Le départ de l'expédition est retardé.--Disposition de l'esprit public à
cette époque.--Bonaparte sollicité de se mettre à la tête d'une
révolution.--Sa réponse.--Il part pour Toulon.--Je l'y
rejoins.--Anecdotes.--Départ de la flotte.
L'esprit qui anime un parti est rarement étouffé absolument par la
défaite de ce parti. Le Directoire en avait la conscience et la preuve.
En vain sa rigueur envers les écrivains comprimait la presse; l'opinion
publique trouvait mille moyens indirects de manifester la haine et le
mépris qu'on lui portait. On montrait d'autant plus de malice, qu'on
avait moins de liberté, et les épigrammes avaient d'autant plus de
portée qu'il était plus dangereux d'en faire; la malice française
reproduisait les mêmes sarcasmes sous toutes les formes. L'application
d'un trait au théâtre, un couplet au Vaudeville, un calembour, un rébus
même entretenaient, aigrissaient, irritaient les dispositions hostiles
de la majorité des gouvernés, qui, délivrée par la retraite de la
Convention de ce qu'elle n'avait jamais voulu, n'avait pas encore ce
qu'elle voulait, ou plutôt ne voulait plus de ce qu'elle avait.
Faisant allusion à Pitt qui régnait au-delà du détroit, et à Barras qui
régnait en-deçà, l'Europe, disait-on, ne respirera que lorsque
l'Angleterre sera _dépitée_ et la France _débarrassée_.
Cette guerre satirique ne se renfermait pas dans les salons; les cafés,
les foyers de théâtre étaient aussi des champs de bataille d'où les
étourdis tiraient à mitraille sur les puissans du jour, sans faire
attention aux auditeurs que la police ou même le hasard pouvait leur
donner.
Ces taquineries provoquèrent une scène dont les conséquences furent
graves. Réunis chez le glacier Carchi, quelques jeunes extravagans y
donnaient cours à leur malignité, en présence de quelques militaires
fort jeunes aussi. Ceux-ci prirent mal la plaisanterie. Oubliant qu'ils
avaient affaire à des gens sans armes, ils répondirent par des coups de
sabre à des coups d'épingle, et faisant main-basse sur tout ce qui se
trouvait là, terminèrent par une espèce de massacre une querelle qui,
dans nos moeurs, pouvait tout au plus donner lieu à un de ces rendez-vous
qui souvent n'aboutissent qu'à un déjeuner. Paris retentit le lendemain
des cris d'horreur que cette lâcheté arracha à tous les citoyens, et
qu'ils imputaient à des sicaires du Directoire. On était en effet
autorisé à le croire, le Directoire ne punissant pas et ne faisant pas
même poursuivre les coupables.
Bonaparte ne dissimula pas l'indignation que lui inspirait cet
assassinat. Il s'en expliqua hautement avec Sottin, ministre de la
police, dans le salon même de Barras. On le regarda dès lors comme
l'homme qui pouvait mettre un terme à un tel ordre de choses, ou plutôt
à un tel désordre. On lui offrit le pouvoir. Dans l'impatience qu'ils
avaient de l'y porter, les plus modérés même parlaient de déroger à la
constitution et de l'appeler au Directoire, quoiqu'il s'en fallût de
près de douze ans qu'il eût les quarante ans exigés par la loi. Ainsi
Rome avait permis à Scipion de briguer le consulat avant l'âge.
Bonaparte cependant pressait les apprêts de son départ, qui devait avoir
lieu en avril. Nous n'attendions à chaque instant que l'ordre de quitter
Paris, quand arriva la nouvelle de l'injure qui avait été faite à Vienne
au général Bernadotte, alors ambassadeur de la république française en
Autriche: une rupture pouvait s'ensuivre entre les deux puissances.
Avant que les explications du cabinet autrichien eussent prouvé qu'il
n'y avait rien que de fortuit dans ce fait, et qu'il ne devait pas être
pris pour un acte d'hostilité, quinze jours se passèrent.
Pendant ces quinze jours-là, Bonaparte, qui devenait plus précieux à la
nation par cela même qu'elle était près de le perdre, était sollicité
plus instamment que jamais de s'emparer de la place où l'appelait le voeu
public, et que le gouvernement ne voulait pas lui donner. Je me permis
de lui en parler plusieurs fois quand je me trouvais tête à tête avec
lui. Le jour, entre autres, où il m'annonça que rien ne s'opposait plus
à notre départ: «Le Directoire, lui dis-je, veut vous éloigner; la
France veut vous garder: les Parisiens vous reprochent votre
résignation, ils crient plus fort que jamais contre le gouvernement; ne
craignez-vous pas qu'ils ne finissent par crier après vous?--Les
Parisiens crient, me répondit-il, mais ils n'agiraient pas; ils sont
mécontens, mais ils ne sont pas malheureux. Si je montais à cheval,
personne ne me suivrait; le moment n'est pas venu. Nous partirons
demain.»
Il est à remarquer que pendant les quatre mois qu'il passa à Paris entre
la campagne d'Italie et celle d'Égypte, il ne quitta pas un seul jour
ses éperons, quoiqu'il ne portât pas l'habit militaire, et qu'il y avait
toujours un cheval sellé et bridé dans son écurie: c'est ce qu'il me dit
à cette occasion.
Il partit en effet le lendemain. Regnauld et moi nous le suivîmes en
laissant entre lui et nous toute l'avance qu'il pouvait gagner en douze
heures: nous l'avions ainsi réglé pour ne pas manquer de chevaux.
L'aventure dans laquelle nous nous engagions était des plus hasardeuses.
Notre absence pouvait être longue, elle pouvait même être éternelle: je
n'en eus le sentiment qu'au moment du départ. Hors de l'influence
immédiate de l'homme dont la présence me fascinait, quand après avoir
déjeuné avec mes meilleurs amis, quand après avoir reçu les embrassemens
de mes enfans et ceux de la famille qui m'était déjà si chère, je me fus
jeté dans la voiture prête à m'enlever à tant de douces affections, je
l'avouerai, je me sentis tout-à-fait défaillir; non que la résolution me
manquât, mais le coeur me manquait absolument. Je suffoquais,
j'étranglais. On s'en aperçoit; et vite on m'apporte, pour me ranimer,
la première liqueur qu'on trouve sous la main. «C'est un verre de
Malaga», me disait-on. C'était du vinaigre! Loin d'avoir des suites
fâcheuses, cette bévue raccommoda tout. Grâce à ce stimulant, je repris
mes sens, et manifestai ma résurrection par un éclat de rire.
Parceval et un ami qui nous avait demandé une place dans la berline, où
Regnauld à qui elle appartenait s'était placé, comme de raison,
partirent avec nous. Avec nous partit aussi Denon qui courait en avant,
et prétendait aller ainsi jusqu'à Toulon, mais il fallut bientôt le
recevoir aussi dans la voiture.
À toutes les postes nous avions des nouvelles du général qui, comme
nous, passait par la Bourgogne. Toutes se louaient de sa générosité. Au
haut de la montagne d'Autun, que nous grimpions à pied, dans une grotte,
ou plutôt dans un terrier creusé sur le bord du chemin, était un
vieillard qui nous demanda l'aumône. «Il a quatre-vingt-dix-neuf ans
sonnés, nous dit le postillon, et vit de ce que lui donnent les
passans.--Et lui donne-t-on de quoi vivre?--Quelques braves gens se
montrent généreux pour lui, mais comme il est presque aveugle et
tout-à-fait imbécile, ce qu'on lui donne ne lui profite pas toujours.
Des polissons, le croiriez-vous? n'ont pas honte de le voler. Hier
encore, le général Bonaparte qui passait par ici, c'est moi qui le
menais, lui a donné un louis. Un filou à qui ce pauvre homme a demandé
ce que c'était que cette pièce, lui a dit que c'était un sou; et en
effet lui a rendu un sou pour un louis.»
Nous donnâmes 6 francs à ce pauvre vieillard, en chargeant le postillon
à qui nous les remîmes de veiller à ce que le fripon de la veille ne
s'en emparât pas: qui sait si nous ne nous adressions pas au fripon
lui-même?
Nous nous arrêtâmes à peine à Lyon. Le vent était favorable pour
descendre le Rhône; notre voiture embarquée dans un bateau de poste,
nous allâmes coucher à Pont-Saint-Esprit. Le surlendemain, nous
arrivâmes à Marseille, sans aucune mauvaise aventure, quoique notre
berline eût éprouvé au milieu de la nuit une assez forte avarie entre
Orgon et Lambesc, tout juste au pied de ce terrible bois de la Taillade,
où Lenoir m'avait développé ses théories, et que pour la raccommoder il
eût fallu nous arrêter plus d'une heure dans ce coupe-gorge.
Tout en descendant le Rhône, Denon dessinait les points de vue les plus
pittoresques que nous rencontrions, et commençait la précieuse
collection de dessins qui ornent la grande édition de son _Voyage
d'Égypte_, dans laquelle on trouve un croquis de la Beaume de Roland, où
je le conduisis pendant le court séjour que nous fîmes à Marseille.
À Aix, pendant qu'on mettait la voiture en état de finir la route,
j'allai avec lui visiter la source d'eau chaude dont j'ai parlé
antérieurement: nous nous y baignâmes, non dans des baignoires
particulières, mais dans les thermes antiques où l'eau se renouvelle
continuellement.
Apprenant à Marseille que l'expédition ne pouvait pas partir de quelques
jours, nous nous permîmes un jour de repos: nous aurions pu en prendre
huit, car la flotte ne mit à la voile que dix jours après notre arrivée
à Toulon.
Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à nous loger dans cette
dernière ville. Les hôtelleries regorgeaient de monde: pour ne pas
coucher dans la rue, il nous fallut accepter dans le plus vilain des
quartiers les plus vilaines des chambres de la plus vilaine des
auberges. Regnauld et moi nous occupâmes un de ces galetas, Parceval et
Denon s'accommodèrent dans un autre un peu plus grand où l'on trouva
moyen de colloquer aussi notre cinquième camarade.
Notre première sortie nous conduisit, comme de raison, chez le général
qui était descendu à l'intendance de la marine. Là, comme à Milan, comme
à Passeriano, il donnait audience publique aux officiers et aux chefs de
service. Nous nous y présentâmes. Il salua tout le monde, mais il ne
parla qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement, ou bien à
celles à qui il avait des renseignemens à demander ou des ordres à
donner. Après avoir invité ceux de nous qui suivaient l'expédition en
qualité de littérateurs, de savans ou d'artistes, à s'adresser au
général Dufalga pour ce qui concernait leur embarquement, et nous avoir
dit, à Regnauld et à moi, que nous serions avec lui sur le vaisseau
amiral, il nous congédia.
Denon, à qui il n'avait pas parlé, eut à cette occasion le seul accès
d'humeur que je lui aie connu. «Ton général, me dit-il, a de singulières
manières. N'a-t-il donc rien à dire aux personnes qui viennent le
saluer? Il ne m'a pas dit un seul mot. Il ne tient à rien que je ne
retourne à Paris. Comment nous traitera-t-il hors de France, s'il nous
traite ainsi en France? Mes malles ne sont pas défaites; dès aujourd'hui
je repars.--Que n'attends-tu à demain? La résolution me semble un peu
précipitée. Si le général t'avait montré de la répugnance, tu ferais
bien de prendre ce parti. Mais, en agréant ta demande à Paris, ne
t'a-t-il pas prouvé que tu lui convenais? N'attribue son indifférence
apparente qu'à sa préoccupation; surchargé d'affaires comme il l'est,
peut-il penser à tout? Demain nous reviendrons à l'audience. Si tu n'es
pas plus satisfait demain qu'aujourd'hui, je ne te retiendrai pas. Tu
n'auras pas alors le tort de faire ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui
un coup de tête.»
Denon suivit mon avis et fit bien. Le jour même je dînai chez le
général. En sortant de table, comme il se promenait avec moi:
«Auriez-vous, lui dis-je, quelque chose contre Denon?--Contre Denon?
point du tout. Pourquoi me demander cela?--Parce qu'il vous croit mal
disposé pour lui.--Et sur quoi se fonde-t-il?--Sur ce que vous ne lui
avez pas dit un mot; cela le chagrine profondément.--N'a-t-il d'autre
chagrin que celui-là?--Je ne lui en connais pas d'autre.--Ramenez-le-moi
demain.»
Le lendemain j'entraînai en conséquence au quartier-général Denon qui
n'y venait qu'en rechignant. «Ah! c'est vous, citoyen Denon, lui dit
Bonaparte quand vint son tour. Vous avez bien soutenu le voyage. Vous
vouliez le faire à franc étrier, à ce qu'on m'a dit. Vous aimez donc à
courir? Nous vous servirons suivant votre goût; nous vous ferons faire
du chemin. Le beau sabre que vous avez là! il est tout pareil au mien,
je crois. Il est juste de la même grandeur. Voyons donc.»
Et voilà le général qui, rapprochant du sabre de Denon le sabre d'Arcole
et de Lodi, se met à les comparer. «Et puis, vous aimez les antiquités,
reprend-il, vous aimez à les dessiner. Vous en verrez; vous ne
reviendrez pas à Paris sans avoir grossi votre portefeuille. À revoir,
ici ou ailleurs.»
«Eh bien! dis-je à Denon en regagnant notre taudis, pars-tu toujours
demain?--Je pars dès aujourd'hui; mais c'est pour me rendre à bord de la
_Junon_ où Dufalga m'a dit que ma place était marquée.» En effet, en
arrivant il fit porter à bord ses malles qui n'étaient pas défaites, et
s'embarqua dès le jour même. Cette fois encore Denon me fut redevable de
sa fortune. La révolution que la coquetterie dont le général usa envers
lui opéra sur sa résolution, est moins surprenante toutefois que cette
coquetterie du général, que la facilité avec laquelle cet homme si fort,
si inflexible, avait su se plier à une démarche commandée par son
intérêt, mais si opposée à ses habitudes. On a vu au reste par des faits
antérieurs que la souplesse ne lui était pas plus étrangère que la
force.
Parceval s'embarqua peu de jours après sur le vaisseau qui portait
l'Ajax français, qui portait Kléber. Quant à nous, Regnauld et moi, qui
devions monter sur celui d'Agamemnon, nous attendîmes cinq ou six jours
encore que le ciel devînt favorable à la sortie de la flotte retenue
dans le port de Toulon par les vents contraires, comme jadis en Aulide
la flotte des Grecs.
Une après-dînée, le général étant rentré dans son cabinet, et Mme
Bonaparte ayant témoigné le désir de connaître le bâtiment sur lequel
son mari devait s'embarquer, Najac, l'intendant de la marine, fit mettre
en mer la chaloupe de l'administration pour la conduire à bord de
_l'Orient_ qui était en rade.
Le général Berthier, l'amiral Bruéys, le général Lannes, Murat, Junot,
Lavalette, Eugène Beauharnais, Sulkowski et Regnauld l'accompagnaient
dans cette promenade, dont j'étais aussi, brillante élite à laquelle je
survis seul aujourd'hui!
C'est à cette occasion que je fis connaissance et liai même amitié avec
le général Lannes, que je n'avais pas rencontré en Italie. Ses
tendresses préliminaires sont trop singulières pour que je n'en tienne
pas note.
Comme la majeure partie des militaires, il était loin de voir d'un oeil
favorable les savans attachés à l'expédition, et son humeur contre eux
augmentait en raison de la bienveillance que le général en chef leur
témoignait. «Quel est ce citoyen? dit-il à Berthier en me
désignant.--C'est, répondit Berthier en me nommant, un homme de lettres
que le général emmène avec lui.--J'entends, répliqua-t-il avec son
accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait à un savant de
coucher sous le même toit avec moi, si j'étais le maître; car je le
ferais jeter à la mer par cinquante grenadiers.--Cinquante! lui dis-je,
c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne fût-il même pas un
savant. Il serait plus digne de vous, général, d'entreprendre seul un
pareil exploit. Mais, remportassiez-vous la victoire, ce ne serait pas
votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux à Arcole.--À
quoi penses-tu? dit vivement Junot. Prendre Arnault pour un savant!
Arnault un savant! Un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu
donc pas qu'Arnault est de l'armée d'Italie?--Il est de l'armée
d'Italie!--Certainement, il est de l'armée d'Italie, répète
Berthier.--Oui, Arnault est de l'armée d'Italie, répète aussi Joséphine,
à qui cette conversation causait quelque déplaisance.--Il est de l'armée
d'Italie, répètent Murat, Lavalette et Eugène, et aussi ce bon amiral
Bruéys.--C'est différent, reprend Lannes; s'il n'est pas un savant, il
est des nôtres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour
Monge et Berthollet, qui sont aussi de l'armée d'Italie, et j'espère que
le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la
main. Enchanté d'avoir fait votre connaissance.»
En effet, je n'ai jamais eu qu'à me louer depuis de ce brave. Si, dans
sa jeunesse, il n'était pas de l'humeur la plus facile, bonhomme au
fond, il n'avait besoin que de vieillir pour devenir le meilleur des
hommes. Contre l'ordinaire, loin d'être gâté par la fortune, il s'est
perfectionné en s'élevant, et n'a jamais paru si digne des plus hauts
honneurs qu'après les avoir obtenus tous, ce qu'on ne peut pas dire de
tout le monde.
Ces dispositions malveillantes étaient, au reste, celles de presque tous
les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnaître par la
suite. À quoi les attribuer? au mépris ou à l'estime? Si portés qu'ils
soient à mépriser tout autre profession que la leur, je pense que les
militaires ne refusaient pas leur estime à des hommes plus instruits
qu'eux; mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prévenances du
général en chef pour ces hommes dont l'utilité présente ne leur était
pas démontrée. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre dans
ses proclamations la qualité de membre de l'Institut, et l'y placer
avant ses titres militaires.
Le 19 mai, à la pointe du jour, nous nous rendîmes, Regnauld et moi,
chez le général Bonaparte, où les personnes qui devaient s'embarquer sur
le même bâtiment que lui se réunissaient. Une heure après _l'Orient_
mettait à la voile.
Ce n'est pas sans difficultés que l'escadre sortit de la rade. Plusieurs
vaisseaux labourèrent le fond sans pourtant s'arrêter. Mais le nôtre,
qui portait cent vingt canons et tirait plus d'eau, toucha. Il penchait
assez sensiblement pour donner de l'inquiétude aux nombreux spectateurs
qui couvraient le rivage, et surtout à Mme Bonaparte, qui, du balcon de
l'intendance, suivait nos mouvemens. Mais elle fut bientôt rassurée en
voyant le vaisseau dégagé entrer majestueusement en pleine mer aux
acclamations générales qui se mêlaient aux fanfares de la musique des
régimens embarqués et au bruit de l'artillerie des forts et de
l'escadre.
On éprouvait des émotions de plus d'un genre à l'aspect de cette flotte
chargée de tant de milliers d'hommes qui, s'attachant à la fortune d'un
seul, et s'engageant dans une expédition dont la plupart ignorait le
but, et dont tous ignoraient la durée, s'exilaient avec joie et
s'abandonnaient, avec une confiance que donne la certitude du succès, à
un avenir dont on ne pouvait calculer les chances. Non seulement ils se
regardaient comme favorisés par le sort, mais ils étaient regardés ainsi
par la majorité de la nation. Ils avaient été choisis en effet parmi de
nombreux compétiteurs, et un nombre de volontaires égal à celui des
volontaires embarqués ne se consolait de cette préférence que dans
l'espoir de faire partie d'une nouvelle expédition qui semblait devoir
suivre incessamment la première. Jamais expédition cependant n'avait
affronté de périls plus évidens; jamais expédition n'eut autant besoin
d'être favorisée par la fortune. C'en était fait si la flotte eût
rencontré l'ennemi dans la traversée: non que cette élite de l'armée
d'Italie ne fût assez nombreuse, mais précisément par le motif opposé.
Distribuée sur des vaisseaux dont l'équipage était complet, l'armée de
terre triplait sur chaque bord le nombre des hommes nécessaires à sa
défense. Or, en pareil cas, tout ce qui est superflu est nuisible. Le
combat engagé, il y aurait eu confusion dans les mouvemens, gêne dans
les manoeuvres, et le canon de l'ennemi aurait nécessairement rencontré
trois hommes là où, d'après les données ordinaires, il devait n'en
rencontrer qu'un, ou même aucun. La chance cependant n'était pas
réciproque: les équipages ennemis se bornant au strict nécessaire, les
Français n'auraient pas pu rendre le mal qu'ils auraient reçu, et la
différence à leur désavantage aurait été au moins dans les rapports de
trois à un. Ajoutez à l'embarras produit par le trop grand nombre
d'hommes l'embarras produit par le matériel de l'artillerie de terre;
les haubans en étaient encombrés, les ponts en étaient obstrués. En cas
d'attaque, il eût fallu jeter tout cela à la mer, et commencer par
sacrifier à la défense les moyens de conquête. Une victoire même eût
ruiné l'expédition; plût à Dieu que le généralissime ne se trouvât pas
dans la nécessité d'en remporter une!
Telles sont les réflexions qui m'assaillirent dès que j'eus mis les
pieds sur le vaisseau amiral, réflexions dont la justesse m'est
démontrée par leur analogie avec celles que M. de Bourrienne attribue à
l'amiral Bruéys, et qu'il a consignées dans ses _Mémoires_, dont la
publication est postérieure de quatre ou cinq ans à celle de mon
_Histoire de Napoléon_, d'où ce passage est extrait[4].