Je me suis attardé longtemps sur le chemin de ronde qui suit le
couronnement du château.
La pluie avait fait trêve. Les nuages couraient, chassés par un vent
plus fort, un de ces fougueux vents d'Ouest dont l'adolescent de
Combourg dit qu'ils servirent de «jouets à ses caprices et d'ailes à ses
songes». Çà et là, dans le gris mouvant de ce ciel en marche, des
trouées d'azur pâle s'ouvraient, que les approches du soir teintaient de
fine émeraude. Tantôt par la lucarne d'une tour de guet, tantôt par
l'embrasure d'un créneau, j'ai promené mes regards sur tout l'horizon.
La vue est d'une ampleur superbe, et plus mouvementée que je ne me
l'étais figuré tout d'abord. Au moins dans son ensemble, c'est bien
celle, à n'en point douter, que les yeux de Chateaubriand contemplèrent.
On le sent, à l'impétuosité vertigineuse avec laquelle s'évoquent
soudain les souvenirs, à la vie surtout dont ils s'animent spontanément
au contact des images réelles. La confrontation, cette fois, ne cause
plus aucun mélange irritant d'incertitude et de trouble.
Il faut une mise au point, évidemment. La patrie des Rhedons s'est
quelque peu transformée depuis Eudore: les landes incultes ont cédé la
place aux moissons et les petites rivières des vallées font tourner des
roues de moulins, avant de porter à la mer leurs eaux inconnues. Déjà,
du temps de Chateaubriand, la vieille forêt domaniale avait disparu,
débitée lambeau par lambeau. Mais les restes en sont encore des plus
imposants et, de toute la contrée, s'exhale la même odeur sylvestre, le
même parfum de verdure et d'eau qui se respire aux premiers chapitres
des _Mémoires d'Outre-Tombe_. Sauf de légères retouches, cette terre a
gardé son visage d'autrefois et ses traits, en quelque sorte, consacrés.
Un peuple de visions familières se lève à votre appel de tous les
confins de l'espace. Elles vous font des signes, elles se nomment. Ces
ondulations fuyantes, là-bas, vers le sud, ce sont les hauteurs de
Bécherel. Au-dessous, sur les pentes feuillues du vaste «amphithéâtre
d'arbres», où, près des campaniles des villages, commence à pointer, çà
et là, le tuyau d'une cheminée d'usine, voici moutonner d'un vert plus
sombre les toisons vénérables des bois du Bourgouët et de Tanoërn. Il
n'est pas jusqu'à Combourg qui ne se révèle, semble-t-il, sous un tout
autre aspect qu'à l'arrivée. Écrasé dans le bas-fond, au pied de
l'énorme masse féodale, il s'est rapetissé, tassé, a pris un air suranné
et comme vétuste, l'air qu'il avait aux jours où M. le Chevalier
s'engageait dans son «abominable rue» pour se rendre à la messe de
paroisse, en compagnie de sa mère et de sa soeur Lucile. La rumeur
foraine elle-même, ces mugissements de veaux et ces grognements de
cochons que le vent apporte de la vallée, aident à l'illusion, loin de
la détruire. Ainsi grouillait le Combourg d'il y a cent ans, lorsque
septembre ramenait la solennité de l'_Angevine_, la seule occasion où
s'épanouît en ce triste canton «quelque chose qui ressemblait à de la
joie».
Mais la grande face évocatrice du paysage, on le devine, c'est l'étang.
Là palpitent vraiment, comme en un miroir magique, toutes les ombres
mystérieuses du passé.
J'ai côtoyé ses rives, au crépuscule. Le sentier longe les talus du parc
dont les ramures mouillées m'aspergeaient de leurs gouttelettes. A cause
de la sécheresse du mois précédent, les eaux étaient basses. Une mince
frange d'argent ourlait leur nappe frissonnante. Je me suis assis sur un
vieux tronc de saule qui surplombait la grève, pareil à quelque
monstrueuse gargouille végétale. Non loin, pourrissait dans les joncs un
bachot à demi envasé. L'heure et le lieu étaient d'une gravité
singulièrement suggestive. Un pressentiment d'automne assombrissait le
ciel venteux, et des futaies environnantes sortaient des voix confuses
et profondes, les mêmes qui éveillèrent le génie de Chateaubriand et le
firent entrer «en pleine possession des harmonies de sa nature». Les
roseaux bruissaient, comme alors, «agitant leurs champs de quenouilles
et de glaives». Et c'était une plainte longue, étrange, à peine modulée,
avec des accalmies soudaines, des silences dramatiques et presque
angoissants.
Peu à peu le lac s'est voilé comme un regard qui s'éteint; puis, la
procession des vapeurs nocturnes a surgi; et, tandis que glissaient
leurs formes furtives sur le tapis ondoyant des plantes rivulaires et
des nénuphars, j'ai cru voir défiler, comme aux bords d'un Léthé
antique, Amélie, Atala, Blanca, Cymodocée, toutes les créatures de rêve,
nées de cette solitude, tous les divins fantômes d'amour que nous avons
adorés.