Dès l'entrée du parc, à voir ces allées aux courbes savantes et ces
vastes pelouses géométriques, soigneusement tondues, on a tôt fait de se
rendre compte que les lieux ont changé, comme les âmes, et qu'il serait
superflu de chercher ici le décor de nature sauvage dont les _Mémoires_
nous ont retracé tant de merveilleux tableaux. Tout s'est humanisé,
depuis lors, et même anglicisé. Où est l'«avenue de charmilles» dont les
cimes s'entrelaçaient en voûte? Où l'«obscurité du bois» et
«l'avant-cour plantée de noyers»? De la cour Verte il ne subsiste plus
une touffe de gazon. Seul, le bouquet de marronniers qui se dressait à
droite, auprès des écuries, épand encore sur nos fronts ses séculaires
ombrages.
Nous sommes au pied du château.
Lui, du moins, n'a pas bougé. Tel on se le représente d'après les récits
de son grand hôte d'autrefois, tel il nous apparaît. Le voilà bien, avec
sa forme de char à «quatre roues», avec ses quatre tours inégales, liées
par des machicoulis, et leurs toitures en pointe posées sur les créneaux
«comme un bonnet sur une couronne gothique». Le violier jaune n'y croît
plus dans les interstices des pierres, mais la «triste et sévère façade»
n'a point désarmé. Ce sont les mêmes murs nus, tragiques et hautains.
Pour tout enjolivement extérieur, on s'est contenté de remplacer
l'ancien perron, «raide et droit, sans garde-fou», par un majestueux
escalier muni de rampes où notre caravane fait halte quelques instants
pour écouter la lecture à haute voix, par l'un d'entre nous, du chapitre
des _Mémoires d'Outre-Tombe_ relatif à Combourg.
Chacun prête l'oreille, chapeau bas. Il semble que ce soit Chateaubriand
lui-même qui nous souhaite une bienvenue posthume, sur le seuil de sa
demeure d'antan.
Après cette oraison liminaire, cette sorte d'_introïbo_, nous pénétrons
dans le vestibule.
Quel est le touriste qui, ayant visité le château de Combourg, s'est
privé d'en dépeindre l'intérieur actuel? Et, d'autre part, qui ne se
souvient des pages si attachantes que M. Gaston Deschamps lui a
consacrées? Dieu me garde de vouloir reprendre une description si
souvent tentée et, une fois au moins, si bien faite! Je ne m'en
sentirais, au reste, nulle envie. Le spectacle est tellement différent
de celui que notre imagination se plaisait à concevoir!
Ce qui frappe, en effet, dès l'abord, c'est l'éclat somptueux de toutes
ces pièces, d'un contraste si absolu avec les dehors austères de
l'édifice. Et cette somptuosité même ne laisse pas de déconcerter. On
arrive tout rempli des mélancoliques fantômes du passé et, brusquement,
au milieu de tous ces ors, de toutes ces enluminures, de toute cette
«restauration» moderne, ils s'effarent et s'évanouissent. Quel rapport
entre cette résidence princière et celle dont il fut écrit: «Partout
silence, obscurité et visage de pierre, voilà le château de Combourg»?
Comment retrouver dans cette enfilade de salons clairs, lumineux,
chatoyants, la «grand'salle» d'autrefois, la mystérieuse salle
gris-blanc, où Lucile et René, blottis près de leur mère, suivaient d'un
regard d'épouvante, dans les ténèbres, la promenade taciturne de fauve
en cage du comte de Chateaubriand?...
On éprouve la même impression d'agacement pénible que si l'on errait
dans un temple désaffecté. J'eusse préféré le sinistre délabrement que
nous a décrit Flaubert, les plafonds crevés, les murs suintants, les
fientes d'oiseaux accumulées dans les coins, et l'intendant d'alors
crachant à terre, sans vergogne, tandis que son chien furetait les
souris entre les panneaux vermoulus des meubles.
C'est avec un véritable sentiment d'aise que je m'évade, par les
escaliers tournants, vers les combles. L'équipe des tapissiers et des
doreurs n'est pas montée jusqu'à ces étages. L'esprit des ruines a ici
où se réfugier, parmi les plâtras et les nids de corneilles; et, le long
des couloirs en soupente, percés d'étroites meurtrières sans vitres,
quelque chose se respire encore de l'antique présence du dieu.
A l'extrémité d'un de ces couloirs, dans un des donjons d'angle, M. de
Durfort, notre obligeant cicerone, pousse une porte et dit:
--Sa chambre.
V
Sa chambre!... Non pas--nous avertit-on--celle qui fut la confidente des
nuits de son adolescence et de leurs insomnies douloureusement
passionnées. Celle-là, on a dû la murer, à cause des vents qui y
faisaient rage, à cause aussi, peut-être, des ombres tumultueuses et
plaintives qu'il créa de sa propre substance et qui ne se consolent
point de l'avoir perdu... La mansarde où nous sommes introduits n'a
connu que le Chateaubriand des dernières années, le vieillard morne,
soûl de gloire et rassasié d'honneurs. Et, à vrai dire, il n'y a même
séjourné que quelques heures durant les rares et brefs retours que, sur
la fin de sa vie, il accepta de faire au manoir de ses ancêtres. Mais
c'est assez qu'il l'ait occupée de temps à autre, pour qu'elle nous
communique une tristesse religieuse et comme un frisson sacré.
Elle est, d'ailleurs, touchante, en sa simplicité fruste, en son
humilité quasi monacale. Ce génie démesurément orgueilleux, et d'une
personnalité si excessive, aimait autour de lui ce luxe de pauvreté,
sans doute par un nouveau raffinement d'orgueil. L'étroite, l'ascétique
couchette de fer adossée à l'une des parois est le lit même où il
mourut. Ces rideaux de grossière percale, fermés depuis le soir de son
agonie, ont mystérieusement frémi de son souffle suprême. Une majesté
singulière est sur eux. On se demande si l'auguste visage olympien ne va
pas, soudain, se montrer entre leurs plis. Un dessin de Mazerolle,
appendu au chevet de la couchette, a la prétention de le représenter tel
qu'il était quand il expira. Mais l'oeuvre est médiocre: elle manque à
la fois d'émotion et de sincérité. Un crayon que possède un amateur
nantais, M. Maignien, me paraît autrement véridique: la face est figée,
momifiée presque; les lèvres, d'où l'âme vient de s'exhaler, sont
demeurées entr'ouvertes; l'expression de la physionomie conserve un je
ne sais quoi d'impérieux et d'amer jusque dans le trépas.
Achevons cependant l'inventaire de la cellule. Une table à vitrine en
dépare la religieuse ordonnance, a le tort de faire penser à quelque
exhibition de musée. On a réuni là les objets les plus divers: le
crucifix que Chateaubriand pressa de ses mains défaillantes, et avec
lequel il se promettait de «descendre hardiment dans l'éternité», s'y
voit, étendu sur un coussin, à côté d'un manuscrit du _Congrès de
Vérone_, dédié à la comtesse-douairière de Combourg... Par ailleurs,
dans la pièce, plus rien qu'une armoire massive à grosses moulures
et--détail que je m'en voudrais de laisser échapper--un coffre, un de
ces lourds coffres paysans, à couvercle plat, comme il ne s'en rencontre
plus guère que dans nos fermes de Basse-Bretagne, où ils servent tout
ensemble de banc pour s'asseoir et de bahut pour serrer les vieux
haillons. A la suite de quelles aventures, ce meuble, aussi barbare que
ceux qui durent orner la hutte de Ségenax, père de Velléda, passa-t-il
en la propriété de l'auteur des _Martyrs_?
Un de nos compagnons de pèlerinage incline à croire que c'est le même
qui fut, dit-il, offert à Chateaubriand, par un gentilhomme vannetais,
comme une relique des guerres chouannes. Un redoutable chef de bande,
traqué par les Bleus, s'était caché au fond de ce coffre, à peine assez
grand pour le contenir, et, pendant que l'ennemi s'obstinait à
perquisitionner dans la maison, avait préféré se laisser mourir
d'asphyxie, plutôt que de compromettre ses hôtes en se livrant... C'est
une note funèbre de plus dans ce mélancolique asile de choses défuntes,
semblable à ces sépultures des anciens âges où quelques vases de terre
et quelques anneaux de métal sont tout ce qui reste d'Achille ou
d'Agamemnon.