CHAPITRE PREMIER.

Paris sous le Directoire.--Les bals masqués.--Les

mystifications.--Musson.--De la caricature.--Girodet.--Les

feuilletons.--Société philotechnique.--Je suis nommé de

l'Institut.--Société des bêtes.

Le Directoire se traînait de crise en crise vers le terme de son règne.

Paris qui par instinct plus que par calcul sentait ce terme approcher,

essayait de se donner par anticipation les plaisirs dont la révolution

l'avait privé, et qu'une révolution nouvelle devait lui rendre.

Indépendamment des bals qui se multipliaient dans une proportion

toujours croissante, et faisaient de cette grande ville un vaste

ranelagh, on avait rouvert des bals masqués. La classe supérieure de la

société ne s'était jamais montrée plus avide de ce plaisir: cela se

conçoit. La liberté du masque favorisait plus d'un genre d'intrigue; en

outre elle établissait une égalité qui n'était pas sans analogie avec

celle d'Athènes, et une communauté assez semblable à la plus douce de

celles qu'autorisait la loi de Sparte.

La politique transige même avec les vices que la morale proscrit. Le

gouvernement, qui devait s'estimer heureux que la société qui ne

l'aimait pas ne songeât pas à lui et se livrât aux distractions que des

spéculateurs ressuscitaient pour elle, méconnut ce principe, et ce ne

fut pas par délicatesse de conscience. Au lieu de s'étudier à tirer

parti de ces divertissemens, tout en les surveillant, il en prit de

l'ombrage; sous prétexte d'arrêter les réquisitionnaires réfractaires,

il fit cerner l'hôtel Richelieu où les masques étaient réunis, jeta

l'inquiétude, la terreur même dans cette assemblée qui ne voulait penser

qu'au plaisir, et se faisant autant d'ennemis irréconciliables qu'il y

avait là d'individus, il força les esprits les plus frivoles à s'occuper

des objets dont ils s'étaient efforcés de se distraire.

Le gouvernement de Venise, je le répète, était plus habile, quand se

montrant aussi complaisant en morale qu'il était exigeant en politique,

et prenant le masque avec le peuple, il lui rendait en licence, sous le

premier rapport, ce que sous le second il lui retirait en liberté.

Libres dans leurs plaisirs, les gouvernés oubliaient qu'ils étaient

esclaves pour le reste, ou ils se tenaient pour dédommagés par des

jouissances journalières de la privation de droits qui n'ont pas la même

valeur pour tous. Il y avait au moins compensation. Des rancunes que les

Parisiens gardaient au Directoire, la moins vive n'est pas celle que

provoqua la suppression des bals masqués.

On en donna cinq ou six. J'allai à deux ou trois, avec Lenoir. Nous nous

amusions ensemble aux dépens de qui il appartenait. Une fois il y alla

seul pour s'amuser à mes dépens. Il eut tort.

Prévenu de son intention, j'y allai, moi, pour m'amuser aux siens, et

jamais je ne m'y suis tant amusé.

Il devait se déguiser en fantôme, c'est-à-dire muni d'un appareil qui le

grandissant de quelques pieds, supportait une tête de poupée couverte

d'un masque livide et encapuchonnée d'un drap de lit, dans lequel il

était enveloppé lui-même, et qui lui tombait jusqu'aux pieds. Je m'y

rendis visage découvert, mais muni d'un masque de papier comme ceux que

fabriquent les enfans, et sur le front duquel étaient écrits en gros

caractères ces mots: _Mon voisin s'appelle Lenoir_.

Ayant reconnu mon homme à sa taille gigantesque, je perce, non sans

quelque peine, la foule qu'il divertissait par ses saillies, et je me

place à côté de lui, persuadé qu'il ne tarderait pas à m'attaquer. En

effet, dès qu'il m'aperçoit, il m'adresse d'une voix qui semblait sortir

de son ventre de spectre, plusieurs plaisanteries assez piquantes que je

n'avais pas l'air de comprendre. «Qui diable, est ce masque-là? me

disait-on.--Je ne sais; un revenant, peut-être, mais non certainement un

esprit.» Le revenant de me lutiner de plus belle; et comme il ne

m'épargnait pas, feignant un mouvement d'humeur, je lui tourne le dos,

et tirant de ma poche mon masque de papier, je le mets sur ma figure.

_Mon voisin s'appelle Lenoir_, dit aussitôt une personne qui se trouvait

près de moi. À ce propos, qui est répété par chaque lecteur, le revenant

décampe et va se réfugier dans un autre salon. Je lui laisse le temps

d'y rassembler un autre groupe; et dans le moment où plus gai que jamais

il jouissait, sous le plus parfait _incognito_, du succès de ses

malices, je viens me replacer à côté de lui, feignant toujours de ne pas

le reconnaître. Ses attaques de recommencer. J'y réponds de mon mieux;

puis, feignant de nouveau l'impatience, et lui tournant brusquement les

talons, je reprends mon masque. Tous les gens qui savaient lire, et il y

en avait là, quoique je ne fusse guère entouré que de nouveaux riches,

tous les gens qui savaient lire de répéter: _Mon voisin s'appelle

Lenoir_. Le revenant transporte sa scène ailleurs. Je l'y poursuis, et

grâce au même procédé, je le force de nouveau à déménager. N'y concevant

rien, il se fait enfin connaître à moi: «Conçois-tu, me disait-il, que

je sois deviné de tout le monde? je n'ai donné mon secret à

personne.--Si tu me l'avais donné, lui dis-je, personne ne l'aurait

deviné; mais je ne me suis pas cru obligé de garder un secret que tu ne

m'avais pas confié. Au reste, c'est en me masquant que je t'ai démasqué,

ajoutai-je, en lui montrant mon visage de papier.» Il rit de bon coeur de

ce tour-là, et me promit de ne plus revenir au bal sans moi.

Nous y revînmes; mais nous ne nous y amusâmes plus, faute de trouver non

pas à qui parler, mais qui nous répondît; cette sorte d'escrime étant là

le plaisir par excellence. Un galant homme peut s'y livrer, mais il ne

doit le faire qu'avec réserve: au bal comme ailleurs, la liberté a ses

restrictions, elle permet de pincer, mais non pas d'écorcher; elle

permet la plaisanterie, mais non pas l'outrage. L'homme honnête ne dit

rien sous le masque qu'il ne dirait à visage découvert.

Que d'honnêtes gens sous ce rapport n'étaient pas des gens honnêtes! Ces

ménagemens s'accordaient peu avec les moeurs un peu brutales que la

révolution nous avait faites. J'en ai eu plus d'une preuve. Et la

civilisation, dit-on, s'est perfectionnée! Puissions-nous avoir gagné en

civilisation ce que nous avons perdu en civilité!

Rapportons à ce propos une des répliques les plus gaies et les plus

malicieuses qui aient été faites sous le masque.

Dans un bal où je donnais le bras à Mme Hainguerlot, femme aussi bonne

que spirituelle, aussi bonne que possible, et néanmoins assez maligne

(tout cela s'arrangeait en elle), un masque, dont je ne puis dire la

même chose, nous poursuivait, nous harcelait de ses importunités. Vêtu

d'un costume évidemment réformé de l'Opéra, costume fripé qu'il achevait

de salir, sur un tricot couleur de chair qu'une tunique bleue couvrait à

demi, il portait un carquois en sautoir: c'était une caricature vivante

de Cupidon. À l'oripeau qui ceignait son front, à l'arc doré sur lequel

il s'appuyait, aux ailerons accrochés à ses épaules, il était impossible

de la méconnaître. Comme nous ne faisions pas attention à lui:

«Regardez-moi donc, nous disait-il, regardez-moi donc! je suis

l'Amour.--Tu n'es certainement par l'amour propre», repartit Mme

Hainguerlot.

Cette finesse, cette vivacité caractérise l'esprit de cette dame et

dominait dans ses discours: aussi sa société intime, qui se composait de

gens d'un esprit analogue au sien, était-elle des plus aimables. Pour le

prouver, il suffirait d'en nommer les principaux membres: c'étaient

habituellement Lenoir, Méhul, Digeon et quelquefois Hoffmann, noms

auxquels je dois ajouter celui de Pérault son frère, homme de

l'originalité la plus piquante. Si passionné que je sois pour la

musique, et l'on en faisait de bonne chez elle qui l'aimait

passionnément, combien je préférais sa conversation aux concerts les

plus brillans! combien nous préférions le petit cercle qu'elle animait

aux nombreuses réunions où nous ne l'entendions que chanter, et qui,

bien qu'elle chantât à merveille, étaient pour nous des soirées presque

perdues!

Elle donnait souvent aussi de grands dîners. Ses convives étant pour la

plupart des gens avec lesquels son mari était en relation d'affaires,

gens plus importans qu'amusans; ces dîners, même en dépit de ses

saillies, nous auraient autant contrariés que ses concerts, si un homme

qu'elle n'oubliait guère d'inviter ces jours-là n'avait pas eu le talent

de changer en comédie des plus amusantes ces séances qui ne promettaient

que de l'ennui.

Cet homme était Musson. Lui refuser une place dans le tableau des moeurs

parisiennes, à cette époque, serait y laisser un vide.

«La société, ai-je dit dans l'éloge de Picard, était atteinte alors

d'une manie assez singulière. Pour satisfaire à je ne sais quel besoin

qui s'était emparé des esprits, d'autant plus avides de plaisir qu'ils

en avaient été absolument sevrés pendant l'effroyable période à laquelle

on venait d'échapper; pour regagner le temps perdu, et en compensation

d'un si long deuil, on croyait ne pas pouvoir trop se divertir: de là

l'usage assez commun d'appeler dans les fêtes que l'on se prodiguait

réciproquement, et où l'on accumulait tous les genres d'amusemens,

certains personnages dont le métier était de se jouer de la bonhomie du

convive qu'on leur livrait, et de le couvrir de ridicule dans la maison

où il avait été attiré par des démonstrations d'estime et d'amitié, et

quelquefois même dans sa propre maison qu'il avait cru n'ouvrir qu'à des

amis.»

Ces personnages se nommaient des _mystificateurs_.

Aucun mystificateur n'a porté plus loin que Musson le talent, ou plutôt

l'art (en parlant de lui, c'est le mot), l'art de mystifier; aucun n'a

reproduit la nature avec plus de fidélité. Cela explique comment les

hommes les plus fins s'y laissaient abuser et le remerciaient de les

avoir abusés: la crédulité qu'il obtenait ne blessait au fait nullement

l'amour-propre; on ne pouvait pas plus se fâcher de l'avoir pris pour ce

qu'il se donnait, qu'on ne peut se fâcher de s'être laissé entraîner aux

illusions du théâtre: c'était à une comédie bien jouée qu'on venait

d'assister.

Il changeait souvent de rôle: tantôt maire d'une petite ville, tantôt

architecte, tantôt chanoine, tantôt commerçant; mais quel que fût le

rôle qu'il adoptât, il n'en sortait de la soirée. Ses manières, ses

discours, ses souvenirs, ses craintes, ses espérances se rattachaient

tous à cette profession: la sphère de ses idées, l'étendue de son

intelligence n'allait pas au-delà. Sa politique ne s'appliquait qu'à

cela, et c'est du peu d'harmonie qui se trouvait entre ses intérêts

privés et les intérêts de la chose publique qu'il tirait ses effets les

plus comiques.

Un jour qu'il se donnait pour un homme de lettres, et qu'en cette

qualité il se déchaînait contre le régime dont la révolution avait fait

justice, et contre le duc de La Vrillière particulièrement, qu'il

appelait homme sans conscience; comme on lui demandait ce qu'il avait à

reprocher à ce ministre? «Écoutez, répondit-il, je faisais de jolis

romans, mais ils ne se vendaient pas. Ne sachant comment vivre, et à

plus forte raison comment payer mon terme, j'imaginai de me faire mettre

à la Bastille. Là, me disais-je, on est logé, chauffé, nourri et bien

nourri aux frais du roi, et puis cela donne de l'importance.

Faisons-nous mettre à la Bastille. Je compose à cet effet contre Mme Du

Barri une satire. Elle était écrite de la bonne encre, cette satire-là!

Elle fait du bruit: M. de La Vrillière en entend parler. Dès le

lendemain de la publication, un exempt de police se présente chez moi

avec une lettre de cachet. «_De la part du roi_, me dit-il en me faisant

monter dans un fiacre, suivez-moi.» J'étais au comble de mes voeux. Je

saluai d'un air fier les voisins attroupés pour me voir partir; je me

voyais à la Bastille, quand il crie au cocher: «À Bicêtre!» Y a-t-il

conscience? je le demande; et encore m'a-t-on fait payer le fiacre!»

Musson était merveilleusement servi par son physique, par la bonhomie

qui caractérisait sa figure, par sa conformation un peu lourde, par son

oeil éteint qui ne s'animait que lorsqu'il avait rencontré quelque

balourdise bien conditionnée, et même par ses cheveux qui, non moins

blanchis par le temps que par la poudre, ne permettaient pas de croire

qu'arrivé à un âge qui commande la gravité, il pût prétendre à un genre

de succès qui ne vous concilie pas absolument le respect.

Chose assez singulière, c'est que cet homme si divertissant dans un

personnage emprunté, n'était rien moins qu'amusant quand il restait dans

le sien. Son esprit, si fécond en traits de tous les genres quand il

faisait parler les autres, était d'une stérilité absolue quand il

parlait pour son compte. Terne, lourd, commun quand il était lui, il

sentait aussitôt le besoin de cesser de l'être, et s'égayait aux dépens

du premier venu. Un jour de carnaval on le surprit se promenant

gravement sur le boulevard une queue de lapin attachée à une basque de

son habit, et cela pour attraper non seulement les polissons qui le

saluaient de leurs complimens accoutumés, mais aussi le passant

charitable qui croyait devoir lui donner un avertissement qu'il

repoussait et avec qui il engageait à cette occasion une querelle

tout-à-fait plaisante.

Une autre fois, sur le boulevard encore, s'amusant de la bonté d'un

provincial aux soins duquel il s'était fait confier, et qui le prenait

pour un imbécile dont la manie était de se croire un enfant, s'arrêtant

à toutes les boutiques et demandant dans la langue de l'enfance tout ce

qu'il voyait, il se fit acheter par lui des gâteaux, un pantin, et quand

la foule que cette singulière farce avait réunie fut assez nombreuse, se

mettant tout à coup à trépigner, il exigea de son mentor la complaisance

la plus grande qu'un marmot puisse obtenir de sa bonne. Heureusement

pour le mystifié, Lenoir qui lui avait confié cette singulière tutelle,

et qui observait de loin cette scène, vint-il le tirer d'embarras, sans

toutefois le désabuser.

Pas de bonne fête sans Musson. Sa vie s'écoula tout entière dans les

plaisirs qui entourent la richesse et dans la pauvreté qu'il retrouvait

chez lui. Il était peintre; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût

autant de talent pour peindre l'homme physique que l'homme moral, ou

plutôt au physique comme au moral il ne pouvait le peindre qu'en

caricature. Aussi ne lui faisait-on faire de portraits que pour avoir

occasion de le payer de ses facéties, et on ne les lui payait pas

souvent.

Il mourut d'accident à un âge fort avancé. Comme il sortait fort tard

d'une maison où il avait passé la soirée, le timon d'un fiacre le

renversa. Il conserva jusqu'à son dernier moment le don de faire rire

tout le monde, et le don de rire de tout. C'était Diogène, au cynisme

près: c'était un vrai philosophe.

Musson n'est pas le seul peintre en qui cette double faculté d'imiter se

soit trouvée réunie. Il y a entre l'une et l'autre une secrète analogie.

Bellecour les possédait; et ne sont-elles pas réunies aujourd'hui au

degré le plus éminent dans Henri Monnier?

De la faculté d'imiter à celle de contrefaire, il n'y a qu'un pas. En

étudiant les perfections d'un objet, on découvre aisément ses

défectuosités. Rien de moins étonnant que de voir une même main dessiner

la caricature du modèle dont elle a reproduit les beautés. David aurait

pu le faire; mais il s'en est gardé, et il a bien fait. Un de ses plus

brillans élèves, Girodet, a fait le contraire; il a eu tort, et d'autant

plus, qu'ôtant à la caricature ce qu'elle a de gai, il en a fait

l'expression de la satire la plus cruelle: la plume de Juvénal n'a pas

écrit une page plus virulente que celle que Girodet a tracée avec son

pinceau; c'est une tache dans sa vie. Si grand que fût le tort qui

provoquait sa colère, le tort d'une femme qui n'avait pas attaché à un

portrait sorti de ses mains le prix qu'il croyait lui être dû,

qu'était-ce, comparativement à la vengeance qu'il tirait de cette

injustice, en faisant du modèle qu'il croyait avoir flatté le centre de

l'allégorie la plus outrageante?

S'il est difficile de concevoir qu'un artiste ait été entraîné dans un

pareil écart par son ressentiment, à plus forte raison ne concevra-t-on

pas qu'un jury d'artistes, sans l'agrément duquel aucun tableau ne

pouvait être exposé au Louvre, ait autorisé l'exposition de celui-là.

Prétendant n'avoir pas le droit d'y entendre malice, il permit que cette

révoltante parodie fût placée dans le lieu même que le portrait auquel

elle faisait allusion avait occupé. Pour mettre un terme aux querelles

que ce tableau provoquait, la police le fit enlever au bout de trois

jours. L'on comprenait la liberté dans ce temps-là à peu près comme on

la comprend dans ce temps-ci.

À ce même Salon où fut exposé le _Marcus Sextus_ qui révéla dans Guérin

un émule de Gérard, un petit, un très-petit tableau de Demarne, avait

frappé mon attention: c'était une de ces compositions heureuses qui

tirent leur effet de leur simplicité même; une de ces compositions qui

au premier aspect semblent ne porter que sur une idée, et autour

desquelles une foule d'idées viennent bientôt se grouper; compositions

dont votre attention ne peut plus se détacher, et qui vous émeuvent

d'autant plus que vous les contemplez plus long-temps.

Je ne vis d'abord dans ce tableau, qui représentait une plage battue par

une mer encore agitée, qu'un personnage, c'était un chien hurlant devant

un chapeau. Ce chien était un barbet, ce chapeau celui d'un matelot.

L'attitude et l'expression de ce pauvre animal était si vraie que je

l'entendais en le voyant. J'espérais qu'après tout son malheur n'était

pas irréparable, que les flots avaient pu ou pourraient rejeter sur un

autre point l'ami dont ils lui avaient rendu la dépouille; je cherchais

sur le rivage l'endroit où ce pauvre homme allait aborder: j'en découvre

un dans le lointain. Mais une troupe de sauvages assis autour d'un grand

feu y faisait les apprêts d'un horrible festin!

Au doux attendrissement que j'éprouvais, succéda tout à coup un

sentiment insupportable, un véritable désespoir. Je m'éloignai

brusquement, mais je revins bientôt rappelé par le barbet, et reportant

mes regards sur la partie mélancolique de cette double scène, je tâchai

de ne voir que lui. Si ce tableau m'eût appartenu, je n'y aurais pas

souffert d'autre figure.

Ce barbet-là est probablement celui qui a suivi depuis le convoi du

pauvre.

Comme je parlais de cette composition avec un sentiment analogue à

l'émotion qu'elle m'avait causée, et que j'avais exprimé le regret de ne

pouvoir l'acheter, Lenoir et plusieurs de mes amis, au nombre desquels

était ce pauvre Regnauld, et M. Collot aussi, je crois, eurent l'idée de

se cotiser pour me le donner: mais le tableau n'était plus à vendre. Je

ne sus ce fait que long-temps après; on conçoit si j'en fus touché.

L'intention, cette fois, fut réputée pour le fait. Grâce à elle, c'est

avec un double plaisir que je revois _le Chien du Matelot_, et j'ai ce

plaisir souvent: on a tant multiplié les copies de cette naïve

production.

Cependant mes ressources pécuniaires diminuaient. Le directeur du

Théâtre Français, homme d'honneur qui m'avait promis de ne me pas payer,

me tenait parole. Mes économies s'épuisaient, mes louis étaient presque

tous convertis en papier; un des fondateurs du journal intitulé _le

Propagateur_, m'ayant proposé sur ces entrefaites de me charger

moyennant un traitement fort honnête de l'article _théâtre_ dans cette

feuille, j'acceptai. Je ne parle de ce fait que parce qu'une

circonstance assez plaisante s'y rattache.

En ce temps-là, comme en celui-ci, la littérature était d'un bien faible

intérêt pour les esprits dominés par des intérêts politiques. La

politique, en conséquence, envahissait tout le journal, et si courts que

fussent mes articles, j'avais toutes les peines du monde à les y faire

entrer sans amputations. Je tenais à payer largement mon contingent:

qu'imaginé-je à cet effet? Comme au bas de la feuille était un

feuilleton destiné à recevoir les annonces, je demandai que deux fois

par décade (nom qu'on donnait alors aux divisions du mois) le commerce

cédât sa place à la littérature; ce que j'obtins. La méthode ayant paru

commode, d'autres journaux, et particulièrement le _Journal des Débats_,

prirent modèle sur le nôtre, et bientôt chaque feuille eut son

feuilleton littéraire. Je puis donc me vanter d'être le créateur des

feuilletons; mais cette gloire m'a coûté cher. Comme Danton qui fut

condamné par le tribunal qu'il avait institué, ou, si l'on veut, comme

Montfaucon qui fut accroché aux fourches patibulaires qu'il avait

restaurées, victime de mon invention, ne suis-je pas le premier

littérateur qui ait été exécuté dans le feuilleton devenu libelle dès le

lendemain de sa naissance, sous la plume de Geoffroy?

La création de l'Institut avait remis en honneur les sociétés savantes

et littéraires. Au premier rang de celles que la mode fit éclore est la

_Société philotechnique_, association libre où les arts, les sciences et

les lettres ont aussi leurs représentans. Plusieurs membres de la

Société-Modèle, tels que Lacépède et Sélis, y étaient affiliés. Se

mettre en rapport avec eux était pour moi d'un double avantage: à

l'agrément que je pouvais retirer de leur commerce se joignait

l'espérance de m'assurer leur suffrage, si jamais j'étais porté sur la

liste des candidats de l'Institut, où les nominations se faisaient alors

par toutes les classes assemblées, quelle que fût la classe à laquelle

appartînt le fauteuil vacant. J'acceptai donc avec empressement la

proposition qu'on me fit de me présenter à la Société philotechnique, et

sous tous les rapports je n'ai qu'à me féliciter d'y avoir été admis.

Cette Société, comme l'Institut, avait des séances particulières et des

séances publiques. Ses séances publiques ne différaient de celles de

l'Institut qu'en ce qu'elles étaient égayées par l'exécution de quelques

morceaux de musique: quant aux séances particulières, même gravité.

Elles n'avaient cependant pas tout-à-fait la solennité d'une séance

académique; on y dissertait moins qu'on n'y conversait, mais cela n'en

était pas plus mal. Le plus parfait accord régnait entre ses membres que

ne divisait aucune prétention, et qui, bien que l'égalité de mérite

n'existât pas plus chez eux qu'ailleurs, vivaient entre eux sur le pied

d'une égalité qu'un banquet fraternel restaurait tous les mois.

Arriva enfin le moment où les liaisons que je formai là devaient me

devenir utiles dans des intérêts plus graves que ceux du plaisir, et

servir ma plus haute ou plutôt ma seule ambition.

Guillet le Blanc, auteur d'une tragédie des _Druides_, à qui la

prohibition dont elle avait été frappée donna quelque célébrité, auteur

d'un _Manco Capac_ qui n'est guère connu que par des vers ridicules, et

auteur aussi d'une traduction de Lucrèce, _De naturâ rerum_, qui n'est

pas connue du tout, _le Blanc Guillet_, dis-je, vint à mourir. Il

laissait une place vacante à l'Institut dans la section de poésie. Porté

par cette section au nombre des trois candidats entre lesquels le corps

entier devait choisir, mes confrères de la Société philotechnique ne me

furent pas inutiles pour l'élection définitive. Le bon Sélis, surtout

qui m'avait pris en gré sans me connaître, et peut-être parce qu'il ne

me connaissait pas, avait commencé la première conversation que nous

eûmes, en me disant: _Je veux que vous soyez des nôtres_: il me tint ou

plutôt il se tint parole. Je fus nommé. Je dus m'estimer doublement

heureux, car j'avais Parny et Le Mercier pour concurrens. Je désirais

cet honneur plus que je ne l'espérais. Aussi ne puis-je exprimer la joie

que me donna cette préférence inespérée: elle me flattait d'autant plus

que je ne l'avais pas sollicitée. C'est dans la plus stricte acception

du terme que je le dis. Après la joie que me donna le succès de mon

_Marius_, c'est la plus vive que j'aie rencontrée, dans la carrière des

lettres, s'entend.

Dans l'explication que j'avais eue avec le général Dufalga à Malte: «Si

vous étiez de l'Institut, m'avait-il dit, on vous traiterait comme Monge

et Berthollet qui sont de l'Institut.» Ce à quoi j'avais répondu:

«J'irai donc me faire recevoir de l'Institut.» Me rappelant ce propos

après mon élection: «Je puis aller rejoindre l'expédition d'Égypte,

dis-je à Regnauld qui était revenu de Malte et m'avait servi en cette

occasion avec toute son activité; j'ai mon rang marqué à présent.--Je

pense que vous ne vous presserez pas de l'aller prendre», me

répondit-il.

À propos d'Institut, il est dans le caractère français de tout parodier.

Parodiant cette grande institution, les parodistes de l'époque, Barré,

Radet, Despréaux et autres, avaient formé une _Société des bêtes_. Dans

ces réunions les adeptes ne pouvaient rien dire qui eût apparence de

sens ou du moins de raison. Cette loi, qui avait l'amusement pour but,

produisit un effet tout contraire.

Les honneurs couraient après moi. Élu à l'unanimité membre de cette

autre académie, je le dis sans amour-propre, je n'ai pas pu y siéger

trois fois. Rien d'ennuyeux comme ses séances. Il en est de la bêtise

comme de l'esprit, la prétention en fait de la sottise, et la sottise

n'est pas toujours gaie.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 34 / 53 题