Il ne saurait entrer dans mon dessein de décrire par le menu les
imposantes manifestations de tout genre auxquelles il nous fut donné de
participer. S'il faut en croire les Kymris eux-mêmes, jamais
l'_Eisteddfod_ n'avait revêtu un caractère aussi grandiose, ni ne
s'était déployée avec autant d'éclat.
Dès le soir de notre arrivée, une réception avait lieu au Town-Hall,
offerte par la municipalité de Cardiff, sous la présidence de sir Thomas
Morel, et comprenant plus de quatre mille invités. Les délégations des
divers pays celtiques y défilèrent à tour de rôle, les Bretons marchant
les premiers, précédés du biniou national. Seuls, les Écossais
manquaient. Ils ne parurent qu'assez tardivement; mais quelle entrée!
C'est peut-être une des émotions les plus nobles que j'aie jamais
ressenties.
J'étais monté, pour respirer, sur le toit en terrasse de l'hôtel de
ville, d'où l'on domine dans toute son étendue, avec ses usines, ses
chantiers et ses docks, la formidable cité du charbon. La nuit,
merveilleusement étoilée, s'embrasait à l'horizon du flamboiement des
hauts fourneaux. Par les vasistas ouverts d'une espèce de kiosque
central, servant à ventiler les profondeurs du hall, des bouffées de
musiques, des échos de choeurs montaient. Soudain, parmi les groupes qui
stationnent de-ci de-là ou se pressent devant les buffets en plein air,
il se fait un long remuement, et je vois s'avancer des hommes aux
statures superbes, de grands vieillards, majestueux et graves, qu'on
dirait échappés tout vifs des poèmes d'Ossian. Ils portent le béret des
Highlands, le plaid, retenu à l'épaule par une agrafe de pierres
précieuses, la jupe ou tartan, bariolée aux couleurs du clan, et, pendue
à la ceinture, la pochette de cuir, le _sparren_, que garnissent des
poils de chèvre. On se croirait à la cour de Fingal.
Mais voici le plus saisissant. Derrière ces patriarches viennent de
déboucher six _bagpipers_, aussi archaïquement accoutrés, qui, sur un
signe, se rangent, puis s'ébranlent. Alors retentit un pas de marche à
la fois mélancolique et martial, empreint tout ensemble de sauvagerie et
de mysticité. Cela s'enfle, s'élargit, s'exaspère, puis frémit en
modulations vagues, comme pour s'apaiser, et de nouveau repart... Ce fut
une sensation inexprimable. Je connus là d'exaltantes minutes de rêve,
comme si j'avais vu se lever autour de moi tout le mystérieux passé de
ma race, évoqué par la puissante incantation de ces cornemuses d'Écosse
dans la nuit. Ah! nos pauvres binious de Bretagne, en comparaison,
quelle misère!...
L'avouerai-je? Je fus très loin d'éprouver rien de semblable, en
franchissant, le lendemain, dans les rangs du cortège traditionnel,
l'enceinte sacrée du Gorsedd, ni même lorsque l'archidruide Hwfa-Môn
(dans la vie ordinaire le Rév. Williams) m'eut attiré à lui, au centre
du cercle, sur la pierre couchée qui est censée représenter le nombril
du monde, pour me conférer, avec de tonitruants éclats de voix,
l'investiture de l'ordre bardique. Il ne laissait cependant pas d'avoir
sa beauté, le spectacle de ces druides blancs, de ces bardes bleus et de
ces ovates verts, évoluant, comme une théorie de mages antiques, sur les
fonds vaporeux de Cathay's Park. C'était évidemment d'un effet plus
magistral que n'importe quelle figuration d'opéra. Cela avait toutefois
un peu le tort d'y faire penser, et le visage glabre du Rév. Williams,
sa mimique parfois trop expressive, n'étaient pas, il faut bien le dire,
pour écarter ce rapprochement fâcheux. Quant aux autres personnages,
dans quelle mesure ils prenaient au sérieux leurs rôles, c'est ce que je
ne me chargerai point de déterminer. Il y a dans l'âme galloise un
mélange d'ironie paisible et de sereine gravité dont les proportions
m'échappent. Mais la gravité, assurément, domine.
Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu'à passer du champ du Gorsedd dans
l'immense baraquement de planches édifié tout à côté, et où se tenaient
les séances littéraires et musicales de l'_Eisteddfod_. Ici plus de
vestiges de l'âge de pierre, plus de cromlechs, plus de dolmens, plus de
menhirs,--restitution purement décorative d'une préhistoire qui n'eut,
comme chacun sait, rien de celtique. Non, pas d'autre mobilier, dans ce
«pavillon», qu'une estrade, des chaises et des bancs. Mais sur cette
estrade se font entendre les plus admirables choeurs du monde, et sur
ces chaises, sur ces bancs, un public de près de vingt mille auditeurs
peut trouver place. J'ai tort de dire: peut trouver. En réalité, la
salle est toujours comble; la semaine durant, elle ne désemplit pas;
tandis qu'un flot se retire, un autre monte. Je parlais tout à l'heure
de l'âme galloise. C'est là qu'il faut entrer en contact avec elle,
parce que c'est là vraiment qu'elle vibre toute, là qu'elle se révèle en
sa plénitude, là enfin que l'on découvre de quelle puissance de
recueillement, de quelle intensité d'émotion et d'enthousiasme elle est
capable. Il plane dans l'atmosphère un je ne sais quoi de religieux et
de grand. Par-dessus le concert des voix, il semble que l'on perçoive
une harmonie plus haute et plus profonde, la symphonie des esprits, le
merveilleux unisson des consciences. Jamais je n'ai mieux compris la
portée de l'adage kymrique: «Notre vieille Galles est une mer de chant»!
A quel point ce peuple est pénétré de l'excellence de sa race, on put le
voir, dans la soirée, à ce même pavillon de l'_Eisteddfod_, quand,
ressuscitant un usage cher aux Celtes primitifs, l'archidruide brandit
devant l'assemblée les deux moitiés d'un glaive, destinées, l'une à
demeurer en Galles, l'autre à être emportée en Bretagne, et les
rapprocha fortement pour faire constater à la foule qu'elles
s'adaptaient. Ce fut une minute inoubliable.
--_A oes heddwch?_ (Est-ce la paix?) rugit de sa voix léonine
l'archidruide.
--_Heddwch!_ (La paix) répond une clameur de tonnerre, jaillie de quinze
mille poitrines électrisées.
La salle entière est debout, applaudissant et trépignant. Un des lairds
d'Écosse crie:
--Vive la France... la belle France!
Et soudain, les douces syllabes françaises volent de bouche en bouche,
dominant l'âpreté des derniers hourrahs. Le plus sceptique en eût été
remué jusqu'aux larmes[8].
[8] C'est l'occasion, ou jamais, de rappeler les belles paroles de
Renan, recevant l'Association archéologique du pays de Galles à
Rosmapamon: «Vous êtes bons Anglais, nous sommes bons Français... Un
haut devoir nous incombe aux uns et aux autres. C'est de maintenir
en bonne amitié les deux grandes nations entre lesquelles nous
sommes partagés, et dont l'action commune, la rivalité, si l'on
veut, est si nécessaire au bien de la civilisation. C'est si bête de
se haïr! En travaillant à la paix, nous travaillerons véritablement
à une oeuvre celtique».
V
N'en subsistât-il que ces nobles et touchants souvenirs, notre
pèlerinage dans la Celtie d'outre-mer n'aura pas été perdu. Mais il est
permis d'en attendre des fruits plus durables et plus généreux. Il se
peut que l'_Eisteddfod_ de Cardiff devienne la préface d'une
intéressante histoire. Nos congénères d'Irlande ont déjà préparé les
matériaux du premier chapitre, qui se doit écrire, en 1901, au Congrès
de Dublin. «Histoire vite tournée en roman!» diront d'aucuns. «Rêveries
séniles d'une race retombée à l'enfance!» appuieront d'autres. A ceux-ci
comme à ceux-là je recommande ces lignes de Renan, par où je veux
conclure: «Quand on songe qu'une foule d'individualités nationales qui
semblaient effacées se sont relevées tout à coup de nos jours plus
vivantes que jamais, on se persuade qu'il est téméraire de poser une loi
aux intermittences et au réveil des races, et que la civilisation
moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne serait peut-être que
leur commun épanouissement».