CHAPITRE II.

Des sciences, des arts et des lettres pendant la révolution, et de son

influence sur leurs développemens.--Du Théâtre-Français en général, et

particulièrement de Molé.

Quelques considérations sur cette partie de l'histoire de l'esprit

français pendant la révolution me semblent nécessaires au complément de

la récapitulation que j'ai entreprise. Un chapitre donc sur cet objet.

Poussées depuis quelque temps par des hommes supérieurs dans des routes

nouvelles, les sciences étaient en progrès lorsque la crise de 1789 vint

donner une nouvelle activité au génie humain. Dans le conflit qui

divisait la société française, dans cette guerre que les nouveaux

intérêts livraient aux intérêts anciens, les savans ne sont pas demeurés

neutres; cependant la passion avec laquelle la plupart prirent parti

dans cette grande querelle ne fit pas diversion à leurs travaux. En

épousant des opinions politiques, ils ne firent pas divorce avec les

sciences qu'ils affectionnaient; bien plus, ils les cultivèrent avec une

ardeur accrue par l'espérance d'en faire des appuis à la cause qu'ils

embrassaient. Comme Archimède, aveugles et sourds en apparence au milieu

des scènes turbulentes dont ils étaient entourés, et s'isolant dans la

patrie pour la mieux servir, c'est à pourvoir aux besoins toujours

renaissans et toujours croissans que cette crise si compliquée dans ses

effets créait à l'Etat, qu'ils appliquaient l'effort de toutes leurs

facultés.

Que de reconnaissance la France ne leur doit-elle pas! Les Berthollet,

les Monge, les Fourcroi, les Chaptal, n'ont peut-être pas eu moins de

part aux triomphes de nos armes que les militaires qui ont employé avec

tant d'habileté pour notre défense les nouveaux moyens de destruction

que l'activité de nos fabriques fournissait à nos inépuisables arsenaux.

Quelques savans avaient même conservé un tel sang-froid au milieu de ces

circonstances terribles, que, soumettant au calcul leurs résultats,

comme on y soumet celui d'une guerre, ou d'une contagion, ou de tout

autre fléau, ils en raisonnaient comme d'un fait absolument étranger à

leur siècle. «_Z'ai_ fait, disait un mathématicien qui substituait

toujours le _z_ au _j_, et au _ch_ le _s, z'ai_ fait le relevé des états

de mortalité des années 1793 et 1794; eh bien! comparaison faite de ce

relevé avec celui des années précédentes, _ze_ n'ai pas vu entre eux une

grande différence depuis l'établissement du tribunal révolutionnaire.

Défalquons du nombre des condamnés ceux qui seraient morts de

vieillesse, de maladie ou d'accident, et vous verrez que l'influence de

ce tribunal sur la mortalité se réduit presqu'à rien.»

L'homme qui parlait ainsi a pu continuer ses travaux pendant les années

en question. S'il n'était très-sensible, c'était toutefois un fort

bonhomme. Personne n'en doutera quand j'aurai nommé Lagrange.

Peut-être dira-t-on le contraire d'un homme qui, au sujet du même

tribunal révolutionnaire, devant moi, peu de jours après l'exécution de

Camille Desmoulins, disait en soupirant: «_On ne fait pas la moisson

sans faucher quelques fleurs_.» C'est dans ce madrigal qu'il y a de la

cruauté. Il n'appartient pas toutefois à un savant, mais à un

chansonnier, ce qui n'est pas absolument la même chose; il appartient à

l'auteur _du Congrès des rois_, opéra _comico-politico-satirique_[23],

qu'on représentait alors au théâtre de la rue Favart, ouvrage d'un nommé

Artaud, qu'il ne faut pas confondre avec le traducteur du Dante et le

commentateur de Machiavel, homme honorable à tous les titres.

Lagrange, sans excuser le fait, n'y voyait qu'un problème de

statistique. La nature de son esprit le portait à ne juger des choses

que dans leurs rapports avec la science. Napoléon, qui aimait qu'on crût

en Dieu, lui demandant un jour ce qu'il pensait de Dieu: «_Zolie_

hypothèse! elle explique bien des _soses_», répondit le

mathématicien[24].

Si la révolution eut quelques obligations aux savans, les savans doivent

aussi quelque reconnaissance à la révolution. Exceptons-en un envers qui

elle fut atroce et absurde, et c'était non seulement le plus illustre,

mais le plus utile de tous, exceptons-en Lavoisier: ne sont-ils pas

arrivés tous, par elle, aux honneurs et à la fortune?

Les arts non plus n'ont pas eu à se plaindre de la révolution. La cause

en est simple: c'est qu'elle n'a jamais eu à se plaindre d'eux, c'est

qu'elle n'avait pas lieu de les craindre. Quel mal pouvaient lui faire

la peinture, la sculpture? Un tableau, une statue parlent à tous les

yeux, il est vrai; mais encore les idées qu'expriment une statue, un

tableau, ne peuvent exercer de l'influence sur la multitude qu'autant

qu'elles lui sont offertes par l'exposition des originaux, ou que ces

statues et ces tableaux sont multipliés par des copies. Or le

gouvernement révolutionnaire n'était rien moins que tolérant sur cet

article. Courtois d'ailleurs, si ce n'est libéral envers les artistes,

qui pour la plupart le servaient par enthousiasme plus que par calcul, à

défaut de travaux il leur prodiguait des éloges et des distinctions.

Pour l'amour-propre cela équivaut presqu'à de l'argent. Ces

encouragemens, au reste, n'ont pas été moins féconds que l'argent même.

C'est pendant cette époque que Gérard, Girodet, Gros et Guérin, élèves

de David, de Vincent et de Renaud, exposèrent les essais qui annoncèrent

des rivaux à leurs maîtres, et des continuateurs à la gloire de l'école

française, dont le caractère avait été régénéré surtout par le pinceau

si correct et si chaud à qui elle doit les _Horaces_ et le _Brutus_.

D'habiles sculpteurs cependant achevaient, poursuivaient ou commençaient

leur carrière. Si Julien, Pajou, Houdon, touchaient à l'âge du repos,

ils étaient dans toute l'activité de leur talent, Cartelier, Moette,

Rolland, Espercieux[25], et ce Chaudet si habile à faire penser, à faire

pleurer le marbre, à qui l'antiquité même n'a pas prêté une expression

plus naïve.

Par une cause à peu près semblable, cette époque ne fut pas moins

favorable à la musique qu'elle ne redoutait pas non plus. N'exprimant

rien d'elle-même, et n'étant que le commentaire d'une pensée ou d'un

sentiment, c'est du thème auquel on l'applique et à qui elle prête

quelquefois une expression si vive, si puissante, que la musique tire sa

valeur positive. Il suffit, pour se la rendre utile, de lui fournir ce

thème. La révolution n'y vit donc qu'un utile auxiliaire. Aussi

l'a-t-elle associée à ses exploits politiques comme à ses exploits

militaires, et à ses solennités comme à ses conquêtes; aussi la

faisait-elle marcher en tête des colonnes qui traversaient Paris pour

renverser le pouvoir dominant, comme en tête des bataillons qui

traversaient l'Europe dans tous les sens, et devant lesquels s'ouvrirent

toutes les capitales: est-il au monde un écho qui n'ait répété les

refrains de la _Marseillaise_ et du _Chant du Départ?_

La révolution montra même, pour l'enseignement de la musique, une

sollicitude qu'elle n'avait conservée pour celui de quelque autre art

que ce fut. C'est de son sein qu'est née cette école qui jusqu'alors

avait manqué à la France, le Conservatoire de Paris, institution dont la

direction fut confiée à M. Sarrette[26], institution rivale des plus

célèbres écoles d'Italie, et qui, dès son origine, atteignit le haut

degré de perfection qu'elle n'a pas même perdu sous la restauration.

La révolution donna à cet art un caractère plus mâle et plus fier. De

l'âge pastoral auquel il avait semblé appartenir essentiellement

jusque-là, il passa dans l'âge héroïque; aux chants naïfs et spirituels,

mais un peu mous de Monsigny, de Desaide, de Daleyrac, de Grétry, se

mêlèrent les accens si vigoureux, si graves et si passionnés de Berton,

de Le Sueur, de Chérubini, et de ce Méhul dont le nom se lie à tous nos

triomphes.

Ce caractère renouvela notre musique dramatique. Par une fusion du

système allemand et du système italien, sans rien perdre de son esprit,

la musique française acquit une énergie et une grâce qui n'avaient été

réunies antérieurement que dans les opéras de Gluck; heureuse fusion qui

ouvre aux productions de notre école les principaux théâtres de

l'Europe, qu'elle partage aujourd'hui avec celles des deux écoles dont

elle a su concilier le génie avec celui qui lui était propre! À parler

franchement, c'est de cette époque seulement que la France a une école

de musique.

Les gouvernemens révolutionnaires ne furent pas si bienveillans pour les

lettres. Mais, à la vérité, elles n'avaient pas été aussi complaisantes

pour eux que les arts, et il était plus facile de les faire taire que de

les faire parler.

Les progrès des lettres répondirent-ils à ceux des arts? Quelle

influence la révolution a-t-elle exercée sur elles? Quand s'est-elle

fait sentir? C'est ce qu'il nous reste à examiner.

Consacrée presque exclusivement à la politique, si féconde qu'elle ait

été alors, la littérature proprement dite a produit peu d'ouvrages dont

l'intérêt ait survécu à la circonstance dont ils sont nés. Des théories

plus ou moins heureuses sur les gouvernemens, des opinions plus ou moins

extravagantes, exposées avec plus ou moins d'éloquence, telles sont les

productions littéraires les plus remarquables de cette époque, qui fut

moins celle de la méditation que celle de l'improvisation, et qu'a

remplie presque tout entière une polémique étrangère aux lettres,

polémique furibonde dans laquelle se fit surtout remarquer La Harpe.

Cette époque ne fut pas sans influence sur la langue; mais il ne faut

pas trop s'en applaudir. De là date l'invasion de tant d'expressions

vicieuses, de tant de locutions barbares qui, de la tribune législative,

à qui toutes les provinces fournissaient des parleurs, et où l'on

parlait tous les jargons, sont passées dans la langue usuelle, qui,

comme notre monnaie, s'appauvrissait en raison de ce qu'on multipliait

ces prétendues richesses auxquelles la révolution donnait, comme aux

assignats, un cours forcé.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, prenant du dévergondage pour du

génie, et des arguties pour des raisonnemens, ces orateurs et ces

écrivains se donnaient pour des écoliers de Rousseau ou de Montesquieu.

La plupart des poëtes qui cependant écrivaient alors était bien plus

positivement de l'école de Voltaire.

Ce grand homme a, comme on sait, deux manières très-distinctes. Simple

et sans prétention, mais non sans élégance, abondante en esprit qu'elle

rencontre sans paraître le chercher, et qui semble moins appelé dans le

sujet que produit par le sujet où jamais il ne brille aux dépens de la

raison, l'une caractérise ses poëmes philosophiques et ses poésies

légères, qui sont des poëmes philosophiques aussi; l'autre, noble,

élevée, mais non pas ampoulée, solennelle, mais non pas emphatique,

naturelle, mais non pas vulgaire, naturelle jusqu'au sublime, car si le

sublime est hors du vulgaire, il n'est pas hors de la nature; l'autre,

dis-je, caractérise ses tragédies et la plus sérieuse de ses épopées.

Chacune de ces manières se retrouve, du plus au moins, dans les

compositions des deux écoles que Voltaire a fondées par son exemple.

Parny dans ses poëmes, Andrieux dans ses contes, Chénier dans ses

satires, reproduisent quelquefois la première jusqu'à faire illusion:

quant à la seconde, on la retrouve dans presque toutes les tragédies qui

ont été accueillies de 1789 à 1800, et particulièrement dans celles de

Chénier.

À côté de cette double école, où l'on ne pouvait pas réussir sans

esprit, subsistaient cependant des écoles fondées par des hommes d'un

talent supérieur, mais où l'art de revêtir d'expressions brillantes des

idées communes suffisait pour obtenir du succès; telle était l'école de

Delille, père du poème descriptif, genre qu'il a enrichi de plus d'un

chef-d'oeuvre; telle était l'école de Le Brun, _le Pindarique_, qui,

parfois sublime et quelquefois emphatique dans ses chants nationaux, n'a

guère produit, même dans Thomas Desorgues, que des imitateurs de son

emphase; telle était enfin l'école de Dorat, de laquelle Dumoustier

n'eut pas le temps de se détacher, et dont Vigée, qui croyait imiter

Gresset, prolongea la durée, école dont l'afféterie contrastait si

singulièrement avec l'âpreté des circonstances, et qui n'en a pas moins

fourni dans un soi-disant Dorat un panégyriste à Marat.

Au reste, cette période pendant laquelle Delille, qui ne se reposait

pas, n'a rien publié, fut plus féconde en poëmes dramatiques qu'en

poëmes de tout autre genre. Ce n'est pas toutefois pendant sa durée que

dégénéra cette branche de notre gloire littéraire. Plus énergique et

plus virile, la tragédie apprit alors à marcher avec plus de liberté

vers un but plus utile; traitant de préférence les sujets qui se

rattachaient aux premiers intérêts sociaux, les discutant par des

actions et par les discours, et faisant du plus noble des amusemens un

moyen d'enseignement public, les poëtes tragiques élargirent à cet effet

le cercle un peu étroit où l'on s'obstinait depuis deux siècles à les

emprisonner; ils reculèrent les limites que d'Aubignac et autres avaient

données au génie de Corneille. Mais remarquez qu'en abrogeant des lois

imposées par la pédanterie et maintenues par le préjugé, ils

respectèrent celles qui émanaient de la raison et qui reposaient sur la

morale.

Les tragiques grecs leur parurent des modèles préférables aux tragiques

espagnols ou anglais, et les drames de Sophocle et d'Euripide à ceux de

Calderon et de Shakespeare.

Un homme qui avait plus de génie que de raison, Ducis, fit à la vérité

plusieurs emprunts au théâtre anglais. Il lui emprunta les sujets ou

plutôt les titres de quelques uns de ses ouvrages[27]; mais encore

n'importa-t-il pas sur notre théâtre le système anglais, mélange de tous

les tons, de tous les styles, de tous les sentimens, de toutes les

moeurs, qui caractérise particulièrement les drames de Shakespeare; chaos

que celui-ci rachète à force de sublime, mais qui ne constitue pas le

sublime, comme voudraient le faire croire quelques fanatiques qui

n'admettent plus d'autre modèle; chaos malgré lequel, et non par lequel

il s'élève aussi haut que qui que ce soit, quand il s'élève, mais alors

il est inimitable.

C'est ce dont quantité de gens ne sont pourtant pas encore persuadés.

Malgré le peu de succès de certaines tentatives, ils prétendent nous

mettre au Shakespeare pour tout régime, et ne se lassent pas de faire du

Shakespeare. Leur prétention, soit dit entre nous, me rappelle celle

d'un chimiste qui s'occupait aussi de nos plaisirs, et dans le temps où

le café nous manquait, voulait remplacer cette denrée exotique par une

production indigène. «Recueillez, disait ce bon Cadet de Vaux, la graine

de l'iris des étangs (_pseudo acorus_), lorsqu'elle est parfaitement

mûre, puis, après l'avoir torréfiée et réduite en poudre, faites-la

infuser dans de l'eau chaude et passez-la ensuite à la chausse; vous

obtiendrez ainsi une décoction qui aura la couleur et l'amertume du

café, _ce sera du café, à l'arôme près_.» Ainsi font les gens en

question; ils nous donnent du Shakespeare, au génie près.

Ces tentatives sembleraient un effet de la révolution: on y retrouve son

caractère. Remarquons toutefois que c'est après plus de vingt ans, bien

plus, après la contre-révolution, ou après la restauration, si l'on

veut, que cet effet de la révolution s'est manifesté, et qu'il

appartient à des esprits qui n'étaient rien moins que révolutionnaires.

Voyons-y moins l'influence de la révolution que celle des littératures

étrangères et des habitudes contractées par tant de Français portés ou

déportés dans toutes les parties de l'Europe, soit par les

proscriptions, soit par nos victoires; voyons-y surtout la conséquence

de ce besoin de faire du nouveau, besoin qui s'empare si facilement des

jeunes esprits, et qui, s'il est un principe de perfection dans les

arts, est aussi pour les arts un principe de dégénération, quand, ne

pouvant faire mieux que le mieux, le génie lui-même veut faire

autrement. Ne touchons-nous pas à l'époque d'une révolution de ce genre?

Il ne serait pas difficile de le démontrer. Mais ce n'est pas ici que je

veux traiter la question; j'écris en ce moment l'histoire de ce qui a

été, et non de ce qui est et de ce qui sera.

Pour compléter, cette histoire des arts pendant la période dont nous

nous occupons, il me reste à parler des acteurs.

Le Théâtre-Français étant le seul qui se rattache essentiellement à la

littérature, que les autres me pardonnent de ne m'occuper ici que de

lui. Il était riche au temps où Talma entrait sur la scène, où Larive,

que je suis loin de lui donner pour rival, n'en était pas tout-à-fait

sorti, où l'on y voyait journellement Saint-Prix, Saint-Phal, Dugazon,

Dazincourt, Michot, les deux Baptiste, sujets qui eussent été remarqués

dans les jours les plus brillans de la Comédie-Française comme des

acteurs d'un talent rare; et où l'on y voyait aussi Monvel et

Grandménil, acteurs du premier ordre.

C'étaient encore des acteurs de premier ordre que Molé et Fleury, qui se

montrèrent si différens l'un de l'autre en se montrant l'un et l'autre

supérieurs dans les mêmes rôles.

Ne se réservant du premier emploi dans le haut comique que les rôles où

la jeunesse n'était pas d'absolue nécessité, tels que l'_Alceste_ dans

le _Misantrope_ de Molière et l'_Alceste_ dans le _Philinte_ de

d'Églantine, et s'emparant de certains rôles d'une physionomie originale

dans un emploi qui n'exige pas absolument la décrépitude, tels que le

_Bourru bienfaisant_ et le _vieux Célibataire_, Molé avait trouvé le

moyen de se renouveler et de prolonger long-temps encore sa carrière

dramatique; aussi est-il resté au théâtre jusqu'à son dernier moment.

Il est des rôles où personne n'a pu le remplacer, mais il en est aussi

où personne n'a voulu le remplacer: ce sont ceux qu'il accepta dans le

violent et long accès de fièvre révolutionnaire dont il fut saisi dès

1789, et particulièrement le rôle de _Marat_, qu'il n'eut pas honte, si

ce n'est horreur, de jouer dans une pièce composée en honneur de ce

misérable dont il préconisait les doctrines, complaisance qui mérita à

ce ci-devant comédien du roi l'ignominieuse faveur d'être excepté de la

proscription dont ses camarades furent frappés.

Ceci me remet en mémoire un trait qui fait connaître tout ce qu'il y

avait d'inconséquence dans la tête de ce vieil écervelé. Sous le

consulat, n'eut-il pas l'idée de remettre au théâtre, à l'occasion d'une

représentation annoncée à son profit, _la Partie de Chasse_, où lui, qui

avait joué _Marat_, devait jouer le _bon Henri?_ et ne se récria-t-il

pas contre le gouvernement qui ne crût pas devoir permettre une

représentation si propre à réveiller des souvenirs dangereux? Cette

prétention lui attira ce madrigal, que je crois inédit:

Depuis trente ans, cher aux Français,

Cher à Thalie, à Melpomène,

Molé, sur l'une et l'autre scène,

Marche de succès en succès:

Des passions de tous les âges

Reproduisant les mouvemens,

Il sait prendre tous les visages

Et feindre tous les sentimens:

Roscius de notre théâtre,

Acteur vraiment universel.

Il fut tout aussi naturel

Dans _Marat_ que dans _Henri-Quatre_.

Encore un trait de ce faquin-là. Il avait été nommé membre de

l'Institut, section de déclamation, car il y avait dans l'origine une

section de déclamateurs à l'Institut. Se prévalant de cela pour traiter

d'égal à égal avec quelque membre de l'Institut que ce fût, il écrivit

un jour à Chaptal, ministre de l'intérieur, pour lui recommander je ne

sais quel comédien de province, et terminait par ces mots sa lettre qui

commençait par _citoyen ministre_: «Si vous ne pouviez faire pour lui ce

que je vous demande, veuillez, _mon cher confrère_, le recommander à

_notre confrère le premier consul_.» La lettre a passé par mes mains.

Parlerai-je des femmes? Dans la tragédie, je n'ai rien à ajouter à ce

que j'en ai dit, sinon que le débit asthmatique de Mlle Sainval, qui ne

manquait pas de sensibilité, ne me plaisait guère plus que la voix

rocailleuse de Mlle Raucourt, qui ne manquait pas d'énergie, et que la

déclamation emphatique et lourde de Mme Vestris, qui manquait de l'une

et de l'autre.

Quant aux actrices comiques, il y en avait de charmantes; nommer Mlle

Joli, Mlle Devienne, Mlle Vanhove, c'est le prouver. Mais aucune ne

pouvait être comparée à Mlle Contat: Mlle Mars n'était pas encore au

théâtre.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 35 / 53 题