IV.

Pleurs de reproche et de plaisir,

Baignez les yeux de mon amie;

Baignez ma paupière attendrie,

Pleurs de joie et de repentir;

Et tous deux, après tant d'alarmes,

Rendons encor grâce à l'amour.

Heureux ceux à qui le retour

Ne doit pas coûter d'autres larmes!

Sortant de ce bois, comme je traversais la plaine où serpente la

Bormida, théâtre de gloire que deux ans plus tard consacra la victoire

de Marengo, passe une voiture de poste: dedans étaient plusieurs

militaires. L'un d'eux, en me saluant, m'appelle par mon nom. Je cours à

la portière, je reconnais le général Brune[16]. Sa position s'était bien

améliorée depuis notre dernière rencontre. Après avoir remplacé Masséna

dans le commandement d'une division, il avait été nommé général en chef

de l'armée d'Helvétie et puis de l'armée de Lombardie: aussi n'avait-il

plus cet air modeste que j'avais d'abord admiré en lui: son visage

rayonnait de satisfaction, de prospérité et de vanité peut-être.

«Eh bien! me dit-il d'un ton goguenard, vous avez donc laissé prendre

votre frégate?--Moi! général, qu'y pouvais-je?--Vous, je veux dire le

capitaine.--Le capitaine a eu affaire à plus fort que lui: son équipage

était détestable.--Soit; mais il s'est rendu.--Il a été pris.--Et

Baraguey-d'Hilliers a permis cela!--Baraguey-d'Hilliers n'avait pas

d'ordres à donner sur le vaisseau; il n'y était que passager comme

moi.--Il pouvait donner l'ordre de faire sauter le vaisseau: le bel

exemple pour nos marins!--Il est heureux, général, qu'il vous ait

réservé l'honneur de donner cet exemple-là, et en mon absence.»

Sur ce, il se mit à rire, et me faisant un salut plein de grâce et de

dignité, il continua sa route.

Ce propos justifia mes conjectures sur le préjudice que les ennemis de

Baraguey-d'Hilliers pouvaient lui porter en altérant les faits. Dès lors

sa position et celle de Bourdé, sur qui la responsabilité de l'événement

tombait bien plus directement, commença fort à m'inquiéter. L'orgueil

des gouvernemens, en pareil cas, n'est que trop porté à changer le

malheur en crime. Je crus donc qu'il était de mon devoir, non seulement

d'ami mais d'honnête homme, d'éclairer le gouvernement sur des faits qui

s'étaient passés sous mes yeux, et de prévenir par un récit véridique

les rapports mensongers qu'on pourrait lui faire de l'action dans

laquelle notre frégate avait succombé. En conséquence, je rédigeai dans

ma tête, sur cet événement, une lettre qu'à mon arrivée à Turin

j'adressai au citoyen Talleyrand, le seul des ministres républicains

avec lequel j'eusse quelque rapport[17].

Je comptais ne passer que vingt-quatre heures à Turin; telle était la

convention faite avec notre Automédon, mais il ne la tint pas. Pour le

voiturin, en Italie, les voyageurs ne sont qu'un objet de commerce: il

en trafique comme un habitué de paroisse trafique de ses messes; le

nôtre nous vendit à un spéculateur de son espèce qui retournait à Lyon,

et se chargea de son marché tout en prenant ses aises.

J'employai les trois jours que dura cette négociation à parcourir la

ville et ses environs. Je n'oubliai pas le spectacle, comme on pense. À

Turin, pour le moment, il n'y avait pas plus d'opéra qu'à Gênes, mais le

théâtre était occupé du moins par une troupe tragique assez bonne. Grâce

à l'obligeance du citoyen Cicognara, ambassadeur de la république

cisalpine, dans la loge duquel je trouvai une place, j'assistai à une

représentation de la _Mérope_ d'Alfiéri. Cette tragédie ne fut pas mal

jouée. J'eus souvent occasion d'applaudir les acteurs, et je n'aurais

pas la moindre occasion d'en gloser, si au dénoûment, qui se passe sur

la scène, on n'avait pas introduit une vache de carton ou d'osier,

Qui de fleurs couronnée,

se plaça entre Mérope et Polyphonie dans le temple où

L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée.

Admirable dans le récit de Voltaire, cette catastrophe mise en action

n'était que risible.

Pour rentrer en France, je traversai encore une fois le Mont-Cénis,

vieille connaissance à qui l'été avait donné une nouvelle physionomie.

Les montagnes, le plateau, les vallées, tout avait changé d'aspect sur

ces sommets reconquis par le printemps; la verdure y remplaçait la glace

qui s'écoulait en cascades bruyantes; les pentes des rochers et leurs

cimes étaient revêtues et couronnées de rhododendrons à fleurs roses,

sous lesquels disparaissait leur aridité. Rien de plus riant que ces

sites naguère si âpres. Cette plaine que j'avais vue recouverte de neige

dans son immense étendue, et du sein de laquelle s'élevaient aujourd'hui

des fleurs d'un éclat et d'un parfum admirables, un ciel plus doux en

avait fait une prairie délicieuse, une prairie qui se déployait autour

d'un lac dont nul indice ne m'avait antérieurement révélé l'existence,

vaste miroir créé là comme par enchantement pour réfléchir dans ses eaux

limpides l'azur d'un ciel dont aucun nuage n'altérait la pureté. Quel

plaisir j'éprouvais, en foulant ces moelleux tapis, à reporter mes

regards vers le même horizon qui les avait tant attristés! quel plaisir

j'avais à respirer l'air suave et léger qui régnait dans ces régions où

je me sentais plus léger moi-même, et que je ne croyais pas pouvoir

traverser assez lentement, moi qui deux fois avais cru ne pas pouvoir

les traverser assez vite!

Ces sensations si douces, nées des tableaux que la nature développait

sous mes yeux et de ceux que me représentaient mes souvenirs, je les

éprouvai aussi en traversant la Savoie; rajeunie par la belle saison, la

verdure des sapins me semblait presque aussi gaie que celle des

tilleuls; je ne trouvais plus que le frais là où je n'avais trouvé que

le froid, et tandis que partout ailleurs l'été desséchait, dévorait

tout, je jouissais doublement du printemps dans ces lieux où je n'avais

jusqu'alors rencontré que l'hiver. Bramant, qui m'avait tant effrayé, me

souriait presque; Aiguebelle enfin justifiait son nom par la pureté de

ses eaux: je ne crois pas être monté une seule fois en voiture depuis

Suze jusqu'à Chambéri.

De cette ville où nous couchâmes, j'allai faire un pèlerinage _aux

Charmettes_, séjour assez maussade, dont l'amour fit un paradis. Comme

l'intérêt qui m'y conduisait est moins fécond en illusion que celui qui

y retint Jean-Jacques, je vis cette bicoque avec plus de curiosité que

d'admiration; et j'en partis persuadé que c'est moins aux beautés qui

leur sont propres qu'à nos propres affections que tant d'habitations

doivent leur charme.

Là comme à l'ermitage de Montmorency, là comme dans tous les lieux où

résida un homme illustre, chacun se croit obligé d'exprimer en vers ou

en prose les sentimens dont il est saisi. Dans le salon, le parquet de

la glace est chargé de tributs de cette espèce exprimant tous la même

idée sur le génie de Rousseau, et prouvant tous qu'il en est du génie et

de l'esprit comme de l'argent qu'on apprécie très-bien sans le posséder.

Moi aussi j'y griffonnai quelques vers, que je n'ai pas tout-à-fait

oubliés. Si on conclut de là que c'est par modestie que je ne les

transcris pas ici, on se trompe.

Ce n'est qu'après être sorti des Alpes que je commençai à voyager;

jusqu'au pont de Beauvoisin je n'avais fait que me promener. Impatient

d'arriver, là je montai en voiture. Je ne sais si les chevaux marchaient

ou trottaient, mais la route me parut si longue ou leur allure était si

lente, que les laissant à l'auberge où nous avions passé la dernière

nuit, et m'en remettant au conducteur du soin de mon bagage, je repris

ma course à pied vers Lyon où j'arrivai bien avant lui, quoiqu'il me

restât un assez long bout de chemin à faire et que la chaleur fût

grande; mais qu'était-ce comparativement à la chaleur de Malte!

Je restai à Lyon peu de jours que je passai avec la famille au milieu de

laquelle j'avais achevé mes _Vénitiens_. J'y serais resté plus

long-temps, si elle eût été entièrement réunie. Cette famille,

incomplète pour moi, s'était pourtant augmentée par la naissance de

cette petite fille que j'avais nommée _Blanche_, par pressentiment:

jamais pressentiment ne fut mieux justifié.

Je me remis bientôt en route pour Paris où j'arrivai vers la fin de

juillet: le bonheur que j'y retrouvai ne me permit pas de songer à la

fortune avec laquelle je venais de faire divorce.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 26 / 53 题