III

Nous ne sommes pas plus tôt en gare qu'un cri retentit:

--Par ici, les Bretons!

C'est la voix du professeur Barbier, un Franc-Comtois au parler sonore,

attaché depuis de longues années à l'Université galloise dont le collège

de Cardiff est un des trois centres. Je veux dire tout de suite combien

nous avons d'obligations à cet excellent homme. Il n'a pas été seulement

un précieux interprète pour ceux d'entre nous qui possédaient

insuffisamment soit l'anglais, soit le kymrique: il nous a servi à tous

de guide, ou mieux, de tuteur moral. Sa maison nous fut, toute une

semaine, une sorte de foyer toujours ouvert, où nous réunir, nous

renseigner, concerter nos multiples démarches et, de temps à autre, par

manière de détente, reprendre comme un air de France. En un mot, ce doux

Burgonde, d'âme si chaude et de coeur si vibrant, aura plus contribué

que bien des Celtes à l'oeuvre de la fraternisation celtique.

On se rappelle, dans Labiche, la rencontre des deux anciens Labadens.

--C'est étonnant comme on a peu de choses à se dire, quand il y a vingt

ans qu'on ne s'est vu!

Les Gallois et les Bretons, eux, ne s'étaient guère rencontrés depuis

des siècles. Les préliminaires de leur reconnaissance eussent risqué

fort de traîner en longueur si le professeur Barbier n'avait été là pour

les pousser joyeusement dans les bras les uns des autres.

L'instant d'après, nous dévalions, bannière de Bretagne en tête, vers le

Barry's Hôtel où l'alderman Jones, délégué par le maire de Cardiff pour

être son porte-parole à un truculent déjeuner de bienvenue, associait et

faisait acclamer, dans un toast plein d'élévation et d'humour, les noms

de S. M. la reine d'Angleterre et du Président Loubet. En suite de quoi,

procédant à ses fonctions de nomenclateur, le Hérald-Bard, le barde

héraut, Arlynedd Penygarn, indiquait à chacun de nous les hôtes

bénévoles qui s'étaient spontanément offerts à nous recevoir. Ma bonne

étoile fit que je n'eus point à me séparer de mon éminent ami

Bourgault-Ducoudray: je ne lui sais pas un gré moindre de nous avoir

logés de compagnie sous le toit de M. Samuel. Car c'est pourtant à cet

intérieur israélite que nous devons d'avoir goûté dans ce qu'elles ont

de plus cordial, de plus intime, de plus pénétrant, toutes les douceurs

et toutes les prévenances de l'hospitalité galloise. J'aurai toujours

présentes à l'esprit les attentions, exquisement discrètes et délicates,

dont nous y fûmes l'objet; et elle n'est pas près, non plus, de

s'éteindre dans mes yeux, l'admirable vue du parc de Bute, dont la mer

de feuillages montait jusqu'à ma fenêtre et me versait chaque soir,

après la fatigue des cérémonies officielles, sous les averses de feu

d'un ciel torride, le philtre, délicieux à humer, de ses ténèbres

végétales, de son silence et de sa fraîcheur.

La terre du passé · 第 95 / 103 题