CHAPITRE III.

Le départ de l'expédition est retardé.--Disposition de l'esprit public à

cette époque.--Bonaparte sollicité de se mettre à la tête d'une

révolution.--Sa réponse.--Il part pour Toulon.--Je l'y

rejoins.--Anecdotes.--Départ de la flotte.

L'esprit qui anime un parti est rarement étouffé absolument par la

défaite de ce parti. Le Directoire en avait la conscience et la preuve.

En vain sa rigueur envers les écrivains comprimait la presse; l'opinion

publique trouvait mille moyens indirects de manifester la haine et le

mépris qu'on lui portait. On montrait d'autant plus de malice, qu'on

avait moins de liberté, et les épigrammes avaient d'autant plus de

portée qu'il était plus dangereux d'en faire; la malice française

reproduisait les mêmes sarcasmes sous toutes les formes. L'application

d'un trait au théâtre, un couplet au Vaudeville, un calembour, un rébus

même entretenaient, aigrissaient, irritaient les dispositions hostiles

de la majorité des gouvernés, qui, délivrée par la retraite de la

Convention de ce qu'elle n'avait jamais voulu, n'avait pas encore ce

qu'elle voulait, ou plutôt ne voulait plus de ce qu'elle avait.

Faisant allusion à Pitt qui régnait au-delà du détroit, et à Barras qui

régnait en-deçà, l'Europe, disait-on, ne respirera que lorsque

l'Angleterre sera _dépitée_ et la France _débarrassée_.

Cette guerre satirique ne se renfermait pas dans les salons; les cafés,

les foyers de théâtre étaient aussi des champs de bataille d'où les

étourdis tiraient à mitraille sur les puissans du jour, sans faire

attention aux auditeurs que la police ou même le hasard pouvait leur

donner.

Ces taquineries provoquèrent une scène dont les conséquences furent

graves. Réunis chez le glacier Carchi, quelques jeunes extravagans y

donnaient cours à leur malignité, en présence de quelques militaires

fort jeunes aussi. Ceux-ci prirent mal la plaisanterie. Oubliant qu'ils

avaient affaire à des gens sans armes, ils répondirent par des coups de

sabre à des coups d'épingle, et faisant main-basse sur tout ce qui se

trouvait là, terminèrent par une espèce de massacre une querelle qui,

dans nos moeurs, pouvait tout au plus donner lieu à un de ces rendez-vous

qui souvent n'aboutissent qu'à un déjeuner. Paris retentit le lendemain

des cris d'horreur que cette lâcheté arracha à tous les citoyens, et

qu'ils imputaient à des sicaires du Directoire. On était en effet

autorisé à le croire, le Directoire ne punissant pas et ne faisant pas

même poursuivre les coupables.

Bonaparte ne dissimula pas l'indignation que lui inspirait cet

assassinat. Il s'en expliqua hautement avec Sottin, ministre de la

police, dans le salon même de Barras. On le regarda dès lors comme

l'homme qui pouvait mettre un terme à un tel ordre de choses, ou plutôt

à un tel désordre. On lui offrit le pouvoir. Dans l'impatience qu'ils

avaient de l'y porter, les plus modérés même parlaient de déroger à la

constitution et de l'appeler au Directoire, quoiqu'il s'en fallût de

près de douze ans qu'il eût les quarante ans exigés par la loi. Ainsi

Rome avait permis à Scipion de briguer le consulat avant l'âge.

Bonaparte cependant pressait les apprêts de son départ, qui devait avoir

lieu en avril. Nous n'attendions à chaque instant que l'ordre de quitter

Paris, quand arriva la nouvelle de l'injure qui avait été faite à Vienne

au général Bernadotte, alors ambassadeur de la république française en

Autriche: une rupture pouvait s'ensuivre entre les deux puissances.

Avant que les explications du cabinet autrichien eussent prouvé qu'il

n'y avait rien que de fortuit dans ce fait, et qu'il ne devait pas être

pris pour un acte d'hostilité, quinze jours se passèrent.

Pendant ces quinze jours-là, Bonaparte, qui devenait plus précieux à la

nation par cela même qu'elle était près de le perdre, était sollicité

plus instamment que jamais de s'emparer de la place où l'appelait le voeu

public, et que le gouvernement ne voulait pas lui donner. Je me permis

de lui en parler plusieurs fois quand je me trouvais tête à tête avec

lui. Le jour, entre autres, où il m'annonça que rien ne s'opposait plus

à notre départ: «Le Directoire, lui dis-je, veut vous éloigner; la

France veut vous garder: les Parisiens vous reprochent votre

résignation, ils crient plus fort que jamais contre le gouvernement; ne

craignez-vous pas qu'ils ne finissent par crier après vous?--Les

Parisiens crient, me répondit-il, mais ils n'agiraient pas; ils sont

mécontens, mais ils ne sont pas malheureux. Si je montais à cheval,

personne ne me suivrait; le moment n'est pas venu. Nous partirons

demain.»

Il est à remarquer que pendant les quatre mois qu'il passa à Paris entre

la campagne d'Italie et celle d'Égypte, il ne quitta pas un seul jour

ses éperons, quoiqu'il ne portât pas l'habit militaire, et qu'il y avait

toujours un cheval sellé et bridé dans son écurie: c'est ce qu'il me dit

à cette occasion.

Il partit en effet le lendemain. Regnauld et moi nous le suivîmes en

laissant entre lui et nous toute l'avance qu'il pouvait gagner en douze

heures: nous l'avions ainsi réglé pour ne pas manquer de chevaux.

L'aventure dans laquelle nous nous engagions était des plus hasardeuses.

Notre absence pouvait être longue, elle pouvait même être éternelle: je

n'en eus le sentiment qu'au moment du départ. Hors de l'influence

immédiate de l'homme dont la présence me fascinait, quand après avoir

déjeuné avec mes meilleurs amis, quand après avoir reçu les embrassemens

de mes enfans et ceux de la famille qui m'était déjà si chère, je me fus

jeté dans la voiture prête à m'enlever à tant de douces affections, je

l'avouerai, je me sentis tout-à-fait défaillir; non que la résolution me

manquât, mais le coeur me manquait absolument. Je suffoquais,

j'étranglais. On s'en aperçoit; et vite on m'apporte, pour me ranimer,

la première liqueur qu'on trouve sous la main. «C'est un verre de

Malaga», me disait-on. C'était du vinaigre! Loin d'avoir des suites

fâcheuses, cette bévue raccommoda tout. Grâce à ce stimulant, je repris

mes sens, et manifestai ma résurrection par un éclat de rire.

Parceval et un ami qui nous avait demandé une place dans la berline, où

Regnauld à qui elle appartenait s'était placé, comme de raison,

partirent avec nous. Avec nous partit aussi Denon qui courait en avant,

et prétendait aller ainsi jusqu'à Toulon, mais il fallut bientôt le

recevoir aussi dans la voiture.

À toutes les postes nous avions des nouvelles du général qui, comme

nous, passait par la Bourgogne. Toutes se louaient de sa générosité. Au

haut de la montagne d'Autun, que nous grimpions à pied, dans une grotte,

ou plutôt dans un terrier creusé sur le bord du chemin, était un

vieillard qui nous demanda l'aumône. «Il a quatre-vingt-dix-neuf ans

sonnés, nous dit le postillon, et vit de ce que lui donnent les

passans.--Et lui donne-t-on de quoi vivre?--Quelques braves gens se

montrent généreux pour lui, mais comme il est presque aveugle et

tout-à-fait imbécile, ce qu'on lui donne ne lui profite pas toujours.

Des polissons, le croiriez-vous? n'ont pas honte de le voler. Hier

encore, le général Bonaparte qui passait par ici, c'est moi qui le

menais, lui a donné un louis. Un filou à qui ce pauvre homme a demandé

ce que c'était que cette pièce, lui a dit que c'était un sou; et en

effet lui a rendu un sou pour un louis.»

Nous donnâmes 6 francs à ce pauvre vieillard, en chargeant le postillon

à qui nous les remîmes de veiller à ce que le fripon de la veille ne

s'en emparât pas: qui sait si nous ne nous adressions pas au fripon

lui-même?

Nous nous arrêtâmes à peine à Lyon. Le vent était favorable pour

descendre le Rhône; notre voiture embarquée dans un bateau de poste,

nous allâmes coucher à Pont-Saint-Esprit. Le surlendemain, nous

arrivâmes à Marseille, sans aucune mauvaise aventure, quoique notre

berline eût éprouvé au milieu de la nuit une assez forte avarie entre

Orgon et Lambesc, tout juste au pied de ce terrible bois de la Taillade,

où Lenoir m'avait développé ses théories, et que pour la raccommoder il

eût fallu nous arrêter plus d'une heure dans ce coupe-gorge.

Tout en descendant le Rhône, Denon dessinait les points de vue les plus

pittoresques que nous rencontrions, et commençait la précieuse

collection de dessins qui ornent la grande édition de son _Voyage

d'Égypte_, dans laquelle on trouve un croquis de la Beaume de Roland, où

je le conduisis pendant le court séjour que nous fîmes à Marseille.

À Aix, pendant qu'on mettait la voiture en état de finir la route,

j'allai avec lui visiter la source d'eau chaude dont j'ai parlé

antérieurement: nous nous y baignâmes, non dans des baignoires

particulières, mais dans les thermes antiques où l'eau se renouvelle

continuellement.

Apprenant à Marseille que l'expédition ne pouvait pas partir de quelques

jours, nous nous permîmes un jour de repos: nous aurions pu en prendre

huit, car la flotte ne mit à la voile que dix jours après notre arrivée

à Toulon.

Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à nous loger dans cette

dernière ville. Les hôtelleries regorgeaient de monde: pour ne pas

coucher dans la rue, il nous fallut accepter dans le plus vilain des

quartiers les plus vilaines des chambres de la plus vilaine des

auberges. Regnauld et moi nous occupâmes un de ces galetas, Parceval et

Denon s'accommodèrent dans un autre un peu plus grand où l'on trouva

moyen de colloquer aussi notre cinquième camarade.

Notre première sortie nous conduisit, comme de raison, chez le général

qui était descendu à l'intendance de la marine. Là, comme à Milan, comme

à Passeriano, il donnait audience publique aux officiers et aux chefs de

service. Nous nous y présentâmes. Il salua tout le monde, mais il ne

parla qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement, ou bien à

celles à qui il avait des renseignemens à demander ou des ordres à

donner. Après avoir invité ceux de nous qui suivaient l'expédition en

qualité de littérateurs, de savans ou d'artistes, à s'adresser au

général Dufalga pour ce qui concernait leur embarquement, et nous avoir

dit, à Regnauld et à moi, que nous serions avec lui sur le vaisseau

amiral, il nous congédia.

Denon, à qui il n'avait pas parlé, eut à cette occasion le seul accès

d'humeur que je lui aie connu. «Ton général, me dit-il, a de singulières

manières. N'a-t-il donc rien à dire aux personnes qui viennent le

saluer? Il ne m'a pas dit un seul mot. Il ne tient à rien que je ne

retourne à Paris. Comment nous traitera-t-il hors de France, s'il nous

traite ainsi en France? Mes malles ne sont pas défaites; dès aujourd'hui

je repars.--Que n'attends-tu à demain? La résolution me semble un peu

précipitée. Si le général t'avait montré de la répugnance, tu ferais

bien de prendre ce parti. Mais, en agréant ta demande à Paris, ne

t'a-t-il pas prouvé que tu lui convenais? N'attribue son indifférence

apparente qu'à sa préoccupation; surchargé d'affaires comme il l'est,

peut-il penser à tout? Demain nous reviendrons à l'audience. Si tu n'es

pas plus satisfait demain qu'aujourd'hui, je ne te retiendrai pas. Tu

n'auras pas alors le tort de faire ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui

un coup de tête.»

Denon suivit mon avis et fit bien. Le jour même je dînai chez le

général. En sortant de table, comme il se promenait avec moi:

«Auriez-vous, lui dis-je, quelque chose contre Denon?--Contre Denon?

point du tout. Pourquoi me demander cela?--Parce qu'il vous croit mal

disposé pour lui.--Et sur quoi se fonde-t-il?--Sur ce que vous ne lui

avez pas dit un mot; cela le chagrine profondément.--N'a-t-il d'autre

chagrin que celui-là?--Je ne lui en connais pas d'autre.--Ramenez-le-moi

demain.»

Le lendemain j'entraînai en conséquence au quartier-général Denon qui

n'y venait qu'en rechignant. «Ah! c'est vous, citoyen Denon, lui dit

Bonaparte quand vint son tour. Vous avez bien soutenu le voyage. Vous

vouliez le faire à franc étrier, à ce qu'on m'a dit. Vous aimez donc à

courir? Nous vous servirons suivant votre goût; nous vous ferons faire

du chemin. Le beau sabre que vous avez là! il est tout pareil au mien,

je crois. Il est juste de la même grandeur. Voyons donc.»

Et voilà le général qui, rapprochant du sabre de Denon le sabre d'Arcole

et de Lodi, se met à les comparer. «Et puis, vous aimez les antiquités,

reprend-il, vous aimez à les dessiner. Vous en verrez; vous ne

reviendrez pas à Paris sans avoir grossi votre portefeuille. À revoir,

ici ou ailleurs.»

«Eh bien! dis-je à Denon en regagnant notre taudis, pars-tu toujours

demain?--Je pars dès aujourd'hui; mais c'est pour me rendre à bord de la

_Junon_ où Dufalga m'a dit que ma place était marquée.» En effet, en

arrivant il fit porter à bord ses malles qui n'étaient pas défaites, et

s'embarqua dès le jour même. Cette fois encore Denon me fut redevable de

sa fortune. La révolution que la coquetterie dont le général usa envers

lui opéra sur sa résolution, est moins surprenante toutefois que cette

coquetterie du général, que la facilité avec laquelle cet homme si fort,

si inflexible, avait su se plier à une démarche commandée par son

intérêt, mais si opposée à ses habitudes. On a vu au reste par des faits

antérieurs que la souplesse ne lui était pas plus étrangère que la

force.

Parceval s'embarqua peu de jours après sur le vaisseau qui portait

l'Ajax français, qui portait Kléber. Quant à nous, Regnauld et moi, qui

devions monter sur celui d'Agamemnon, nous attendîmes cinq ou six jours

encore que le ciel devînt favorable à la sortie de la flotte retenue

dans le port de Toulon par les vents contraires, comme jadis en Aulide

la flotte des Grecs.

Une après-dînée, le général étant rentré dans son cabinet, et Mme

Bonaparte ayant témoigné le désir de connaître le bâtiment sur lequel

son mari devait s'embarquer, Najac, l'intendant de la marine, fit mettre

en mer la chaloupe de l'administration pour la conduire à bord de

_l'Orient_ qui était en rade.

Le général Berthier, l'amiral Bruéys, le général Lannes, Murat, Junot,

Lavalette, Eugène Beauharnais, Sulkowski et Regnauld l'accompagnaient

dans cette promenade, dont j'étais aussi, brillante élite à laquelle je

survis seul aujourd'hui!

C'est à cette occasion que je fis connaissance et liai même amitié avec

le général Lannes, que je n'avais pas rencontré en Italie. Ses

tendresses préliminaires sont trop singulières pour que je n'en tienne

pas note.

Comme la majeure partie des militaires, il était loin de voir d'un oeil

favorable les savans attachés à l'expédition, et son humeur contre eux

augmentait en raison de la bienveillance que le général en chef leur

témoignait. «Quel est ce citoyen? dit-il à Berthier en me

désignant.--C'est, répondit Berthier en me nommant, un homme de lettres

que le général emmène avec lui.--J'entends, répliqua-t-il avec son

accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait à un savant de

coucher sous le même toit avec moi, si j'étais le maître; car je le

ferais jeter à la mer par cinquante grenadiers.--Cinquante! lui dis-je,

c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne fût-il même pas un

savant. Il serait plus digne de vous, général, d'entreprendre seul un

pareil exploit. Mais, remportassiez-vous la victoire, ce ne serait pas

votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux à Arcole.--À

quoi penses-tu? dit vivement Junot. Prendre Arnault pour un savant!

Arnault un savant! Un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu

donc pas qu'Arnault est de l'armée d'Italie?--Il est de l'armée

d'Italie!--Certainement, il est de l'armée d'Italie, répète

Berthier.--Oui, Arnault est de l'armée d'Italie, répète aussi Joséphine,

à qui cette conversation causait quelque déplaisance.--Il est de l'armée

d'Italie, répètent Murat, Lavalette et Eugène, et aussi ce bon amiral

Bruéys.--C'est différent, reprend Lannes; s'il n'est pas un savant, il

est des nôtres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour

Monge et Berthollet, qui sont aussi de l'armée d'Italie, et j'espère que

le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la

main. Enchanté d'avoir fait votre connaissance.»

En effet, je n'ai jamais eu qu'à me louer depuis de ce brave. Si, dans

sa jeunesse, il n'était pas de l'humeur la plus facile, bonhomme au

fond, il n'avait besoin que de vieillir pour devenir le meilleur des

hommes. Contre l'ordinaire, loin d'être gâté par la fortune, il s'est

perfectionné en s'élevant, et n'a jamais paru si digne des plus hauts

honneurs qu'après les avoir obtenus tous, ce qu'on ne peut pas dire de

tout le monde.

Ces dispositions malveillantes étaient, au reste, celles de presque tous

les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnaître par la

suite. À quoi les attribuer? au mépris ou à l'estime? Si portés qu'ils

soient à mépriser tout autre profession que la leur, je pense que les

militaires ne refusaient pas leur estime à des hommes plus instruits

qu'eux; mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prévenances du

général en chef pour ces hommes dont l'utilité présente ne leur était

pas démontrée. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre dans

ses proclamations la qualité de membre de l'Institut, et l'y placer

avant ses titres militaires.

Le 19 mai, à la pointe du jour, nous nous rendîmes, Regnauld et moi,

chez le général Bonaparte, où les personnes qui devaient s'embarquer sur

le même bâtiment que lui se réunissaient. Une heure après _l'Orient_

mettait à la voile.

Ce n'est pas sans difficultés que l'escadre sortit de la rade. Plusieurs

vaisseaux labourèrent le fond sans pourtant s'arrêter. Mais le nôtre,

qui portait cent vingt canons et tirait plus d'eau, toucha. Il penchait

assez sensiblement pour donner de l'inquiétude aux nombreux spectateurs

qui couvraient le rivage, et surtout à Mme Bonaparte, qui, du balcon de

l'intendance, suivait nos mouvemens. Mais elle fut bientôt rassurée en

voyant le vaisseau dégagé entrer majestueusement en pleine mer aux

acclamations générales qui se mêlaient aux fanfares de la musique des

régimens embarqués et au bruit de l'artillerie des forts et de

l'escadre.

On éprouvait des émotions de plus d'un genre à l'aspect de cette flotte

chargée de tant de milliers d'hommes qui, s'attachant à la fortune d'un

seul, et s'engageant dans une expédition dont la plupart ignorait le

but, et dont tous ignoraient la durée, s'exilaient avec joie et

s'abandonnaient, avec une confiance que donne la certitude du succès, à

un avenir dont on ne pouvait calculer les chances. Non seulement ils se

regardaient comme favorisés par le sort, mais ils étaient regardés ainsi

par la majorité de la nation. Ils avaient été choisis en effet parmi de

nombreux compétiteurs, et un nombre de volontaires égal à celui des

volontaires embarqués ne se consolait de cette préférence que dans

l'espoir de faire partie d'une nouvelle expédition qui semblait devoir

suivre incessamment la première. Jamais expédition cependant n'avait

affronté de périls plus évidens; jamais expédition n'eut autant besoin

d'être favorisée par la fortune. C'en était fait si la flotte eût

rencontré l'ennemi dans la traversée: non que cette élite de l'armée

d'Italie ne fût assez nombreuse, mais précisément par le motif opposé.

Distribuée sur des vaisseaux dont l'équipage était complet, l'armée de

terre triplait sur chaque bord le nombre des hommes nécessaires à sa

défense. Or, en pareil cas, tout ce qui est superflu est nuisible. Le

combat engagé, il y aurait eu confusion dans les mouvemens, gêne dans

les manoeuvres, et le canon de l'ennemi aurait nécessairement rencontré

trois hommes là où, d'après les données ordinaires, il devait n'en

rencontrer qu'un, ou même aucun. La chance cependant n'était pas

réciproque: les équipages ennemis se bornant au strict nécessaire, les

Français n'auraient pas pu rendre le mal qu'ils auraient reçu, et la

différence à leur désavantage aurait été au moins dans les rapports de

trois à un. Ajoutez à l'embarras produit par le trop grand nombre

d'hommes l'embarras produit par le matériel de l'artillerie de terre;

les haubans en étaient encombrés, les ponts en étaient obstrués. En cas

d'attaque, il eût fallu jeter tout cela à la mer, et commencer par

sacrifier à la défense les moyens de conquête. Une victoire même eût

ruiné l'expédition; plût à Dieu que le généralissime ne se trouvât pas

dans la nécessité d'en remporter une!

Telles sont les réflexions qui m'assaillirent dès que j'eus mis les

pieds sur le vaisseau amiral, réflexions dont la justesse m'est

démontrée par leur analogie avec celles que M. de Bourrienne attribue à

l'amiral Bruéys, et qu'il a consignées dans ses _Mémoires_, dont la

publication est postérieure de quatre ou cinq ans à celle de mon

_Histoire de Napoléon_, d'où ce passage est extrait[4].

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV · 第 10 / 53 题