Les plus beaux vers de la pièce étaient accueillis avec moins
d'enthousiasme que celui-là. Si bien tourné qu'il soit, cette faveur ne
lui était pas due, parce qu'il ne porte pas sur une pensée juste. Comme
on l'analysait dans une société, au lieu d'entrer en discussion
j'improvisai en riant les quatre vers suivans, parodie non seulement de
ce vers, mais du quatrain où il se trouve encadré:
Est-il rien de plus sot, est-il rien de plus vil
Que tous vos demi-dieux de l'Euphrate et du Nil?
Mais sa noblesse, à lui, n'est pas une chimère;
_Savez-vous qu'il descend de notre premier père?_
Le trait fit rire; un journaliste le recueillit et le publia: Lormian en
rit probablement aussi; et ce qu'il y a de certain, c'est qu'il justifia
cette critique en supprimant le vers auquel ceux-ci faisaient allusion.
Un bon esprit seul était capable de ce sacrifice; un poëte habitué à
faire des vers irréprochables pouvait seul retirer de son ouvrage un
vers applaudi à tort, mais enfin applaudi.
Joseph Despaze, émule de Lormian dans la satire, avait un genre d'esprit
plus sévère, plus caustique, et, tranchons le mot, plus dur que celui de
son ami: c'était moins Horace et Boileau dont il avait fait ses modèles,
que Juvénal et Gilbert; il déchirait les gens quand Lormian ne faisait
que les égratigner. Plusieurs conservent encore les stigmates des
blessures qu'il leur a faites. Cruel dans sa justice, à plus forte
raison l'était-il dans ses injustices. Au reste, s'il était offensif, il
était brave; et très-différent de ces gens qui se cachent pour frapper
ou après avoir frappé, il n'a jamais cherché à se soustraire aux
conséquences de ses agressions, et rendait volontiers raison à ceux qui
voulaient répondre avec les armes aux atteintes que leur avait portées
sa plume. Il n'entrait en explication qu'après le combat: moins fier, il
eût évité la balle qui lui traversa la cuisse, et qui lui fut adressée
par le peintre _Dubos_.
Ce n'était pas à celui-là, mais à un peintre nommé _Dabos_ que
s'adressait le trait qui provoqua ce duel. L'imprimeur, en substituant
un U à un A, avait seul constitué le satirique en tort vis-à-vis de
Dubos qui entendait peu la plaisanterie[18]. Un mot eût expliqué la
chose, un mot eût prévenu le duel. Mais ce n'est qu'après avoir essuyé
le feu de son adversaire que Despaze a voulu dire ce mot qui pouvait lui
attirer un duel nouveau. Despaze a survécu plusieurs années à cette
blessure qui ne l'a pas guéri de son dangereux penchant; il mourut jeune
encore à Bordeaux, naturellement, je crois.
À cette époque où les passions révolutionnaires s'agitaient encore, où
tant d'ambitions déçues, où tant de ressentimens comprimés fermentaient
en secret, la satire était de mode plus que jamais. Un certain Victor
Campagne, homme sans talent, en publia plusieurs qui portaient tout à la
fois sur les moeurs et sur les lettres. Il n'y respectait ni le sexe, ni
l'âge, ni la beauté, ni la gloire, ni la vertu, ni le mérite; il ne
cherchait que le scandale, il ne l'obtint même pas: à peine parla-t-on
de lui quand il écrivait. Je ne sais pas trop pourquoi son nom s'est
trouvé dans mon écritoire.
Il n'en est pas ainsi du nom de Chénier, qui vers le même temps donna
aussi quelques satires. Il avait débuté dans ce genre par son épître
_sur la Calomnie_. Le motif le plus généreux fit de lui un poëte
satirique: j'ai dit à quelle occasion. C'est à ce sujet surtout qu'on
peut dire: _facit indignatio versum_.
Grave comme l'injure qui la provoquait, comme le ressentiment qui la
dictait, réponse à une des plus lâches calomnies qui ait été imprimée
même de nos jours, l'épître sur la calomnie se fait remarquer surtout
par l'énergie avec laquelle le poëte offensé exprime son indignation:
c'est un cri de douleur et de colère qui s'exhale d'un coeur ulcéré. La
gaieté ne pouvait se montrer dans un pareil ouvrage. La raillerie même y
est âcre et amère. Il n'en est pas ainsi des autres satires de Chénier.
Il est difficile de lire celles-là sans rire avec l'auteur qui riait en
les composant: le sarcasme y règne moins que la plaisanterie. Depuis
Voltaire on n'a rien publié dans ce genre de plus facile et de plus
piquant. La dernière surtout, _les nouveaux Saints_, est un chef-d'oeuvre
de gaieté, de malice et de goût. Telles étaient en effet les qualités
qui dominaient dans Chénier, de l'aveu de M. de Chateaubriand lui-même
dans un discours où pourtant il ne le flattait pas[19].
Ces satires en provoquèrent d'autres; cela devait être. «Oeil pour oeil et
dent pour dent», dit la loi de Moïse, loi qui n'est pas tout-à-fait
abrogée par celle de l'Évangile; heureux quand elle ne fait couler que
des flots d'encre! Aucune de ces réponses n'a survécu à l'époque qui l'a
vu naître, aucune, pas même celle de M. Léger[20], homme d'esprit, qui
de la condition de professeur à je ne sais quel collége, avait passé à
celle de Gille au Vaudeville. Cette guerre civile, non toutefois par les
formes, eut un bon résultat, en ce qu'elle ressuscita chez nous le goût
des bons vers, et remit en honneur le talent de les faire.
Ceci m'a fait sortir du lycée de Thélusson avec lequel Chénier n'avait
aucun rapport. Comme il ne tarda guère à se dissoudre, je ne sais trop
par quelle cause, allons faire visite à quelques hommes célèbres avec
lesquels les circonstances me remirent ou me mirent en relation.
Beaumarchais était rentré en France, non pas gratuitement, je crois. Il
habitait enfin la jolie maison qu'il s'était construite à l'entrée du
boulevard Saint-Antoine, retraite où il espérait finir ses jours. Il les
y finit en effet, mais moins doucement qu'il ne l'avait imaginé. J'allai
l'y visiter de temps à autre, et je ne vis rien qui ne me confirmât dans
la première opinion que j'avais prise de lui. Cet homme si terrible
quand on l'irritait, était au fait un fort bon homme. Tout aux
affections domestiques, adoré de sa famille qu'il adorait, il avait
l'air d'un vieux soldat en retraite, d'un vieux soldat qui se repose,
bien qu'il soit encore en état de reprendre les armes.
Il ne me parlait jamais de Bonaparte qu'avec enthousiasme. «Ce n'est pas
pour l'histoire, c'est pour l'épopée, me disait-il avant la campagne
d'Égypte, que travaille ce jeune homme. Il est hors du vraisemblable:
dans ses actions comme dans ses conceptions, rien que de merveilleux:
quand je lis ses relations, je crois lire un chapitre des _Mille et une
Nuits_.»
Le général me parut sensible à cet éloge quand je le lui rendis. Il
n'était pas sans prévention pourtant contre Beaumarchais. À en juger par
un article du _Mémorial de Sainte-Hélène_, il aurait dit pendant son
consulat s'être constamment refusé à employer les talens de cet homme
qui était habile en plus d'une chose, comme on sait. Ceci prouve que
Bonaparte avait des opinions arrêtées sur Beaumarchais. Mais voyons-y ce
qu'il aurait fait et non ce qu'il a fait, car il n'est arrivé au
consulat qu'au mois de novembre 1799; et Beaumarchais était mort dans le
mois de mai précédent.
Des auteurs alors en réputation, Beaumarchais était celui qui
encourageait le plus les jeunes gens. Il avait entendu la lecture de mes
_Vénitiens_, et s'était porté garant de leur réussite: c'était un grand
titre à ma reconnaissance; mais dès 1791, il s'y était fait un titre
encore plus grand.
Les intérêts politiques ne préoccupaient pas encore les esprits au point
qu'on n'accordât plus d'attention aux intérêts de la littérature. On
parlait beaucoup alors d'une pièce qui devait faire suite au _Mariage de
Figaro_, suite du _Barbier de Séville_. Chacun était curieux de
connaître la dernière partie de cette trilogie. Beaumarchais en faisait
de temps en temps des lectures; mais n'y était pas admis qui voulait.
Combien ne fus-je pas flatté d'être invité par lui à celle qui devait
avoir lieu pour les acteurs de la troupe du Marais, auxquels il s'était
déterminé à donner sa pièce qu'il avait retirée aux sociétaires du
Théâtre Français!
Ce n'est pas sans quelque solennité que se fit cette lecture. Dans un
grand salon circulaire orné partie en glaces et partie en paysages de la
plus grande dimension, et dont la moitié était occupée par des siéges
pour placer les auditeurs sur une estrade munie d'un pupitre, s'élevait
le fauteuil du lecteur. Là, comme sur un théâtre, il lut, ou plutôt il
joua son drame; car c'est jouer que de débiter une pièce en prenant
autant d'inflexions de voix différentes qu'il y a de personnages
différens dans l'action, car c'est jouer que donner à chacun de ces
personnages la pantomime qui doit les caractériser.
Je me rappelle, entre autres, la pantomime qu'il prêtait au rôle de
_Begearss_[21]; elle consistait, quand il s'embarquait dans quelque
explication délicate, à porter à son nez à plusieurs reprises, tout en
brisant ses phrases, la même prise de tabac; méthode assez conforme aux
intérêts d'un homme qui veut se ménager le temps de penser à ce qu'il
dit, et qui, pour tromper les autres, prend ses mesures pour ne pas se
tromper lui-même. Cette lecture, mêlée de digressions piquantes
qu'improvisait Beaumarchais, est la meilleure leçon que pouvaient
recevoir les acteurs qui devaient jouer la _Mère coupable_, et la
meilleure représentation qui en ait été donnée: j'en appelle à Baptiste
et à mon collègue Lemercier qui s'y trouvaient.
Arrêté en 1792, Beaumarchais eût péri dans les massacres de septembre,
sans la générosité d'un de ses ennemis personnels, sans la générosité
d'un certain Manuel, alors procureur syndic de la commune de Paris. Cela
tient du miracle; mais pouvait-il échapper à la proscription autrement
que par un miracle?
C'est pour sa _Maison d'Albe_ qu'un Romain se vit porter sur les tables
de Sylla: c'est pour sa maison du boulevard, peut-être, que Beaumarchais
se vit porter sur celles des proscripteurs de 1792. Mais n'eût-il pas eu
cette maison, il était créancier de l'État; il était aussi créancier de
plus d'un homme que sa présence importunait, et qui pouvait profiter de
l'occasion pour payer sa dette. Racontons à ce sujet un fait assez
piquant et non connu.
Un auteur à qui l'on doit une des meilleures comédies qui n'ait pas été
faite par Molière, et que pour son malheur et pour le nôtre la
révolution détourna de la culture des lettres, et jeta dans une des
factions qui usurpèrent un moment le pouvoir; un auteur qui n'était rien
moins qu'à son aise tant qu'il ne fut qu'homme de génie, dans un moment
de détresse, avait écrit à Beaumarchais qui prospérait alors, et dont il
n'était pas connu, pour le prier de prendre lecture d'une comédie qu'il
lui apportait, et de lui prêter vingt-cinq louis qu'il venait chercher
par la même occasion. Il attendait dans l'antichambre. On le fait
entrer. «Vous êtes un singulier homme, lui dit Beaumarchais, d'un ton
moitié sérieux, moitié plaisant; vous me demandez, à moi qui n'ai pas
l'honneur de vous connaître, deux services qu'on ne rend pas toujours
aux gens qu'on connaît! Vous me demandez à emprunter vingt-cinq louis,
et vous me proposez d'entendre ou de prendre lecture d'une comédie de
vous! Savez-vous, Monsieur, que cela demande réflexion? Pour en parler
plus à l'aise, dînons ensemble.» Le demandeur, qui sur l'exorde ne
s'attendait pas à cette conclusion, accepta le dîner: c'était cela de
gagné. Pendant ce dîner qu'assaisonna la conversation la plus
spirituelle, Beaumarchais témoigna à son hôte une extrême bienveillance,
et lui promit de lire la comédie; néanmoins il le laissa partir sans lui
répondre sur l'article de l'emprunt. Le pauvre diable, qui s'était
retiré assez déconcerté, ne fut pas peu surpris, en rentrant chez lui,
d'y trouver les vingt-cinq louis. Peu de jours après, le prêteur mit le
comble à son obligeance en renvoyant à l'emprunteur son manuscrit en
marge duquel il avait jeté des observations qui n'étaient pas toutes des
critiques.
Quelques années s'étaient écoulées, et l'emprunteur, qui n'avait donné
en aucune manière de ses nouvelles au prêteur, était devenu, par la
révolution, un personnage important, quand celui-ci crut devoir quitter
la France pour sauver sa liberté ou même sa vie. Résolu à se retirer en
Amérique, il était venu terminer je ne sais quelle affaire auprès d'un
des comités de gouvernement. Comme il en sortait, il rencontre sur
l'escalier, qui? son débiteur. L'ordre des choses était interverti.
Celui-ci venait dans un bon carrosse, et Beaumarchais était à pied.
«Puis-je vous jeter quelque part?» dit-il assez lestement à son
créancier. Beaumarchais monte dans la voiture, indique l'endroit où il
veut aller; et comme chemin faisant son conducteur lui parlait de tout,
excepté des vingt-cinq louis, examinant avec attention la berline dans
laquelle il s'établit bien à l'aise: «Vous avez là une belle voiture;
vous avez là de beaux chevaux; vous avez là un bel équipage; cela doit
bien vous coûter vingt-cinq louis?--Vous voilà, je crois, dans votre
chemin», dit l'autre en tirant le cordon, et en s'excusant de ne pouvoir
le mener plus loin.
Le caractère de Beaumarchais se composait, comme on le voit, de beaucoup
de malice et de beaucoup de générosité: j'en ai déjà donné la preuve
dans le premier article où j'ai parlé de lui[22].
Bon pour tout ce qui était bon, rendant à tout ce qui l'aimait affection
pour affection, il avait fait graver sur le collier de sa levrette: «_Je
m'appelle Florette, BEAUMARCHAIS m'appartient_.» N'y a-t-il pas là
autant de bonhomie que d'esprit?
Je n'ai revu Beaumarchais qu'une seule fois après la lecture des
_Vénitiens_. Il mourut subitement, dans le courant de mai 1799. Il
n'avait guère que soixante-huit ans. Sa fille, Mme de La Rue, le fit
enterrer dans le jardin de la maison qu'il s'était construite en 1789,
tout juste vis-à-vis la Bastille, qu'il eut le plaisir de voir démolir
de sa fenêtre. Un mot sur cette maison.
Rassasié de scandales et même de succès, après avoir éprouvé trente ans
toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la société, avide enfin de
jouissances paisibles, dégoûté du monde enfin, c'est au sein même de
Paris que Beaumarchais s'était fait un ermitage. Force gens croient de
bonne foi avoir renoncé au monde quand, se dispensant de l'aller
chercher, ils se bornent à le recevoir. C'est ainsi que Voltaire s'était
fait ermite. Mais ne contestons pas au génie ce privilége trop
facilement concédé à l'opulence.
Comblé aussi des dons de la fortune, Beaumarchais n'avait rien épargné
pour rendre son habitation délicieuse. Distribués avec une intelligence
particulière, décorés avec autant de grâce que de magnificence, ses
appartemens rappelaient toutefois le goût de l'homme de lettres plus que
le luxe du financier. On y voyait quelques dorures, mais c'était autour
de vastes tableaux de Verriet et de Robert: ornemens plus dignes, à mon
sens, des salons d'un riche que ces insignifiantes étoffes dont on
recommence à les habiller. Les bois les plus précieux avaient été
employés à la confection des portes et des parquets, et même de
l'escalier léger, spacieux et facile de cet édifice qui, très-modeste au
dehors, mais très-élégant au dedans, embrassait la moitié d'une cour
parfaitement ronde, et dont le centre était occupé par la belle copie du
gladiateur combattant qui ornait antérieurement les jardins de l'hôtel
Soubise.
Les grands appartemens communiquaient de plain-pied avec un jardin
construit en terrasse le long du boulevard; dessiné et planté de manière
à dissimuler les bornes du terrain qu'il occupait: rempli d'arbustes et
de plantes rares, c'était une vraie corbeille de fleurs au milieu de la
capitale. On y avait ménagé avec art des repos, soit sous des voûtes de
verdure où l'on oubliait Paris, soit dans de jolies fabriques où on le
retrouvait en perspective. D'espace en espace, le promeneur y
rencontrait aussi des monumens ingénieux ou touchans. Celui-ci était un
temple à Comus, ainsi que l'annonçaient en style macaronique les vers
inscrits sur le fronton de l'édifice; celui-là, un temple à Voltaire, à
ce génie qui régit encore le monde par ses écrits, comme l'indiquait
certaine girouette surmontée d'une plume qui, plantée dans un globe
terrestre, le faisait tourner à tout vent; cet autre était un cénotaphe
élevé à la mémoire d'un homme rare, d'un juge incorruptible, d'un
criminaliste philantrope, d'un vrai magistrat, du président Dupaty.
Au sein de ce bocage que dominaient quelques arbres forestiers, on
n'avait pas oublié non plus de creuser un petit lac; mais comme le
ridicule se glisse partout, là, par un excès de recherche, au milieu de
poissons venus de la Chine, nageaient des grenouilles dérobées à la mare
d'Auteuil, et dont les concerts, mêlés aux cris des pierrots attirés par
le grain qu'on leur prodiguait, complétaient l'illusion pour quelques
badauds, admirateurs passionnés de la nature champêtre dont ils ne
connaissent que des parodies.
Ce jardin communiquait au boulevard par une route souterraine où les
voitures pouvaient circuler, et dans laquelle on entrait par une large
arcade au-dessus de laquelle se lisait cette inscription:
Ce petit jardin fut planté
L'an premier de la liberté.
Ô fragilité des choses humaines! Les monumens ne durent pas toujours
plus que les institutions. Le jardin de Beaumarchais a disparu comme la
liberté de la naissance de laquelle datait la sienne.
Mais, ressuscitée aujourd'hui, cette liberté est sortie de ses ruines.
La maison de Beaumarchais sortira-t-elle jamais des siennes? À peine son
propriétaire a-t-il joui de l'asile qu'il s'était si dispendieusement
préparé.
Sa maison ne lui valut guère que les persécutions qui pendant dix ans se
sont attachées aux gens riches.
Installé dans son nouveau domicile en 1791, Beaumarchais fut obligé de
l'abandonner en 1792. Dénoncé, incarcéré, pillé, il n'échappa à la mort
qu'en se résignant à l'exil; enfin il n'habita tranquillement cet asile,
où il vint mourir, que pendant le peu d'années que ses cendres y ont
reposé.
Ce riant asile est aujourd'hui au niveau du sol. Des fouilles profondes
ont bouleversé les bosquets fleuris. On dirait qu'un torrent a passé
par-là; on se tromperait pourtant. Une main bienfaisante a creusé ce lit
au canal qui va rejoindre la Seine et ouvre au commerce une
communication plus courte avec la capitale. On peut se consoler de cette
destruction en songeant que ses débris ont servi à la confection d'un
travail commandé par l'utilité publique.
Quelques réflexions cependant sur ces constructions à la durée
desquelles les puissans et les riches semblent recommander leur mémoire.
Une belle action, une belle page sont des monumens encore plus solides.
C'est quand il consacrait à des actes de bienfaisance le produit des
ouvrages créés par son génie, que Beaumarchais bâtissait pour la
postérité. C'est quand il a composé, sans imiter Molière, les comédies
les plus originales qui aient été faites depuis Molière, que
Beaumarchais s'assurait l'immortalité. Il aurait pu mettre sur la porte
de sa maison, en parlant de tout autre chose que de sa maison: _Exegi
monumentum ære perennius_.
Si Beaumarchais, ainsi que je l'ai dit, ne parlait pas sans admiration
de Bonaparte qu'il comprenait, il n'en était pas ainsi de l'abbé
Morellet qui ne l'a jamais compris. Les conceptions de ce grand homme
n'étaient pour cette tête froide qu'un objet d'étonnement. «Que va faire
là-bas, ce fou?» me disait-il à propos de l'expédition d'Égypte. À ces
mots qui me semblaient articulés par une tête de bois, je ne sus que
répondre. C'est en 1799 que je fis connaissance avec ce philosophe
tonsuré, chez M. Roederer.
Je me trouvai là plusieurs fois aussi avec Mercier, l'auteur du _Tableau
de Paris_, Mercier, auteur de tant de drames, Mercier, auteur de
certaines théories dont on se moquait beaucoup alors, et que depuis on a
mises en pratique, en exagérant leur extravagance. Malgré la confiance
avec laquelle il les débitait, il était loin de croire qu'il deviendrait
jamais chef d'école. Il ne se formalisait en aucune façon des
plaisanteries que lui attirait le développement de ses doctrines; mais
loin de se rendre aux argumens dont l'accablaient les défenseurs de
notre gloire dramatique: «Si j'étais maître, me disait-il, je ferais
bâtir un grand théâtre sur le fronton duquel on lirait en lettres d'or:
_Ici on ne joue ni Racine, ni Corneille, ni Voltaire_. Cette inscription
conviendrait tout-à-fait aujourd'hui au Théâtre Français, si elle n'eût
pas été terminée par ce trait: _Ici on ne joue que Molière_. Nos
comédiens ordinaires daignent jouer quelquefois encore du Molière, mais
c'est de telle manière qu'on ne peut pas trop les accuser de vouloir
prolonger son règne.
J'ai beaucoup de traits caractéristiques à raconter sur cet homme chez
qui la raison est trop souvent alliée à la bouffonnerie, mais qui avait
souvent autant de raison que d'esprit. J'y reviendrai.