Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa manière de vivre.--Il est nommé
membre de l'Institut.--Il assiste à une séance générale.--Vers de
Chénier.--Incidens.--Anecdote.
Aujourd'hui, 14 avril 1832, je reprends la plume, impatient de commencer
ce volume, qui doit être le complément de la première partie de ces
Mémoires. Mais ce volume, me sera-t-il permis de l'achever? Un fléau non
moins terrible, non moins actif que cette révolution qui fait comme lui
le tour du monde, arrive ici à travers cent contrées dont il a décimé
les populations; il ravage, il dévaste la capitale; il porte le deuil et
l'épouvante dans toutes les familles; il menace toutes les maisons; il
est dans la maison voisine; il sonne à ma porte! À chaque heure, à
chaque minute, chaque jour depuis un mois, passent et repassent devant
elle des voitures chargées de cercueils ou plutôt chargées de cadavres,
car l'activité des fabriquans ne suffisant pas aux exigences de la mort,
les cadavres sont accumulés nus et pêle-mêle dans les cercueils roulans,
comme ils seront enfouis nus et pêle-mêle dans la fosse commune. Pas de
repos, soit le jour, soit la nuit, pour cette procession sans
intervalle, pour ce _Longchamp funèbre_, comme le dit une de mes
voisines, dont la vive imagination est encore exaltée par le spectacle
qui s'offre à ses yeux et aux miens, toutes les fois qu'ils se portent
sur le terrain qui nous avoisine, et que traverse la voie si fréquentée
qui mène au dernier asile.
Qui peut se flatter d'être oublié, d'être épargné, d'être dédaigné par
la faux que, plus active que jamais, la mort promène aujourd'hui sur
toutes les têtes? qui peut se flatter d'être celui dont il est écrit:
«_Cadent a latere tuo mille et decem millia a dextris tuis, ad te autem
non appropinquabit_: le fléau qui fait tomber autour de toi les hommes
par milliers n'approchera pas de toi?» (_Ps._ XV, V. 7.)
Et cependant ma tête est pleine de souvenirs, mon coeur regorge
d'affections, et peut-être n'ai-je rien écrit encore d'aussi digne
d'intérêt que ce qui me reste à écrire!
Ce qui est au bout de ma plume ne serait pas sans valeur pour
l'histoire. J'ai à parler encore de l'homme le plus extraordinaire, si
ce n'est le plus grand des temps modernes. J'ai à peindre dans ses
relations intimes, les développemens de ce caractère si divers à une
époque où, placé entre la condition que lui assignait sa naissance, et
celle où le poussait son génie, entre le rang dans lequel nos
institutions l'emprisonnaient, et celui où l'appelait sa fortune,
reconnu déjà pour supérieur à tous, quoiqu'il fût encore l'égal de tous,
et dans une condition privée exerçant une autorité plus réelle que celle
à laquelle il semblait assujetti, ce républicain né souverain se
débattait entre sa politique, qui le portait à résister à son instinct,
et cet instinct qui l'entraînait parfois hors de la réserve où sa
politique s'efforçait de le renfermer.
Admis à cette époque dans son intimité, j'ai été à même d'observer à
loisir le jeu de cet esprit qui, aussi fin qu'il était fort, aussi
prudent qu'il était hardi, se formait de la réunion des facultés les
plus opposées, et satisfit pendant vingt ans à toutes les exigences
d'une destinée sans pareille dans l'histoire des hommes.
Les historiens ont dessiné cette grande physionomie sous l'aspect dans
lequel elle se montrait au public. En dessinant celui sous lequel elle
se montrait dans la familiarité, ne contribuerai-je pas à la faire
entièrement connaître? Ce ne serait pas la partie la moins piquante de
ce portrait.
Mais il est temps d'entrer en matière.
Le général arriva presqu'en même temps que nous à Paris. Il ne s'était
pas arrêté long-temps à Rastadt, où il avait été nommé président du
congrès convoqué dans cette ville pour traiter de la paix avec l'empire
germanique. Une mission de ce genre avait peu d'attraits pour ce génie
éminemment fait pour dicter des lois, et que fatiguaient les lenteurs et
les subtilités diplomatiques. Peut-être aussi était-il impatient de
connaître l'influence que sa présence exercerait sur la France, agitée
par la secousse que lui avait imprimée le coup d'État du 18 fructidor,
et sur la capitale, inquiète entre la contre-révolution dont on l'avait
garantie, et la réaction révolutionnaire à laquelle on semblait vouloir
l'abandonner.
Dès que je fus instruit de son arrivée, je courus chez lui rue
Chantereine, qui, débaptisée par la voix publique, venait de prendre le
nom de rue de la Victoire, qu'on a eu la sottise de lui retirer. Plus
heureux que la majeure partie des gens qui se présentaient à sa porte,
et pour qui sa porte ne s'ouvrait pas toujours, je fus accueilli comme
un membre de sa famille, comme un soldat de l'armée d'Italie. Soit que
mon caractère et mon esprit eussent pour lui quelque attrait, soit qu'il
entrât dans ses vues d'avoir à sa disposition un représentant de la
littérature de l'époque, un homme par l'intermédiaire duquel il pût
connaître l'opinion des gens de lettres et agir sur cette opinion, il me
traita plus affectueusement encore à Paris qu'il ne l'avait fait hors de
France, et me témoigna le désir (or le désir avait en lui le caractère
de la volonté) de me voir le plus souvent possible.
Tout jaloux que j'étais de mon indépendance, je ne cherchai pas, j'en
conviens, à me dérober à une sujétion dont j'étais fier; et je voyais
qu'il m'en savait gré, non seulement à la manière dont il me recevait,
mais aux reproches qu'il m'adressait quand j'avais pris un jour de
congé. «On ne vous voit plus; que devenez-vous donc, _Monsieur le
marquis_?» Tel est le compliment dont il me saluait, moi, dont il n'a
fait ni un comte ni un baron, ce qu'au reste je suis très-loin de lui
reprocher.
Sa maison m'était donc ouverte à toutes les heures, mais non pas son
cabinet. Il m'admettait dans sa confiance, mais non pas à toutes ses
confidences; et à qui les faisait-il toutes? Politique jusque dans ses
affections, eût-il jamais livré à quelqu'un son secret tout entier? Son
secret était pour lui une somme divisible à l'infini, qu'il ne dépensait
que dans le besoin, et qu'il ne distribuait que dans des mesures
déterminées par son intérêt et proportionnées à l'utilité dont lui
pouvaient être les confidens qu'il admettait à ce partage.
Quoi qu'il en soit, il me fit une assez belle part dans sa
bienveillance, dans son amitié peut-être, pour me faire des envieux ou
des ennemis, car l'un et l'autre c'est tout un, comme j'eus dans la
suite occasion de le reconnaître.
Quoiqu'il ne tînt pas table ouverte, conservant en partie les habitudes
qu'il avait prises à l'armée, il recevait souvent, et répondait par des
invitations aux visites qu'il croyait pouvoir se dispenser de rendre, et
pourtant devoir reconnaître par des politesses. Il en adressait souvent
aussi par prévenance aux savans et aux gens de lettres; et comme il ne
les connaissait pas tous, il me chargeait ordinairement de lui donner ma
liste, qui devenait la sienne; confiance à laquelle je répondais avec
plaisir et de manière à la justifier. Les noms de Lemercier et de
Legouvé sont les premiers que j'ai fait porter sur ces invitations. Plus
d'une personne que cette distinction est allée chercher, et pour qui
elle a été par la suite une occasion de fortune, m'ont eu à leur insu la
même obligation.
Ces dîners, où la chère était plus délicate qu'à l'armée, étaient
charmans quand le général se mettait en frais d'amabilité, ce qui lui
arrivait assez habituellement pendant cet intervalle de la campagne
d'Italie à la campagne d'Égypte. Une conversation intéressante par son
objet, piquante par sa liberté, et qu'il se plaisait à provoquer et à
entretenir, n'en était pas la moindre friandise. Soit qu'on discutât une
vérité, soit qu'on soutînt un paradoxe, ce qui ne lui déplaisait pas, il
s'en mêlait volontiers, et n'y brillait pas moins par la subtilité que
par la solidité de son esprit, imprimant à ses erreurs même, car il n'en
était pas exempt, le cachet d'un génie scrutateur et original.
Les soirées qui suivaient ces dîners étaient employées d'ordinaire à la
lecture de l'ouvrage d'un des convives. Ducis y récitait ses plus belles
scènes; Legouvé y fit entendre son poëme des _Sépultures_; Bernardin y
lut son dialogue de _Socrate_, lequel, par parenthèse, nous parut
quelque peu longuet. _Quandòque bonus dormitabat_.
Je remarquai, dans les opinions émises par le maître de la maison sur
ces divers ouvrages, sa tendance à tout rattacher à l'intérêt qui le
dominait; jamais il n'en pouvait faire abstraction, et considérer les
compositions dans leur rapport avec le but que l'auteur s'était proposé.
Les productions des arts, comme les découvertes des sciences, ne lui
plaisaient entièrement qu'autant qu'elles étaient d'application utile à
ses besoins présens. J'en eus une fois la preuve à l'occasion même d'un
de mes ouvrages.
Je venais de lire mes _Vénitiens_ au Théâtre-Français. Instruit du fait,
le général voulut un jour après dîner entendre cet ouvrage, et le voulut
comme il voulait, c'est-à-dire sans admettre le moindre délai, ce soir,
à l'instant même. Je n'avais pas là mon manuscrit, et j'étais pris d'une
extinction de voix; n'importe, un aide de camp irait chercher mon
manuscrit, et même le lirait si la voix ne me revenait pas.
Au terme du répit que j'obtins, non pas sans peine, cette lecture eut
lieu devant une assemblée dont il m'avait laissé le choix, et où se
trouvaient, indépendamment des convives que j'ai nommés plus haut, Méhul
et David. La pièce produisit une impression profonde sur tous les
assistans et sur le général lui-même. Mais après avoir accordé des
éloges au soin que j'avais mis à donner à mon sujet les couleurs
locales, et à la fidélité avec laquelle j'avais conservé à la politique
et aux moeurs vénitiennes la physionomie qui leur est propre: «Pourtant,
me dit-il, j'ai un reproche à faire à votre premier acte.--Quel
reproche, général?--C'est de ne pas montrer le sénat de Venise sous des
couleurs assez odieuses.--Je n'ai pourtant pas dissimulé la rigueur de
ses institutions.--Mais vous justifiez cette rigueur par le but que le
sénat se proposait, le maintien de l'indépendance.--C'est vrai; mais tel
était l'esprit qui régnait dans le sénat de Venise depuis six cents ans,
l'esprit qui créa le conseil des Dix et le conseil des Trois. Ce que ces
aristocrates craignaient surtout, c'était de voir quelqu'un d'entre eux
se perpétuer dans le pouvoir. Ils se soumettaient à la tyrannie de la
loi pour échapper au despotisme d'un de leurs semblables; ils
sacrifiaient à leur indépendance leur liberté, leur sécurité même.--Mais
cet intérêt, reprit-il vivement, peut faire excuser ce gouvernement de
bien des choses. Nous avons donc eu tort de lui faire un crime de ses
institutions, et de nous en prévaloir pour le détruire?»
Cette phrase, qui me révéla toute sa pensée, révèle aussi la tendance de
son esprit; tendance qui s'est si ouvertement manifestée depuis.
À la discussion politique succéda la discussion littéraire. Quoique peu
familiarisé avec les théories dramatiques, il raisonna sur les effets de
l'art avec une grande sagacité; il blâma le dénoûment qu'à la prière de
nos dames, ainsi que je l'ai dit, j'avais substitué à celui qui, dans
mon projet, devait terminer mon drame, et justifia avec tant d'éloquence
et d'originalité ma propre opinion, qu'il me fut impossible de n'y pas
revenir, quoique Mme Bonaparte intercédât pour la grâce[1]: chacun était
dans son caractère.
Pendant ces soirées consacrées aux muses, son salon, devenu leur
sanctuaire, était fermé à tous les profanes. Les autres jours, c'était
différent: quoiqu'il ne fût pas ouvert à tout venant, ce salon, ces
soirs-là, n'était guère moins peuplé que celui d'un membre du
Directoire; et c'est alors qu'on pouvait voir que l'ascendant d'un grand
caractère donne une autorité aussi réelle au moins que celle qui est
attribuée à une grande place.
Parmi les gens qu'une admiration sincère amenait là, se trouvaient aussi
des gens de parti qui, sous prétexte de le féliciter, venaient épier les
secrets sentimens du vainqueur de l'Italie, soit pour voir s'ils ne
pourraient pas en faire un appui à leurs projets, soit dans l'ignoble
but de trafiquer des notions qu'ils auraient surprises. Rien de plus
circonspect sous ce rapport que l'attitude qu'il sut conserver au milieu
d'eux, blâmant avec une égale énergie les intentions furibondes des
terroristes, et les perfides menées des contre-révolutionnaires, ne
dissimulant pas, quand l'occasion s'en présentait, l'indignation que lui
inspiraient les abus du pouvoir et les mesures qui rappelaient le
système de la terreur: mais dans la manifestation de ces sentimens
propres à lui concilier l'affection publique, ne laissant rien échapper
où, s'il y trouvait un blâme, le gouvernement pût trouver une menace. Le
Directoire pouvait voir en lui un mécontent, mais non pas un ennemi.
Il était évident toutefois que dès lors le règne du Directoire lui
semblait ne pas pouvoir durer; qu'il tenait ce gouvernement pour blessé
à mort dans la journée du 18 fructidor, au combat où il avait tué son
adversaire; que le pouvoir exécutif, ressuscité sous cette forme, lui
paraissait répugner à la majorité de la nation, jacobins comme
royalistes; aux jacobins, parce que ce système leur donnait des rois
dans leurs égaux; aux royalistes, parce qu'en rétablissant un pouvoir
exécutif distinct du pouvoir législatif, il ne le leur rendait pas sous
la forme qu'ils voulaient. Bonaparte se sentait sans doute assez fort
pour porter au Directoire le coup qui devait achever de l'abattre; mais
ne se sentant pas encore en position de recueillir son héritage, il ne
voulait pas travailler pour autrui; il ne voulait ni de la démocratie,
où il ne serait pas maître, ni de la contre-révolution qui lui donnerait
un maître. En ajournant l'exécution de ses grands desseins, il
s'arrangeait cependant de manière à se faire reconnaître par les uns et
par les autres pour l'homme nécessaire dans la crise plus ou moins
prochaine que tous commençaient à prévoir.
Sur quel autre que lui en effet pouvait-on jeter les yeux? quel autre
possédait à un degré plus éminent une de ces hautes qualités qui, prises
séparément, suffisent à faire un homme supérieur, et qui se trouvaient
réunies en lui? Où était son rival? Moreau n'avait qu'une de ses
capacités; Hoche, qui peut-être les eut toutes, n'existait plus. Grand
politique, grand administrateur, grand capitaine, homme d'État aussi, il
ne s'abusait pas quand il se sentait appelé à sauver la France. Il ne
s'abusa pas non plus quand, pour agir, il pensa devoir attendre que les
partis, dans leur lassitude, le suppliassent de les sauver les uns des
autres.
Cependant il avait accepté et subi les honneurs que la politique d'un
gouvernement jaloux avait cru devoir lui décerner, et le banquet où
l'avaient convié les deux conseils, dont la bienveillance n'était guère
plus franche que celle du Directoire. Je n'assistai ni à l'une ni à
l'autre de ces solennités; ces sortes de fêtes ont peu d'attrait pour
moi. J'aimais qu'on lui décernât ces triomphes, mais je ne croyais pas
que mon dévouement m'obligeât d'en partager l'ennui.
Il en fut autrement quand le général alla prendre séance à l'Institut,
où il avait été nommé à la place de Carnot, tué civilement par le 18
fructidor.
Il m'avait engagé à assister à cette séance, et s'était chargé de m'y
conduire. Je me rendis chez lui vers quatre heures et demie. Les séances
académiques avaient lieu alors de cinq à sept heures. Dans le trajet de
la rue de la Victoire au Louvre, où l'Institut siégeait, on arrêta
plusieurs fois sa voiture pour la visiter, en conséquence d'un décret du
Directoire, qui ordonnait la saisie et la combustion des marchandises
anglaises, décret que les douaniers, à qui la ville était livrée,
exécutaient d'une manière assez brutale. Le général supporta
très-patiemment cette vexation qu'il pouvait faire cesser d'un mot, et
me recommanda surtout de ne pas le faire connaître. Les douaniers de
cette époque furent moins bien avisés que ceux à qui le maréchal de Saxe
eut affaire. _Les lauriers ne paient pas de droit_, avaient-ils dit à
Maurice. Ceux-ci auraient pu dire à Napoléon: _Vos lauriers ne sont pas
de fabrique anglaise._
Ils visitèrent, fouillèrent même la diligence du héros italique sans
s'en excuser le moins du monde, empressés qu'ils étaient de satisfaire
le gouvernement, qui semblait moins faire la guerre aux Anglais qu'aux
Français.
La séance fut brillante. L'assemblée était composée de l'élite de la
société. Le désir de voir l'homme à qui l'on devait une paix acquise par
tant de victoires y attirait plus de spectateurs que l'éloquence des
académiciens n'y avait attiré d'auditeurs; aussi regardait-on plus qu'on
n'écoutait.
Un seul lecteur attira sur lui l'attention publique, mais par cela même
qu'il n'y faisait pas distraction: c'est Chénier. Il lisait un poëme à
la louange du général Hoche. Ce poëme, où respire la haine la plus
énergique contre l'Angleterre, était écouté avec satisfaction. Elle se
changea en enthousiasme, quand du héros mort passant au héros vivant, et
s'adressant à un sentiment non moins vif que les regrets dus aux rares
qualités de Hoche, je veux dire l'espérance que l'on fondait sur le
génie de Bonaparte, le désignant par le surnom d'_Italique_, il s'écria:
Si jadis un Français, des rives de Neustrie,
Descendit dans leurs ports précédé de l'effroi,
Vint, combattit, vainquit, fut conquérant et roi,
Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
Quand Neptune irrité lancera dans leur île
D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
Tous ces jeunes héros, vieux dans l'art des combats,
La grande nation à vaincre accoutumée.
Et le grand général guidant la grande armée!
Les applaudissemens, les acclamations qui s'élevèrent de toutes parts
prouvèrent que ces beaux vers exprimaient les sentimens de toute
l'assemblée; disons mieux, de toute la France.
La séance levée, nous retournâmes chez lui, où nous n'arrivâmes pas sans
avoir été arrêtés et interpellés de nouveau. Ces importunités ne lui
firent pas oublier les hommages qui lui avaient été prodigués dans cette
soirée.
Personne n'a plus attaché de prix que lui au titre de membre de
l'Institut, ce soir-là du moins. Dès lors, il le prit dans tous ses
actes publics.
Après le dîner, c'est-à-dire à neuf heures du soir, il reçut quelques
visites, et entre autres celle de Mme Tallien, qui s'empressait de le
féliciter de son nouveau triomphe. L'opinion universelle ne pouvait pas
s'exprimer par un plus gracieux interprète. Je ne sais pas trop si ce
n'est pas ce soir-là que je rabrouai le général avec la liberté qu'il
m'autorisait à prendre, et dont au reste je n'ai jamais trop abusé. La
conversation, bien qu'elle fût engagée avec des dames, tomba sur les
armes, sur les sabres, sur les lames, sur la qualité que la trempe
pouvait leur donner, et qui les rend propres même à couper le fer; je
citai, comme preuve du fait, un yatagan que j'avais rapporté de Corfou.
«Qu'en avez-vous fait? me dit le général.--Je l'ai donné à Talma.--Cela
est bien d'un poëte. Ces messieurs font leur cour même aux rois de
théâtre.--Je ne la fais pas même aux héros, général; je ne la fais
qu'aux dames: Madame est là pour le dire.» Il ne répliqua rien.
Peut-être cette boutade ne lui avait-elle pas donné d'humeur.
Il alla sur ces entrefaites visiter les côtes du nord. On faisait dans
tous les ports des armemens considérables. Comme il avait été nommé
général en chef de l'armée d'Angleterre, l'on tenait pour certain qu'au
printemps cette armée irait visiter les Anglais chez eux. Une descente
se préparait en effet; mais ce n'était pas en Angleterre que Bonaparte
songeait à attaquer la puissance anglaise.