient à
provoquer cette mesure, par suite de laquelle déclarés inhabiles à toute
autre fonction que celle d'électeur, ils entraient dans le sénat qui les
_absorbait_ pour toujours; combinaisons qui avaient pour but de
concilier les intérêts de la liberté avec les devoirs de la
reconnaissance. Le consul ou les consuls _absorbés_ étaient alors
remplacés par des individus choisis dès long-temps, bien que ce choix ne
fût connu ni d'eux, ni du public, ni du sénat lui-même; car aussitôt
après l'élection des premiers consuls on devait procéder à l'élection de
leurs successeurs, mais par un scrutin qui resterait dans l'urne
électorale, espèce de tire-lire qu'on ne briserait qu'au moment où on
aurait intérêt à faire le dépouillement des votes, et on en devait user
ainsi immédiatement après l'installation de chaque consul. C'est en
conséquence de cette action conservatrice de la constitution, que ce
sénat avait reçu son nom.
Je ne sais si ce projet formé d'emprunts faits aux républiques
anciennes, combinés avec des idées nouvelles, aurait rempli l'attente de
son auteur et concilié l'empire avec la liberté; mais ce qu'il y a de
certain, c'est qu'on songeait à en faire l'essai à l'époque où Joubert
fut envoyé en Italie, d'où l'on espérait qu'il reviendrait victorieux;
et que ce général, qui alliait les vertus d'un républicain aux talens
d'un capitaine, était désigné pour remplir les fonctions de consul
militaire dans cette constitution. Le consul civil n'eût pas été
difficile à trouver; quant au grand électeur, chacun l'a nommé. La mort
de Joubert fit tout ajourner.
Quelques mois plus tard ces désignations furent reproduites dans une
constitution nouvelle; mais elles s'appliquèrent à des institutions qui
fortifièrent un pouvoir d'une tout autre nature, le pouvoir même que ces
institutions avaient dû modifier. Bonaparte, trouvant cette organisation
toute faite, l'appropria à son gouvernement, en la faisant plier à ses
intérêts, comme un habit fait pour autrui qu'on ajuste à sa taille.
Accablé de revers, le gouvernement directorial s'écroulait donc sous le
poids de la haine et du mépris, quand immédiatement après la victoire
d'Aboukir, apprenant l'état où se trouvait la France, Bonaparte prit la
résolution d'y revenir[29]. Mais pendant les cinquante jours qu'il mit à
traverser la Méditerranée, la victoire revenait à nos étendards. La
brutale présomption de Suvarow se brisait contre le génie et l'audace de
Masséna, et en Hollande l'impéritie du duc d'Yorck battu deux fois,
quoiqu'avec des forces supérieures, capitulait avec la fortune de Brune.
La nouvelle du retour de Bonaparte fut reçue néanmoins comme si la
France ne pouvait être sauvée que par lui: le souvenir de ses exploits
passés éclipsant des victoires toutes récentes, il fut accueilli en
France comme un sauveur; il fut reçu à Paris en triomphateur.
Il ne se trompa point sur les sentimens qu'exprimaient les acclamations
qui s'étaient élevées sur son passage depuis Fréjus jusqu'à la capitale.
C'était surtout contre les ennemis du dedans que la population tout
entière lui demandait son appui. Ce qu'il n'avait pas cru devoir faire
avant son départ pour l'Égypte, on le sommait de le faire à son retour,
que cette résolution justifiait.
N'imaginant pas que la consigne sanitaire pût avoir des complaisances
même pour lui, et calculant sa marche d'après les probabilités
générales, je ne m'attendais pas à le revoir avant trois semaines, quand
j'appris par la voix publique qu'il était arrivé dans sa maison rue de
la Victoire. J'v courus. Je l'embrassai si cordialement que, malgré son
sang-froid, il ne put s'empêcher de répondre par un témoignage pareil à
ce témoignage d'affection. Puis, en souriant: «Eh bien! monsieur le
_déserteur_, qu'êtes-vous donc venu chercher à Paris?--Moins de gloire
que vous, général, mais enfin un succès»; et je lui remis un exemplaire
des _Vénitiens_. «Vous trouverez là, ajoutai-je, une lettre que je vous
ai adressée dans le désert, et que vous pourriez bien n'avoir pas reçue.
Ayez la bonté de la lire. Vous y verrez quels ont été mes sentimens.--Je
ne l'ai pas reçue en effet. Je la lirai dès ce soir. Venez déjeuner
demain à la Malmaison. Vous trouverez ici une voiture qui vous conduira.
Nous partons à dix heures précises.»
Dix heures! c'était alors matin pour moi. Je n'allai pas à la Malmaison,
mais je me promettais d'aller voir le général à son retour, qui devait
avoir lieu le lendemain. Le lendemain, dès le matin, on me remit un
billet contenant ce qui suit, et qu'apportait un gendarme dont
l'apparition ne laissa pas de jeter quelque effroi dans ma maison:
«Le président du Directoire invite le citoyen Arnault à venir dîner
aujourd'hui au Luxembourg à six heures. Il y trouvera quelqu'un de sa
connaissance. Le président du Directoire compte sur le citoyen Arnault,
et lui renouvelle l'assurance de son attachement.
«GOHIER.»
J'avais rencontré Gohier à la société philotechnique, dont il était
membre, et où il n'avait pas cessé de venir depuis son élévation. Comme
il m'avait témoigné quelque amitié, et qu'au fait c'était un fort brave
homme, j'avais cru devoir y répondre. J'avais été le voir une fois, non
parce qu'il était, mais quoiqu'il fut directeur, mais je n'avais jamais
mangé chez lui. Substituant le pluriel au singulier, je crus qu'il
m'annonçait que je dînerais avec l'élite de notre commune société.
Quelle fut ma surprise et ma satisfaction de trouver au lieu de cela
dans le salon de ce cinquième de roi le général Bonaparte!
Peu après arriva Sieyès. Des députés, des militaires, et quelques
savans, voilà les autres convives. À table, Bonaparte n'était séparé de
Sieyès que par la maîtresse de la maison. Placé presque vis-à-vis d'eux,
à coté de M. Français de Nantes, je les observais tout à loisir. Rien de
plus froid que leur contenance respective. À peine échangèrent-ils
quelques monosyllabes. Vers la fin du dîner survint le général Moreau.
C'était la première fois que ces deux rivaux de gloire se rencontraient.
Il y eut plus que de la politesse dans leurs démonstrations réciproques.
L'estime qu'ils avaient l'un pour l'autre ou les ménagemens qu'ils
croyaient se devoir mutuellement, s'y manifestèrent de la manière la
plus prononcée. J'étais loin de penser, d'après ce que je voyais, que
dans trois semaines Sieyès serait l'allié le plus actif de Bonaparte, et
dans deux ans Moreau son plus mortel ennemi. Quant à Gohier, c'est
surtout à sa politesse attentive qu'on reconnaissait en lui le maître de
la maison. Il semblait plus fier de son hôte que de sa dignité; mais il
avait je ne sais quoi de gêné dans ses manières. Bonaparte lui seul
avait l'air d'être chez soi.
L'intervention de Moreau fit cesser les conversations particulières.
Chacun se tut pour écouter celle qui s'éleva entre les deux premiers
capitaines de l'époque, et dans laquelle ils développaient leurs
théories. C'était l'entrevue de Sertorius et de Pompée. C'était une
scène de Corneille.
Conformément à mes premières habitudes, j'allais presque tous les jours
rue de la Victoire. «Quoi de nouveau? me disait le général dès qu'il me
voyait.--Rien de nouveau, répondais-je, toujours mêmes plaintes,
toujours mêmes reproches», et je lui répétais les propos de toutes les
classes de la société, qui ne croyaient pas qu'il eût pu revenir en
France pour autre chose que les délivrer d'un gouvernement dont elles
avaient honte plus encore qu'horreur. «Chacun, ajoutais-je, répète ici
ce qui vous a été dit sur la route depuis Fréjus jusqu'à Paris. Chacun
vous adresse le même voeu, ou plutôt vous donne le même
ordre.--Vraiment!» répliquait-il en riant; et il parlait d'autres
choses.
Quinze jours s'étaient passés ainsi, quand Regnauld me proposa de venir
avec lui voir Joseph Bonaparte à Mortfontaine. «Le général y sera, me
dit-il; il a compris le cri public. Il voit que le Directoire est rejeté
par la nation tout entière. Il est enfin résolu d'agir, et va là pour
arrêter définitivement ce qu'il faut faire. Bernadotte y sera. Il
convient que vous y veniez, ne fût-ce que pour qu'on sache qu'on peut
compter sur vous.»
En effet, c'est dans les conférences qui eurent lieu pendant ce voyage
que les bases de la révolution de brumaire furent jetées.
Un incident qui n'est guère connu aujourd'hui que de moi, incident assez
semblable à celui qui fit échouer au moment où elle se dénouait la
conspiration de Fiesque, pensa faire avorter celle-ci au moment où elle
se formait. Le lendemain de notre arrivée, le général voulant parler
avec Regnauld plus librement, lui proposa de venir se promener avec lui
à cheval. Le général montait un peu en casse-cou. Comme ils revenaient à
toute bride, le long des étangs, à travers les rochers, son cheval
rencontre une pierre que le sable recouvrait, les pieds manquent au
coursier, il s'abat, et voilà le cavalier lancé avec une violence
effrayante à douze ou quinze pieds de sa monture. Regnauld saute à bas
de la sienne, court à lui, le trouve sans connaissance. Plus de pouls,
plus de respiration; il le croit mort. Heureusement il en fut quitte
pour la peur. Après un évanouissement de quelques minutes, Bonaparte
revient à lui comme on revient d'un rêve. Il n'avait ni fracture ni
blessure, ni contusion même, et il le prouva en remontant en selle
presque aussi lestement qu'il en était tombé. «Quelle peur vous m'avez
faite, général!--C'est pourtant, cette petite pierre contre laquelle
tous nos projets ont pensé se briser», dit Bonaparte en riant.
Cette petite pierre pensa changer le sort du monde.
«Joseph, ajouta Bonaparte, me ferait de la morale, s'il savait cela.
N'en parlez à personne.»