CHAPITRE IV.

Retour à mes vieilles habitudes.--Je mets de l'ordre dans mes

affaires.--Comptes rendus.--Lycée Thélusson.--Guyot des Herbiers.--Sur

plusieurs satiriques.--Baour de Lormian.--Joseph Despaze.--Victor

Campagne--Chénier.--Encore Beaumarchais.--Sa maison.--Sébastien Mercier.

Rendu à mes goûts, je repris mon train de vie ordinaire. Partagé entre

les plaisirs du coeur et les plaisirs de l'esprit, courant de la ville à

la campagne, de la campagne à la ville, mais toujours à pied, rêvant,

lisant, croyant travailler même, et au fait ne faisant rien, car mon

habitude alors n'était pas de mener plusieurs ouvrages de front; bien

plus, je ne me mettais sérieusement à un nouvel ouvrage que lorsque la

destinée de celui que je venais de finir était déterminément fixée par

la représentation.

Me séparer de l'expédition, c'était renoncer à six mille francs de

traitement qui m'avaient été attribués par le gouvernement. Je m'en

inquiétai peu; je ne perdais à cela que l'aisance, mais je retrouvais

par-là ce que l'aisance ne pouvait pas me donner. Assuré du nécessaire

par le revenu qui me restait, et surtout par la modicité de mes besoins,

je me ressaisissais de mon indépendance: il y avait plus que

compensation.

Il faut pourtant mettre de l'ordre dans ses affaires: abandonnant mon

revenu tout entier pour la dépense commune, je ne me réservai pour ma

dépense particulière qu'une centaine de louis que j'avais mis de côté

pour parer aux besoins imprévus dans le cours de mon voyage. C'était mon

argent mignon. Ce trésor n'était pas inépuisable. Qu'imaginai-je pour

m'en avertir?

À chaque emprunt que je lui faisais, je remplaçais par un petit morceau

de papier chacune des pièces qui passait de ma caisse dans ma bourse et

de ma bourse je ne sais où. Comme celui de l'État, ce papier-là ne

valait pas tout-à-fait ce qu'il représentait. Il se multiplia tant et

tant dans cette caisse, où j'avais puisé sans y regarder, qu'un beau

jour le vent venant à souffler comme j'y regardais, tous ces papillons

s'envolèrent et s'éparpillèrent comme avaient fait les louis dont ils

tenaient la place, et me prouvèrent que la dépense avait été égale à la

recette. C'est la seule fois que je me sois rendu mes comptes.

La société tendait de plus en plus à sortir de la barbarie où le règne

de la démagogie l'avait plongée. Parmi les plaisirs qu'ils

recherchaient, soit par goût, soit par ton, les nouveaux riches

commençaient à admettre ceux de l'esprit. Des spéculateurs

s'empressèrent d'exploiter cette fantaisie ou cette prétention, et

formèrent par souscription, à l'hôtel de Thélusson, sous le titre de

_Lycée_, un établissement où l'on se réunissait à jour fixe pour

entendre des lectures faites par les danseurs à la mode, et puis danser

avec les auteurs à la mode aussi.

Pour ajouter à l'intérêt de ces réunions, ces spéculateurs avaient

imaginé de donner tous les mois un prix d'une certaine valeur à l'auteur

de la meilleure des pièces de vers qui sortirait d'un concours ouvert à

cet effet, prix qu'adjugerait un jury formé de quatre littérateurs,

lesquels, comme de raison, ne pourraient concourir. Ces littérateurs, de

plus, devaient publier tous les mois un recueil où ces pièces seraient

insérées, et dans lequel ils rendraient compte des principaux ouvrages

qui auraient paru pendant cette période. Les produits de sa vente

devaient appartenir aux fondateurs du Lycée; mais on assurait à ses

rédacteurs un traitement de 1200 francs: c'était presque celui d'un

membre de l'Institut.

On me proposa de faire ma partie dans ce quatuor où j'aurais pour

co-concertans Legouvé, Laya et Vigée. Cette association me plaisait; ce

travail ne me déplaisait pas. J'acceptai.

Ces fonctions m'exposèrent, ainsi que mes associés, à de singulières

attaques. Mais si elles me mirent en rapport avec quelques individus

fort ridicules, aussi me firent-elles connaître des hommes non moins

estimables par la solidité de leur caractère que par le charme de leur

esprit, et entre autres Emmanuel Dupaty, qui depuis trente-six ans n'a

pas démenti un seul moment l'idée que je me formai de lui dès notre

première rencontre.

Au premier rang des originaux qui apportèrent leur contribution à nos

séances, je dois mettre l'avocat Guyot des Herbiers, poëte qui fut pour

les chats ce qu'Homère fut pour les rats. À sa physionomie singulière, à

son habit noir et râpé, on eût dit M. Desmazures sous le costume de

l'avocat patelin. Ce n'est pas seulement par ces dehors qu'il

divertissait nos auditeurs. Ses compositions facétieuses et son débit

plus facétieux encore, auraient suffi pour forcer les plus graves à

rire. On ne se serait pas imaginé qu'un pareil homme pût jamais

concourir à une oeuvre sérieuse et être appelé à siéger parmi nos

législateurs. C'est pourtant ce qui est arrivé. En 1798, il fut nommé

membre du conseil des cinq-cents où il se signala par son esprit

conciliateur, et fit tout ce qu'il put pour calmer les divisions qui

agitaient la législature. Mais son éloquence n'y put réussir. Sa prose

n'y trouva pas d'auditeurs; il n'y fit _que de la bouillie pour les

chats_.

Notre comité avait presque l'importance de l'Académie française. Aussi,

comme elle, étions-nous assaillis de sollicitations avant l'adjudication

des prix, et d'injures après. Étant tous solidaires des torts communs,

il m'arriva plus d'une fois, ainsi que cela m'arrive encore, de porter

la peine d'une opinion que j'avais combattue ou qui m'était tout-à-fait

étrangère. Je ne sais quel neveu de M. Borde de Lyon, traducteur d'un

poëme érotique intitulé _Parapilla_, me tança vivement dans un des mille

journaux du temps, pour avoir nié la valeur de ce chef-d'oeuvre, moi qui

ne l'ai pas même encore lu, et qui me trouvais en pleine mer lorsque

l'attentat avait été commis! Je ne fis que rire de cette accusation, et

c'est ce que j'aurais dû faire de la plupart de celles qui m'ont été

intentées depuis et que j'ai accueillies quelquefois avec un peu moins

de philosophie.

Baour de Lormian, qui vers le même temps publia ses premières _Satires_,

eut alors avec moi un tort du même genre: il m'honora d'une mention dans

l'un de _ses mots_, c'est ainsi qu'il les intitulait. J'attribuai cette

agression, que je n'avais pas provoquée, à l'humeur belligérante qui

semblait le dominer, et je ne crus pas devoir y répondre. Je ne le

connaissais pas, mais je connaissais beaucoup Joseph Despaze, homme

d'esprit et de talent, venu tout exprès aussi des bords de la Garonne

pour faire justice de la littérature parisienne et réduire les

réputations à leur plus simple expression: celui-là me traitait avec

bienveillance, pas pour mes beaux yeux peut-être, mais n'importe. Un

soir que nous attendions à l'orchestre de l'Odéon la première ou la

dernière représentation d'un _Thémistocle_, tragédie d'un autre poëte

gascon, car en ce temps la Garonne débordait dans la Seine; comme il

parlait de temps en temps à une autre personne qui se trouvait près de

nous, je lui en demandai le nom: je ne fus pas peu surpris d'apprendre

que c'était Lormian lui-même. La physionomie et les manières de ce

satirique ne me semblaient pas d'accord avec le penchant de son esprit;

j'y trouvais une expression de bonhomie qui contrastait un peu avec la

nature de ses ouvrages.

La conversation étant devenue commune, je ne lui en fis pas mystère.

«Bon enfant comme vous l'êtes, lui dis-je, comment se fait-il que vous

attaquiez tout le monde?--Parce que tout le inonde m'a attaqué; mes

épigrammes ne sont que des ripostes.--Tout le monde! je suis sûr du

contraire, pour ce qui me concerne du moins.--Quoi! vous n'avez pas

attaqué ma _Jérusalem délivrée?_--Jamais; et ne prenez pas ceci pour une

épigramme, je ne savais pas que vous eussiez traduit la _Jérusalem_.--De

bonne foi?--De bonne foi.--En ce cas, j'ai tort: mais cela peut se

réparer.»

Cela en effet se répara. Peu après, dans une édition nouvelle de sa

_Satire_, l'épigramme qu'il m'avait décochée était remplacée par un

madrigal, mais le diable n'y perdit rien: les vers en question ne furent

pas supprimés: l'auteur, qui ne voulait point les perdre, avait

substitué à mon nom un nom de même mesure qui appartenait sans doute à

un homme moins innocent que moi envers lui.

À dater de cette rencontre, Lormian, même avant d'être mon confrère à

l'Académie où mes voeux et ma voix l'appelèrent, n'a cessé de me donner

des preuves de la plus franche amitié: la moins précieuse n'a pas été

l'envoi de sa nouvelle édition de cette _Jérusalem_, qu'il a entièrement

refaite, et qui dans son état actuel est pour la littérature italienne

ce qu'est le _Paradis perdu_ de Delille pour la littérature anglaise,

une lettre de naturalisation française. Ce bel ouvrage, que j'ai lu en

Belgique avant mon rappel, est au premier rang des consolations les plus

douces qui sont venues me chercher dans mon exil.

Un mot du _Thémistocle_ dont il s'agit ici. C'était une traduction de

celui de Métastase. Son auteur, qui se nommait Larnac, en avait fait de

nombreuses lectures; d'après l'opinion répandue avant la représentation,

c'était un chef-d'oeuvre. Son succès devait rappeler, si ce n'est

effacer, les succès les plus brillans de Voltaire. Tel était l'avis même

de Saint-Lambert qui, après avoir entendu la lecture de cette tragédie,

avait dit à l'auteur: _Abeille, faites du miel_. C'était lui annoncer un

bel avenir. La prédiction ne se réalisa pas. Bien qu'écrit avec talent,

le _Thémistocle_ n'a pas réussi, et onc on n'a vu ni miel ni cire de

cette abeille rentrée dans sa ruche pour n'en plus sortir.

Mais revenons à Lormian. Il a fait des épigrammes, et c'est un tort;

mais encore ces épigrammes plus gaies que méchantes, et qui signalent

moins des vices que des ridicules, ne portent-elles guère que sur des

objets de littérature, et ne sont-elles que des répliques. Excellent

dans ce genre d'escrime, il n'y fut vaincu par personne, pas même par le

vieux Le Brun. Ripostant avec une prestesse et une habileté singulière

aux bottes que lui portait celui-ci, il l'a blessé plusieurs fois aux

grands applaudissemens de la galerie qui estimait plus le talent de cet

éternel ferrailleur que sa personne.

Remarquons à cette occasion que le but de ces épigrammes consiste

presque toujours à dire de l'homme à qui on les adresse qu'il est un

_sot_, et à le lui dire en vers, devant le public; chose qu'en prose on

n'oserait pas se permettre avec lui dans le particulier. La _Dunciade_

de Palissot avait mis à la mode cet échange de civilités. C'est fâcheux

pour la littérature. Je crois que cela n'a pas peu contribué à ravaler

aux yeux du vulgaire la condition des gens de lettres. Le commun des

hommes que blesse leur supériorité s'est hâté de les prendre au mot:

n'est-il pas fondé, après tout, à leur refuser l'estime qu'ils ne

s'accordent pas entre eux, et à se prévaloir contre eux de leur

témoignage réciproque?

J'ai vu avec peine Legouvé s'engager à cette époque dans une guerre de

cette espèce avec Fabien Pillet qui l'avait blessé par des critiques non

moins modérées quant au fond que quant à la forme. Legouvé eut d'autant

plus tort en cela que son talent était peu propre à l'épigramme, genre

dans lequel Pillet, excellent homme aussi, s'est fait redouter.

Lormian, à qui l'on ne saurait contester de posséder au plus haut degré

le talent de la versification, ne l'a pas appliqué seulement à la

satire: ses imitations d'Ossian prouvent qu'à l'exemple de Jean-Baptiste

Rousseau, il est supérieur aussi dans le genre lyrique, car les chants

d'Ossian ont essentiellement le caractère du dithyrambe. Plus souple que

celui de Rousseau, son talent s'est appliqué avec un grand succès

encore, non seulement à l'épopée, comme on l'a dit plus haut, mais

encore à la tragédie.

Dans sa tragédie de _Joseph_, où l'on retrouve tout l'éclat de sa

versification, Lormian se montre poëte vraiment dramatique. Le rôle de

Joseph est plein de noblesse et de magnanimité; celui de Siméon est

d'une énergie qui rappelle celle de nos grands maîtres. Mais rien

n'égale le charme qu'il a répandu sur le rôle de Benjamin; charme qui se

fait si bien sentir encore à la lecture, où il n'est pas fortifié par

celui que lui prêtait le jeu et l'accent de l'inimitable actrice qui le

remplissait, Mlle Mars.

Cette tragédie abonde en vers heureux. Parmi ceux qu'on applaudissait le

plus, il s'en trouvait un pourtant qui me semblait escroquer les

_bravos_. Un détracteur de Joseph trouvant ce fils d'un pâtre

impertinent de prétendre s'allier au sang des Pharaons, au sang des

demi-dieux du Nil et de l'Euphrate: «Ne le méprisez pas tant, répondait

un admirateur de ce ministre; sa noblesse ne le cède en antiquité à

celle de qui que ce soit,

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 27 / 53 题