IV

Dès l'entrée du parc, à voir ces allées aux courbes savantes et ces

vastes pelouses géométriques, soigneusement tondues, on a tôt fait de se

rendre compte que les lieux ont changé, comme les âmes, et qu'il serait

superflu de chercher ici le décor de nature sauvage dont les _Mémoires_

nous ont retracé tant de merveilleux tableaux. Tout s'est humanisé,

depuis lors, et même anglicisé. Où est l'«avenue de charmilles» dont les

cimes s'entrelaçaient en voûte? Où l'«obscurité du bois» et

«l'avant-cour plantée de noyers»? De la cour Verte il ne subsiste plus

une touffe de gazon. Seul, le bouquet de marronniers qui se dressait à

droite, auprès des écuries, épand encore sur nos fronts ses séculaires

ombrages.

Nous sommes au pied du château.

Lui, du moins, n'a pas bougé. Tel on se le représente d'après les récits

de son grand hôte d'autrefois, tel il nous apparaît. Le voilà bien, avec

sa forme de char à «quatre roues», avec ses quatre tours inégales, liées

par des machicoulis, et leurs toitures en pointe posées sur les créneaux

«comme un bonnet sur une couronne gothique». Le violier jaune n'y croît

plus dans les interstices des pierres, mais la «triste et sévère façade»

n'a point désarmé. Ce sont les mêmes murs nus, tragiques et hautains.

Pour tout enjolivement extérieur, on s'est contenté de remplacer

l'ancien perron, «raide et droit, sans garde-fou», par un majestueux

escalier muni de rampes où notre caravane fait halte quelques instants

pour écouter la lecture à haute voix, par l'un d'entre nous, du chapitre

des _Mémoires d'Outre-Tombe_ relatif à Combourg.

Chacun prête l'oreille, chapeau bas. Il semble que ce soit Chateaubriand

lui-même qui nous souhaite une bienvenue posthume, sur le seuil de sa

demeure d'antan.

Après cette oraison liminaire, cette sorte d'_introïbo_, nous pénétrons

dans le vestibule.

Quel est le touriste qui, ayant visité le château de Combourg, s'est

privé d'en dépeindre l'intérieur actuel? Et, d'autre part, qui ne se

souvient des pages si attachantes que M. Gaston Deschamps lui a

consacrées? Dieu me garde de vouloir reprendre une description si

souvent tentée et, une fois au moins, si bien faite! Je ne m'en

sentirais, au reste, nulle envie. Le spectacle est tellement différent

de celui que notre imagination se plaisait à concevoir!

Ce qui frappe, en effet, dès l'abord, c'est l'éclat somptueux de toutes

ces pièces, d'un contraste si absolu avec les dehors austères de

l'édifice. Et cette somptuosité même ne laisse pas de déconcerter. On

arrive tout rempli des mélancoliques fantômes du passé et, brusquement,

au milieu de tous ces ors, de toutes ces enluminures, de toute cette

«restauration» moderne, ils s'effarent et s'évanouissent. Quel rapport

entre cette résidence princière et celle dont il fut écrit: «Partout

silence, obscurité et visage de pierre, voilà le château de Combourg»?

Comment retrouver dans cette enfilade de salons clairs, lumineux,

chatoyants, la «grand'salle» d'autrefois, la mystérieuse salle

gris-blanc, où Lucile et René, blottis près de leur mère, suivaient d'un

regard d'épouvante, dans les ténèbres, la promenade taciturne de fauve

en cage du comte de Chateaubriand?...

On éprouve la même impression d'agacement pénible que si l'on errait

dans un temple désaffecté. J'eusse préféré le sinistre délabrement que

nous a décrit Flaubert, les plafonds crevés, les murs suintants, les

fientes d'oiseaux accumulées dans les coins, et l'intendant d'alors

crachant à terre, sans vergogne, tandis que son chien furetait les

souris entre les panneaux vermoulus des meubles.

C'est avec un véritable sentiment d'aise que je m'évade, par les

escaliers tournants, vers les combles. L'équipe des tapissiers et des

doreurs n'est pas montée jusqu'à ces étages. L'esprit des ruines a ici

où se réfugier, parmi les plâtras et les nids de corneilles; et, le long

des couloirs en soupente, percés d'étroites meurtrières sans vitres,

quelque chose se respire encore de l'antique présence du dieu.

A l'extrémité d'un de ces couloirs, dans un des donjons d'angle, M. de

Durfort, notre obligeant cicerone, pousse une porte et dit:

--Sa chambre.

V

Sa chambre!... Non pas--nous avertit-on--celle qui fut la confidente des

nuits de son adolescence et de leurs insomnies douloureusement

passionnées. Celle-là, on a dû la murer, à cause des vents qui y

faisaient rage, à cause aussi, peut-être, des ombres tumultueuses et

plaintives qu'il créa de sa propre substance et qui ne se consolent

point de l'avoir perdu... La mansarde où nous sommes introduits n'a

connu que le Chateaubriand des dernières années, le vieillard morne,

soûl de gloire et rassasié d'honneurs. Et, à vrai dire, il n'y a même

séjourné que quelques heures durant les rares et brefs retours que, sur

la fin de sa vie, il accepta de faire au manoir de ses ancêtres. Mais

c'est assez qu'il l'ait occupée de temps à autre, pour qu'elle nous

communique une tristesse religieuse et comme un frisson sacré.

Elle est, d'ailleurs, touchante, en sa simplicité fruste, en son

humilité quasi monacale. Ce génie démesurément orgueilleux, et d'une

personnalité si excessive, aimait autour de lui ce luxe de pauvreté,

sans doute par un nouveau raffinement d'orgueil. L'étroite, l'ascétique

couchette de fer adossée à l'une des parois est le lit même où il

mourut. Ces rideaux de grossière percale, fermés depuis le soir de son

agonie, ont mystérieusement frémi de son souffle suprême. Une majesté

singulière est sur eux. On se demande si l'auguste visage olympien ne va

pas, soudain, se montrer entre leurs plis. Un dessin de Mazerolle,

appendu au chevet de la couchette, a la prétention de le représenter tel

qu'il était quand il expira. Mais l'oeuvre est médiocre: elle manque à

la fois d'émotion et de sincérité. Un crayon que possède un amateur

nantais, M. Maignien, me paraît autrement véridique: la face est figée,

momifiée presque; les lèvres, d'où l'âme vient de s'exhaler, sont

demeurées entr'ouvertes; l'expression de la physionomie conserve un je

ne sais quoi d'impérieux et d'amer jusque dans le trépas.

Achevons cependant l'inventaire de la cellule. Une table à vitrine en

dépare la religieuse ordonnance, a le tort de faire penser à quelque

exhibition de musée. On a réuni là les objets les plus divers: le

crucifix que Chateaubriand pressa de ses mains défaillantes, et avec

lequel il se promettait de «descendre hardiment dans l'éternité», s'y

voit, étendu sur un coussin, à côté d'un manuscrit du _Congrès de

Vérone_, dédié à la comtesse-douairière de Combourg... Par ailleurs,

dans la pièce, plus rien qu'une armoire massive à grosses moulures

et--détail que je m'en voudrais de laisser échapper--un coffre, un de

ces lourds coffres paysans, à couvercle plat, comme il ne s'en rencontre

plus guère que dans nos fermes de Basse-Bretagne, où ils servent tout

ensemble de banc pour s'asseoir et de bahut pour serrer les vieux

haillons. A la suite de quelles aventures, ce meuble, aussi barbare que

ceux qui durent orner la hutte de Ségenax, père de Velléda, passa-t-il

en la propriété de l'auteur des _Martyrs_?

Un de nos compagnons de pèlerinage incline à croire que c'est le même

qui fut, dit-il, offert à Chateaubriand, par un gentilhomme vannetais,

comme une relique des guerres chouannes. Un redoutable chef de bande,

traqué par les Bleus, s'était caché au fond de ce coffre, à peine assez

grand pour le contenir, et, pendant que l'ennemi s'obstinait à

perquisitionner dans la maison, avait préféré se laisser mourir

d'asphyxie, plutôt que de compromettre ses hôtes en se livrant... C'est

une note funèbre de plus dans ce mélancolique asile de choses défuntes,

semblable à ces sépultures des anciens âges où quelques vases de terre

et quelques anneaux de métal sont tout ce qui reste d'Achille ou

d'Agamemnon.

La terre du passé · 第 89 / 103 题