CHAPITRE II.

Fête donnée par le citoyen Talleyrand, ministre du Directoire, au

général Bonaparte.--Mme de Staël.--Dîner chez le directeur

Barras.--_Macbeth_.--Préparatifs pour l'expédition d'Égypte.--Poëtes,

artistes, gens de lettres enrôlés.--Denon, Parceval, etc.--Anecdotes.

En juin 1789, me promenant à Versailles autour de la pièce d'eau dite

_des Suisses_, j'avais remarqué un personnage qui solitairement et

philosophiquement couché sous un arbre, _lentus in ombrâ_, paraissait

plongé dans la méditation et plus occupé de ses idées que des idées

d'autrui, bien qu'il eût un livre à la main. Sa figure, qui n'était pas

sans charmes, m'avait frappé moins toutefois par ses agrémens que par

son expression, que par un certain mélange de nonchalance et de

malignité qui lui donnait un caractère particulier, celui d'une tête

d'ange animée de l'esprit d'un diable; c'était évidemment celle d'un

homme à la mode, d'un homme plus habitué à occuper les autres qu'à

s'occuper des autres, d'un homme, malgré sa jeunesse, déjà rassasié des

plaisirs de ce monde. Cette figure-là je l'aurais prêtée à un premier

page ou à un colonel en faveur, si la coiffure et le rabat ne m'eussent

dit qu'elle appartenait à un ecclésiastique, et si la croix pectorale ne

m'eût prouvé que cet ecclésiastique était un prélat. «C'est, me dis-je,

quelque premier aumônier qui vient digérer ici entre la messe et les

vêpres», et je passai outre.

Une année s'était écoulée sans que j'eusse rencontré de nouveau cet

homme de Dieu, et cette année est celle pendant laquelle s'est accomplie

la première période de la révolution. Le 14 juillet 1790, comme cinq

cent mille curieux qui garnissaient les talus du Champ-de-Mars,

j'assistais à la messe qui se célébrait en plein vent, à l'occasion de

la fédération, quand sur un monticule élevé au centre de cette vaste

arène, à l'autel où le divin sacrifice devait se consommer au milieu des

soldats et des lévites, la chape sur le dos, la mitre en tête, la crosse

à la main, s'avance non du pas le plus ferme, mais avec la plus ferme

contenance, un évêque qui répand, avec une prodigalité toute

patriotique, des flots d'eau bénite et de bénédictions sur le peuple,

sur l'armée et aussi sur la cour.

«C'est l'abbé de Périgord, c'est l'abbé de Talleyrand, c'est l'évêque

d'Autun», disait-on. Quel fut mon étonnement de reconnaître, dans ce

pontife de la révolution, mon prélat de Versailles! Depuis une année

j'avais beaucoup entendu parler de l'évêque d'Autun. Sa physionomie

m'expliqua sa conduite, et sa conduite m'expliqua sa physionomie. Chez

qui que ce soit, jamais le moral et le physique ne se sont mieux

accordés.

Je n'avais vu M. de Talleyrand que de très-loin. Je le vis de plus près

enfin quand il revint en France où il fut rappelé en 1796 sur la

proposition de Chénier, par un décret spécial de la Convention. Peu

après son retour, sans condition encore, comme il avait quelque loisir,

il vint passer vingt-quatre heures à Saint-Leu, chez Mme de La Tour où

je me trouvais. Il fut, comme on l'imagine, l'objet de toute mon

attention. Je croyais, à parler franchement, qu'il ne m'accorderait

qu'une très-faible partie de la sienne. Il en fut autrement. Déterminé

ce jour-là à plaire à tout le monde, ou peut-être prévenu en ma faveur

par une femme aimable avec laquelle il avait fait ce petit voyage, il me

traita avec une bienveillance à laquelle je me laissai prendre. J'y

répondis par l'abandon le plus complet, et m'amusai fort pendant toute

cette soirée, où tout en riant je lui gagnai quelque argent, ce dont il

peut se souvenir, car alors il n'était guère plus riche que je ne

l'étais à mon retour de l'exil où il m'a fait envoyer en 1815[2]. On

s'étonnera peut-être qu'il se soit laissé battre par moi toute une

soirée, mais c'était à un jeu de hasard, et non à un jeu de finesse.

Je n'imaginais pas alors que ce prélat rentrât jamais dans les affaires

publiques, et qu'il pût raccommoder sa fortune autrement que par des

spéculations de bourse, que ce ci-devant agent du clergé entendait aussi

bien que le plus délié des agens de change. L'apôtre de la constitution

de 1791 ne me paraissait pas pouvoir devenir celui de la constitution de

l'an III. Je me trompais. Quand je revins d'Italie, le citoyen

Talleyrand était ministre. Le 18 fructidor et l'active amitié de Mme de

Staël l'avaient porté à la place de Charles Lacroix.

Il était donc ministre du Directoire quand je me retrouvai avec lui chez

le général Bonaparte. La bienveillance qu'on m'y témoignait fortifia

sans doute celle qu'il semblait me porter, mais qui n'allait cependant

pas jusqu'à la confiance. La conversation brisée qu'il eut avec moi ne

roula guère que sur des intérêts de littérature; il me parla de

plusieurs écrivains, et particulièrement de Champfort. Je fus assez

surpris de ne pas lui voir adopter vivement les éloges que je donnais à

cet académicien dont l'esprit et les talens lui avaient été plus d'une

fois utiles, ce que je savais de Champfort lui-même, qui s'applaudissait

d'avoir trouvé dans l'évêque d'Autun un organe par lequel il pouvait

faire proclamer à la tribune ses propres opinions.

Ce ministre venait ce soir-là inviter le général à une fête qu'il lui

préparait à l'hôtel des relations extérieures, et le prier d'en

déterminer le jour. Il pria aussi Mme Bonaparte de vouloir bien lui

donner la liste des personnes qu'elle désirait faire inviter. J'y fus

probablement porté, car le lendemain je reçus une invitation.

Cette fête, où l'élite de la société de Paris était réunie, se composa,

comme toutes les fêtes, d'un bal et d'un souper: je n'en aurais pas

parlé, si elle n'avait pas donné lieu à un incident assez piquant pour

qu'on en tienne note.

Le général chez qui j'avais dîné m'avait amené avec lui. En entrant

dans, la salle de bal: «Donnez-moi votre bras», me dit-il en s'emparant

en effet de mon bras. Puis, jugeant à mon regard que cette exigence

m'étonnait: «Je vois là, ajouta-t-il, nombre d'importuns tout prêts à

m'assaillir; tant que nous serons ensemble, ils n'oseront pas entamer

une conversation qui interromprait la nôtre. Faisons un tour dans la

salle; vous me ferez connaître les masques; car vous connaissez tout le

monde, vous.»

Ce n'était certes pas par désobligeance que j'avais pensé d'abord à me

tenir à l'écart. Je craignais, à parler franchement, qu'on ne m'accusât

de quelque fatuité, si je m'attachais aux pas d'un homme qui seul avait

le droit d'attirer l'attention, et qu'on ne m'attribuât la prétention de

vouloir briller de son reflet. À sa réquisition mes scrupules

s'évanouirent pourtant. Me voilà donc circulant avec lui bras dessus,

bras dessous au milieu des danseurs, des curieux et des envieux, j'en

devais rencontrer aussi. Malgré cette précaution, la foule se groupa

bientôt autour de nous, et les gens dont le général voulait se garder

furent justement ceux dont il devint aussitôt la proie.

Le voyant cerné par eux, et la conversation s'étant engagée malgré lui,

comme il avait lâché mon bras, je profitai de ma liberté, non pour me

promener dans le bal, mais pour m'asseoir. Je me mis sur une banquette

placée dans la première pièce entre les deux fenêtres. À peine étais-je

là, que Mme de Staël vint s'asseoir à côté de moi.

Je connaissais peu cette dame. Sur le désir qu'elle en avait témoigné,

je m'étais laissé conduire chez elle par Regnauld avant mon voyage

d'Italie, mais je n'y étais pas retourné, bien que j'y eusse été

encouragé par l'accueil que j'avais reçu d'elle, par ses invitations, et

que j'attachasse à ses prévenances tout le prix qu'on y pouvait mettre.

«On ne peut pas aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me

présentiez à lui.» D'après la confidence qu'il venait de me faire, et

certaines préventions que je lui connaissais contre cette dame dont il

redoutait l'esprit dominateur, craignant qu'elle n'éprouvât quelque

rebuffade, je tâchai de la distraire de cette résolution, sans cependant

m'expliquer. Il n'y eut pas moyen. S'emparant de moi, elle me mène droit

au général, à travers le cercle qui l'environnait, et qui s'écarte ou

plutôt qu'elle écarte. Forcé de faire ce qu'elle désirait, et voulant

toutefois décliner la responsabilité dont un regard très-significatif me

grevait déjà: «Mme de Staël, dis-je, prétend avoir besoin auprès de vous

d'une autre recommandation que son nom, et veut que je vous la présente.

Permettez-moi, général, de lui obéir.»

Le cercle se resserre alors autour de nous, chacun étant curieux

d'entendre la conversation qui allait s'engager entre deux pareils

interlocuteurs: on croyait voir Talestris avec Alexandre, ou la reine de

Saba avec Salomon. Mme de Staël accabla d'abord de complimens assez

emphatiques Bonaparte, qui y répondit par des propos assez froids, mais

très-polis: une autre personne n'eût pas été plus avant. Sans faire

attention à la contrariété qui se manifestait dans ses traits et dans

son accent, Mme de Staël, déterminée à engager une discussion en règle,

le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre

qu'il est pour elle le premier des hommes: «Général, lui dit-elle,

quelle est la femme que vous aimeriez le plus?--La mienne.--C'est tout

simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus?--Celle qui

sait le mieux s'occuper de son ménage.--Je le conçois encore. Mais enfin

quelle serait pour vous la première des femmes?--Celle qui fait le plus

d'enfans, Madame.» Et il se retira en la laissant au milieu d'un cercle

plus égayé qu'elle de cette boutade.

Toute déconcertée d'un résultat qui répondait si mal à son attente:

«Votre grand homme, me dit-elle, est un homme bien singulier!»

La singularité de cette scène est expliquée par celle des personnages.

D'après le caractère connu de Mme de Staël, et l'influence fondée ou non

qu'on lui attribuait dans l'affaire de fructidor, Bonaparte crut qu'elle

se rapprochait de lui pour l'admirer moins que pour le dominer, et

qu'elle le flattait comme on flatte, comme on caresse un cheval pour le

monter. Jaloux alors de son indépendance comme il le fut depuis de son

autorité, il se hâta d'écarter par une ruade cette indiscrète amazone

qui, remise de son désappointement, revint pourtant depuis à la charge,

et finit par recevoir une atteinte un peu plus rude. La manie de Mme de

Staël était de gouverner tout le monde, et celle de Bonaparte de n'être

gouverné par personne. _Inde iræ_.

Telle est l'histoire exacte de cette entrevue dont on a tant parlé. Si

Mme de Staël avait eu autant de jugement que d'esprit, elle s'en serait

tenue à cette expérience. Mais, en matière de conduite du moins, le

jugement n'était pas sa qualité dominante.

Amusante pour ceux qui furent témoins de cet incident, la fête fut

charmante pour tout le monde. Le nom de Bonaparte proclamé par toutes

les bouches, l'était aussi par l'orchestre. Une contredanse qui portait

son nom fut exécutée pour la première fois dans ce bal, et devint dès

lors la contredanse favorite dans tous les bals, à la guinguette comme

dans les salons.

La danse fut interrompue par un banquet splendide pendant lequel Lays,

le Tyrtée de l'époque, chanta des couplets fort spirituels composés pour

le héros de la fête par les Pindares du Vaudeville. En célébrant ses

exploits passés, on célébrait aussi les exploits futurs dont ils étaient

le pronostic, et le succès de la grande expédition dont les apprêts

occupaient l'attention de toute l'Europe. Un trait qui terminait un

impromptu fait par le trio sur ce sujet, fut surtout fort applaudi. Je

n'en ai pas retenu les vers, mais en voici le sens: «Pour celui qui a

fait signer la paix à l'Autriche sous les murs de Vienne, aller mettre

au-delà du détroit l'Angleterre à la raison, _ce n'est pas la mer à

boire_.» Jamais Bonaparte ne fut plus loué et moins flatté; il était

évident que ces éloges gratuits ne s'adressaient qu'au grand homme.

Le Directoire ne voyait pas sans dépit cet enthousiasme qui se

manifestait partout où le général se montrait, et même se cachait. Je

fus témoin un jour d'une des plus vives explosions de ce sentiment:

voici à quelle occasion.

Mme Vestris, d'ennuyeuse mémoire, devait prendre ce jour-là congé du

public, congé absolu, et la représentation avait lieu, je ne sais

pourquoi, au théâtre Favart. Comme on remettait pour elle au répertoire

le _Macbeth_ de Ducis, le général avait fait retenir une loge, loge aux

secondes, les loges du rez-de-chaussée où il se tenait pour l'ordinaire

étant toutes louées. Cette loge était en face et découverte, ce qui le

contrariait. Il se résigna pourtant. Aussitôt après le dîner, qui n'eut

pas lieu chez lui par suite d'un contre-temps que j'expliquerai plus

bas, il nous emmène Ducis et moi avec sa femme. Il croyait, en arrivant

pendant le brouhaha qui précède les spectacles extraordinaires, échapper

à l'attention publique. Pas du tout. Mme Bonaparte entre, on la

reconnaît, on l'applaudit. Les applaudissemens redoublèrent dès qu'on

l'aperçut lui-même à la porte de la loge. Mais ils devinrent plus vifs

que jamais, quand, contraignant le bonhomme Ducis à prendre place sur le

devant, il se tint modestement derrière ce patriarche de la littérature

de l'époque, quoiqu'il y eût place aussi là pour lui. On vit avec

transport cet éclatant hommage qu'un homme si jeune et si grand rendait

à la vieillesse et au génie; on voyait avec plaisir aussi qu'il aimait

mieux mériter les applaudissemens que les recevoir.

C'est chez Barras que nous avions dîné. Pour refuser une invitation

qu'il en avait reçue, après nous avoir invités lui-même, le général

s'était en vain prévalu de ce fait: «Amenez-moi votre monde», lui avait

répondu Barras, et il m'avait entraîné chez Barras, malgré ma

répugnance. «C'est parce que vous avez à vous plaindre de lui, me

dit-il, que je veux qu'il vous voie avec moi.»

Arrivés au Luxembourg: «Vous m'avez autorisé à vous amener les amis que

j'attendais aujourd'hui, lui dit-il en me tenant par la main; en voilà

un que je vous présente.--Vous me présentez là une vieille

connaissance», répondit Barras, qui fut ce jour-là plus aimable pour moi

qu'il ne l'avait jamais été, ou plutôt aimable avec moi pour la première

fois, et pour la dernière aussi, car onc ne l'ai revu depuis.

Un incident assez piquant assaisonna pour moi ce dîner qui, jusque-là,

m'avait peu amusé. Le général, qui était au fait d'une intrigue à

laquelle la politique n'avait aucune part, et dans laquelle j'avais été

quelque peu dupe, ne fit que persifler à ce sujet une dame dont le

crédit le contrariait, et près de qui on l'avait placé. Puis, se levant

de table à l'heure qu'il avait déterminée, il demanda sa voiture. «Je

vous laisse avec ces Messieurs, et j'emmène ceux-ci», dit-il à

l'amphitryon, en prenant le bras de Ducis et le mien. Au fait, il avait

quelquefois des façons singulières.

Le séjour d'un pareil homme à Paris devait fatiguer le gouvernement:

aussi le gouvernement ne reculait-il devant aucun sacrifice pour s'en

débarrasser. La descente en Angleterre ayant été reconnue impossible

dans les circonstances, on en revint à l'expédition d'Égypte dont

Bonaparte avait eu l'idée avant son retour d'Italie, et à laquelle les

préparatifs déjà faits pouvaient s'appliquer.

Un bruit se répandit alors qu'indépendamment de la descente en

Angleterre, on ferait une expédition dans le Levant, expédition tout à

la fois scientifique et militaire dont la Grèce serait le théâtre et

Corfou le centre.

On engageait sous ce prétexte les savans et les artistes que le général

désignait comme propres à concourir au succès de ses projets de

colonisation.

J'entendais parler depuis quelque temps de cette expédition que

Bonaparte devait conduire et dont il ne me parlait pas, et je regardais

ce bruit comme dénué de fondement, quand Langlès l'orientaliste me

demanda un rendez-vous pour affaire pressée. «Tirez-moi d'embarras, me

dit-il, je m'adresse à vous en toute confiance, quoique je n'aie pas

l'honneur d'être connu de vous. J'ai reçu du gouvernement une lettre par

laquelle on m'annonce que comme versé dans la connaissance des langues

orientales, je suis mis à la disposition du général Bonaparte qui me

donnera des instructions ultérieures. J'ignore ce qu'il veut faire de

moi. Je lui suis dévoué, mais je ne puis quitter Paris; j'ai des devoirs

à remplir ici, et comme conservateur de la Bibliothèque Nationale, et

comme professeur d'arabe, de turc, de persan, de syriaque, de chinois,

de sanscrit et de mantchou (Langlès savait toutes les langues qu'on

parlait à la tour de Babel); cela m'impose des devoirs, ainsi que je

l'ai représenté au général. Veuillez faire en sorte qu'il me permette de

les remplir.»

Je me chargeai de la négociation, et ce ne fut pas sans peine que je

réussis à soustraire le professeur de turc, d'arabe, de persan, de

chinois, de sanscrit et de mantchou à la réquisition dont le général le

prétendait passible. «C'est justement parce qu'il est salarié par

l'État, disait-il, qu'il est à la disposition de l'État.» Il ne voulut

pas se départir de ce principe: Langlès, de son côté, ne voulut pas

quitter Paris. Il y resta, mais jamais Bonaparte ne le lui a pardonné.

C'est au refus de Langlès que Jaubert, présenté par Bonaparte pour

remplacer celui-ci comme interprète de l'armée d'Orient, a dû sa

fortune. En cela aussi se manifesta la fortune de Bonaparte; car il y

avait bien autrement de capacité et de courage dans Jaubert que dans

Langlès, tout brave qu'était ce savant, qui avant la révolution avait

été sous-lieutenant dans un régiment de milice.

Cette médiation amena tout naturellement le général à s'expliquer sur la

mission dont il voulait charger Langlès. «Au printemps, me dit-il, nous

ferons parler de nous: vous serez des nôtres. Mais je désirerais

emmener, indépendamment de vous, un poëte, un compositeur de musique et

un chanteur; trouvez-moi cela. Proposez la chose à Ducis, à Méhul et à

Lays. Voilà les gens qui me conviendraient; ils seront en rapport intime

avec moi; ils recevront 6000 fr. de traitement pendant tout le temps que

durera l'expédition, et cela indépendamment des traitemens attachés aux

places qu'ils pourraient avoir et qu'ils reprendraient à leur

retour.--Mais où les mènerez-vous, général?--Où j'irai. Je m'expliquerai

là-dessus quand le temps sera venu: en attendant, qu'ils se fient à mon

étoile.»

Me voilà donc recruteur en pied, pour une expédition dont j'ignorais le

but. Mes négociations n'eurent pas d'abord un grand succès. Ducis, hardi

dans la pensée, n'était rien moins qu'aventureux dans ses actions. Il

s'excusa sur son âge; Méhul sur les devoirs qu'il avait à remplir; Lays

sur ce qu'il pouvait gagner un rhume. Quand je rendis compte de cela au

général: «Au fait, me dit-il, Ducis est un peu vieux; un long voyage,

une longue absence, tout cela doit l'effrayer, il nous faut quelqu'un de

jeune; Méhul tient à son Conservatoire, et plus encore à son théâtre,

sans doute; c'est tout simple, là sont ses moyens de gloire. Qu'il nous

compose quelques marches militaires! son génie sera avec nous, cela nous

suffira. Toutes réflexions faites, un musicien fort sur l'exécution nous

conviendrait mieux qu'un compositeur. Quant à Lays, je suis fâché qu'il

ne veuille pas nous suivre, c'eût été notre Ossian; il nous en faut un,

il nous faut un barde, qui dans le besoin chante à la tête des colonnes.

Sa voix eût été d'un si bon effet sur le soldat! personne, sous ce

rapport, ne me convenait mieux que lui. Tâchez de me trouver un chanteur

de son genre, si ce n'est de son talent.»

Cette fois, je fus moins malheureux. Lemercier, à qui je m'adressai,

accueillit ma proposition de la manière la plus gracieuse; Rigel, habile

professeur de piano, à qui Méhul m'avait renvoyé, accepta mes offres

avec le même empressement; et Villoteau, qui doublait Lays à l'Opéra, et

que j'abordai au moment où il dépouillait le costume de Panurge, ne se

fit pas prier pour remplacer son chef d'emploi dans un rôle plus

honorable encore que celui qu'il venait de remplir; «heureux et fier, me

disait-il, de faire partie d'une expédition pour laquelle son

imagination était déjà montée, et que Bonaparte, à l'instar de Jason,

composait de héros et de virtuoses.»

«C'est bon, me dit le général, quand je lui annonçai que Lemercier

remplacerait Ducis; vous ne pouviez pas mieux choisir. Parmi les gens de

lettres, il n'y en a pas dont la conversation me soit plus agréable:

cela rehausse encore le prix du talent. Quant aux deux musiciens, je ne

connais ni l'un ni l'autre, je m'en rapporte à vous. Laissez-moi leurs

noms et leurs adresses, on leur écrira. À propos, il faut que vous me

fassiez encore une commission. J'emporte avec moi une bibliothèque de

campagne. Le choix des livres de science qui doivent y entrer est fait;

j'ai même désigné déjà les livres d'histoire qui en feront partie.

Choisissez des livres de littérature pour la compléter; mais ne les

prenez que dans le format in-12 et au-dessous, nous avons si peu de

place: vous vous entendrez sur cet article avec Magimel à qui vous

donnerez votre liste.»

Cette commission me fut d'autant plus agréable qu'en la remplissant je

travaillais pour moi. Je composai cette bibliothèque littéraire comme

j'aurais composé la mienne; et malgré mes instructions, y faisant entrer

des in-8°, j'y plaçai, indépendamment de nos classiques, le Théâtre des

Grecs, l'Iliade, l'Odyssée, Shakespeare, Rabelais, Montaigne, Rousseau

et l'élite de nos moralistes et de nos romanciers.

Au bout de quelques jours: «Il nous faut un autre poëte, me dit le

général. Lemercier ne vient pas avec nous, sa famille s'oppose à son

départ: trouvez-moi quelqu'un.»

À parler franchement, je ne savais trop à qui m'adresser. Parmi les

hommes d'un talent supérieur, en trouver un qui se déterminât à courir

les aventures! Legouvé n'était pas de caractère à cela. Je m'en allai

donc cherchant un poëte de rue en rue, de porte en porte, quand le

hasard me fait rencontrer sur le boulevard Saint-Denis deux amis intimes

de Lemercier, Sourdeau de Saint-Émond, et Parceval de Grandmaison.

J'étais sinon dans l'intimité, du moins dans la familiarité de l'un et

de l'autre. Je m'étais lié avec le premier, homme d'esprit et de

plaisir, en Italie où il remplissait les fonctions de commissaire des

guerres, et j'avais fait connaissance avec l'autre chez Mlle Contat, où

il avait été présenté par Lemercier.

Je leur parle de mon embarras. Le premier en connaissait la cause, et

riait; le second ne l'ignorait pas, et riait aussi; y avait-il de

l'amour sous jeu? c'était un secret que je ne crus pas devoir

approfondir. «Savez-vous, leur dis-je, un poëte présentable que je

puisse proposer en remplacement de Lemercier? j'ai carte blanche à cet

effet.--Tu as carte blanche! me dit d'une voix solennelle Parceval, en

haussant ses sourcils.--Oui, carte blanche.--Mais, attends donc, je

connais quelqu'un à qui la chose conviendrait.--Mais ce quelqu'un

conviendrait-il à la chose?--Eh! mais, je le crois.--Qu'a-t-il

publié?--Rien encore.--Qu'a-t-il fait?--Des vers que l'abbé Delille ne

trouvait pas mauvais.--M'en répondrais-tu?--Comme de moi.--Le connais-je

enfin?--Un peu.--Comment s'appelle-t-il?--Comme moi.--Sérieusement! tu

aurais la fantaisie...--Si cela dépend de toi, comme tu le dis, tu me

rendras service en me proposant au général Bonaparte; tu sais ce que je

puis faire.--Mais sais-tu où nous allons? je ne le sais pas, moi.--Vous

allez en Égypte, tout le monde sait cela. Je ne serai pas fâché de voir

l'Égypte.--Demain je te rendrai réponse.»

Parceval n'avait encore rien publié; mais je lui avais entendu réciter

plusieurs morceaux pleins de ce talent que le public a reconnu et si

vivement applaudi depuis. Le général avait surtout besoin d'un homme en

état de mettre en oeuvre la riche matière qu'offriraient à la poésie les

projets qu'il allait exécuter. La tête épique de Parceval me paraissait

plus propre à cela qu'aucune autre. Je le proposai donc en m'appuyant

sur ces considérations à Bonaparte, qui l'agréa: il fit bien. Il a

trouvé en lui l'homme que Vasco de Gama trouva dans le Camoëns, l'homme

qui possédait aussi cette bouche faite pour enfler la trompette épique:

_os magna sonaturum_.

Parceval, à qui je fis faire connaissance avec Regnauld qui faisait

aussi partie de l'expédition, et avec qui je devais faire le voyage, fut

admis des lors dans notre société intime comme un compagnon de fortune.

Mais cela lui coûta un sacrifice, celui de sa coiffure poudrée à frimas,

à laquelle il ne renonça pas sans peine.

Tôt ou tard il lui aurait fallu prendre cette détermination que hâtèrent

les instances de nos dames et que prévint même leur activité. Ainsi que

je l'ai dit, le général, à la sollicitation de sa femme, avait permis

que ses oreilles de chien et sa queue écourtée tombassent sous les

ciseaux de la mode ou du perruquier de Talma, et soudain la coiffure à

la Titus était devenue celle de son état-major: elle devint bientôt

celle de toute l'armée.

Le désir de partir pour l'Égypte devint bientôt une fureur générale.

C'était une folie épidémique semblable à celle qui s'était saisie de nos

aïeux à l'époque des croisades. «J'étais né pour être Égyptien», disait

à Parceval un épicier qui lui enviait son bonheur. Quantité de personnes

s'adressèrent à moi pour obtenir la faveur de s'expatrier. C'étaient des

artistes, c'étaient des négocians. Ceux-ci voulaient entrer dans

l'administration; ceux-là voulaient rentrer au service. J'avais beau

dire que cela ne me regardait pas, instruits des faits que je viens de

citer, ils revenaient sans cesse à la charge.

«Ne refusez personne, me dit le général à qui je fis part de mon

embarras; adressez-les au général Dufalga, c'est lui qui est chargé de

la partie civile de l'expédition; il trouvera bien le moyen d'employer

ces gens-là, pour peu qu'ils soient propres à quelque chose.» Je les

envoyais en conséquence à Dufalga: plus d'une personne à cette époque

m'a dû sa fortune.

De ce nombre est Denon. Intimement lié avec une dame liée intimement

elle-même avec Mme Bonaparte, il l'accompagnait souvent dans ses visites

à la rue de la Victoire. Mais être bienvenu auprès de la femme n'était

pas toujours un motif pour l'être auprès du mari. Le général semblait

étendre sur le cavalier la répugnance qu'il éprouvait pour la dame; ni

la conversation aimable et piquante de ce courtisan qui savait toutes

les anecdotes de cour depuis le règne de Louis XV jusqu'à celui de

Barras inclusivement, ni les récits aussi attachans que variés de ce

voyageur qui avait parcouru l'Europe depuis les extrémités de la Russie

jusqu'à celles de l'Italie, ni la conversation de cet amateur qui avait

étudié et pratiqué toute sa vie les arts de l'Italie antique et de

l'Italie moderne, rien de tout cela n'avait triomphé de la froideur du

général. Denon, qui aussi désirait faire le voyage d'Égypte, n'osait

donc pas se proposer.

Je fus fort surpris quand un jour, me prenant à part, Joséphine m'en fit

la confidence. «Ce pauvre Denon, me dit-elle, meurt d'envie de partir

avec vous autres. Vous devriez bien arranger cela avec le général.--Moi,

madame! et pourquoi pas vous?--Si je m'en mêlais, cela ne réussirait

pas. Proposez la chose comme de vous-même. Vous êtes en mesure de le

faire. Le général a confiance en vous; il acceptera Denon présenté par

vous. Faites cela, vous m'obligerez.»

Le général, qui ne connaissait pas le caractère aventureux de Denon,

parut fort étonné qu'à son âge il songeât à s'engager dans une

expédition lointaine et fatigante. Mais quand je lui eus fait connaître

tout le prix de l'acquisition qu'il ferait en lui: «Qu'il aille trouver

Dufalga», me répondit-il.

Quiconque avait une aptitude reconnue était accueilli ainsi, quelles

qu'eussent été ses opinions politiques.

Parmi les personnes qui s'adressèrent à moi se trouvait un émigré. Las

surtout de son oisiveté, ce vrai Français voulait profiter de l'occasion

pour rentrer dans la carrière militaire et servir sous un nom roturier

pour cette France contre laquelle il avait servi comme gentilhomme. Je

n'osai, je l'avoue, lui répondre du succès de sa demande. Usant avec le

général de la franchise dont mon client avait usé envers moi, je ne lui

laissai pas ignorer, en lui faisant part des désirs de celui-ci, et en

me portant caution pour lui, le cas où il se trouvait. «Je ne répugne

nullement à l'employer, me répondit le général. L'aveu qu'il vous a fait

est d'un galant homme, ainsi que le sentiment qui le porte à reprendre

les armes, et me donne toute confiance en lui. Sur qui compterais-je, si

ce n'est sur un homme qui serait en pareille situation? J'accepte ses

offres de service; mais je ne puis le faire porter ici sur les états. Ce

serait provoquer des enquêtes qui pourraient le mettre en danger. Si

quelque imbécile découvrait la vérité, nous serions compromis, et votre

protégé serait perdu. Qu'il se rende à Toulon; là vous me le

présenterez, et nous trouverons bien le moyen de tout arranger.» Cet

émigré, qui depuis s'est acquis, comme patriote, la plus honorable

réputation sous son nom de gentilhomme, se nommait alors le citoyen

Rousseau. C'est le comte Henri de Saint-Aignan[3].

Ces objets réglés, je m'occupai des préparatifs de mon voyage. Je ne

pouvais partir tranquillement, qu'autant que j'aurais pourvu aux besoins

de la famille que je laissais en France. Mes enfans étaient d'âge à

entrer en pension. Le prytanée venait de s'ouvrir. Je priai le général

d'y demander deux places pour eux, ce qu'il fit de la meilleure grâce

possible. À cela ne se bornèrent pas les preuves de sa bienveillance. Le

ministre lui ayant répondu que toutes les places au prytanée étant

remplies pour le moment, il avait fait inscrire ses protégés pour les

premières places vacantes, piqué de ce qu'on ajournait une faveur qu'il

réclamait: «N'ayons, me dit-il, aucune obligation à ces gens-là. Mettez

vos enfans à Juilly. J'y ai mis mon frère; j'y ferai payer leur pension

avec la sienne.»

Ce trait de bonté me toucha si vivement, que je ne sus d'abord y

répondre que par des larmes. Rentré chez moi, il me sembla pourtant, non

pas qu'un particulier n'avait pas le droit de me faire une pareille

offre, mais que je n'avais pas le droit de l'accepter. J'écrivis au

général dans ce sens. Je lui demandais la permission de ne pas profiter

de ses bontés, et de ne pas consentir à ce que l'éducation de mes enfans

fût à sa charge. «Je n'ai pas de titres à cette faveur, lui disais-je.

Je ne vous ai rendu aucun service, et je n'ai été ni votre camarade de

collége ni votre compagnon d'armes. Ne croyez pas pourtant, général, que

je la refuse pour me soustraire à la reconnaissance que je vous dois.

Celle que vous me faites contracter aujourd'hui vous répond de moi

jusqu'à la mort.»

Cette lettre est encore une de celles dont il ne m'a jamais parlé.

J'espère qu'on ne se méprendra pas sur le sentiment qui me l'a dictée,

et qu'on n'y verra que l'expression des scrupules d'un galant homme qui,

tout disposé à faire pour l'homme qu'il admirait tout ce qu'un coeur

droit peut attendre d'un coeur droit, trouvait peut-être un peu trop fort

l'à-compte dont on voulait payer ses services futurs. Peut-être aussi me

semblait-il que je ne pouvais pas accepter d'un particulier ce que

j'eusse accepté, ce que je sollicitais même du gouvernement; en cela,

toutefois, j'agissais moins en conséquence d'un principe arrêté que d'un

sentiment qui m'a toujours tenu lieu de principe.

J'aimais Bonaparte autant que je l'admirais, et je voulais qu'il fût

héroïque en tout, comme tout est bronze dans une statue de bronze. Je ne

souffrais pas qu'on le rabaissât de la hauteur où il s'était placé, et à

plus forte raison qu'il semblât lui-même en descendre. Aussi rien ne me

contrariait-il comme de lui entendre discuter d'autres intérêts que des

intérêts publics, et de le voir s'occuper des siens jusqu'à se faire

redemander le paiement d'objets qui lui avaient été livrés, ce qui

arrivait quelquefois, non qu'il fût parcimonieux, mais parce qu'il

inclinait à croire qu'on le trompait et qu'on voulait lui faire payer

les choses au-delà de leur valeur réelle; et puis cette habitude des

militaires qui, traitant d'ordinaire avec des gens qui se sont arrangés

pour attendre, ne sont jamais pressés d'en finir.

Quelqu'un qui n'était rien moins que tacticien (c'était Baptiste cadet),

et qui possédait un plan en relief des fortifications de Luxembourg, me

pria de lui faire acheter cette pièce par l'homme à qui elle pouvait le

mieux convenir. Si précieuse qu'elle fût, elle n'était guère plus utile

à un valet de comédie qu'une perle au poulet de la fable. J'en parlai au

général, qui alla voir ce plan, le trouva beau, et ordonna à Duroc de le

faire porter sur-le-champ aux Invalides, pour y être ajouté aux plans

réunis dans cet établissement, après avoir promis en échange vingt-cinq

louis que Baptiste en demandait.

Baptiste, très-satisfait du marché, me remercia vivement de ce service,

et me pria d'accepter, comme gage de sa reconnaissance, un objet qui ne

lui était guère plus utile que celui dont Bonaparte venait de le

débarrasser, une petite _Bible_ de Cologne qui, par parenthèse, finit

par passer entre des mains moins profanes que les miennes, entre les

mains de M. Portalis, pour qui Hacquart me la demanda: la balle va au

joueur. Quelques semaines après, comme je me promenais sur le

Théâtre-Français, Baptiste m'aborde. «J'attends encore mes vingt-cinq

louis, me dit-il; faites-moi le plaisir de rappeler cette bagatelle au

général.» J'en parlai dès le soir même à Duroc, qui, ne pouvant pas

payer sans un ordre précis, me promit de le solliciter. Plusieurs jours

encore se passèrent néanmoins sans que le vendeur eût été satisfait.

«Que veux-tu? me dit Duroc, quand j'en parle, on me répond: C'est bon,

et l'on ne m'ordonne rien. Parles-en, toi, si tu veux que cela finisse.»

La démarche me coûtait; cependant je la reconnaissais nécessaire. Il

fallait prévenir les inconvéniens que de plus longs délais pouvaient

entraîner, et les causes que lui assigneraient les interprétations de

gens moins bienveillans que Baptiste. Je pris mon parti; et avec un

courage dont je ne me croyais pas susceptible: «Général, lui dis-je,

savez-vous qu'il n'a tenu à rien que vous ne soyez mon débiteur; oui,

que vous n'ayez dans ce moment vingt-cinq louis à me payer?--Comment

cela?--Parce que Baptiste, à qui vous devez vingt-cinq louis, est dans

rembarras. Il est venu me le confier ce matin; et certes, si j'avais eu

vingt-cinq louis chez moi, ils seraient depuis ce matin chez lui. Je ne

crois pas qu'un créancier doive réclamer de vous deux fois une dette

avouée par vous.--Voyez donc, Duroc, comme ces poëtes sont exagérés en

tout!--Il n'y a pas là d'exagération, général; il n'y a que de la

fierté, et j'en ai, je crois, pour vous plus que pour moi-même. Je ne

veux pas qu'on vous redemande cette somme une troisième fois. Si vous ne

la payez pas, je la paierai.--Payez, Duroc, car il serait homme à le

faire. Payez, puisque cela convient à Monsieur le marquis. Mais voyez

donc comme ces poëtes mettent de l'exagération en tout,» répétait-il en

riant, et en me tirant l'oreille, ce qui était sa grande caresse.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 9 / 53 题