VI

Je me suis attardé longtemps sur le chemin de ronde qui suit le

couronnement du château.

La pluie avait fait trêve. Les nuages couraient, chassés par un vent

plus fort, un de ces fougueux vents d'Ouest dont l'adolescent de

Combourg dit qu'ils servirent de «jouets à ses caprices et d'ailes à ses

songes». Çà et là, dans le gris mouvant de ce ciel en marche, des

trouées d'azur pâle s'ouvraient, que les approches du soir teintaient de

fine émeraude. Tantôt par la lucarne d'une tour de guet, tantôt par

l'embrasure d'un créneau, j'ai promené mes regards sur tout l'horizon.

La vue est d'une ampleur superbe, et plus mouvementée que je ne me

l'étais figuré tout d'abord. Au moins dans son ensemble, c'est bien

celle, à n'en point douter, que les yeux de Chateaubriand contemplèrent.

On le sent, à l'impétuosité vertigineuse avec laquelle s'évoquent

soudain les souvenirs, à la vie surtout dont ils s'animent spontanément

au contact des images réelles. La confrontation, cette fois, ne cause

plus aucun mélange irritant d'incertitude et de trouble.

Il faut une mise au point, évidemment. La patrie des Rhedons s'est

quelque peu transformée depuis Eudore: les landes incultes ont cédé la

place aux moissons et les petites rivières des vallées font tourner des

roues de moulins, avant de porter à la mer leurs eaux inconnues. Déjà,

du temps de Chateaubriand, la vieille forêt domaniale avait disparu,

débitée lambeau par lambeau. Mais les restes en sont encore des plus

imposants et, de toute la contrée, s'exhale la même odeur sylvestre, le

même parfum de verdure et d'eau qui se respire aux premiers chapitres

des _Mémoires d'Outre-Tombe_. Sauf de légères retouches, cette terre a

gardé son visage d'autrefois et ses traits, en quelque sorte, consacrés.

Un peuple de visions familières se lève à votre appel de tous les

confins de l'espace. Elles vous font des signes, elles se nomment. Ces

ondulations fuyantes, là-bas, vers le sud, ce sont les hauteurs de

Bécherel. Au-dessous, sur les pentes feuillues du vaste «amphithéâtre

d'arbres», où, près des campaniles des villages, commence à pointer, çà

et là, le tuyau d'une cheminée d'usine, voici moutonner d'un vert plus

sombre les toisons vénérables des bois du Bourgouët et de Tanoërn. Il

n'est pas jusqu'à Combourg qui ne se révèle, semble-t-il, sous un tout

autre aspect qu'à l'arrivée. Écrasé dans le bas-fond, au pied de

l'énorme masse féodale, il s'est rapetissé, tassé, a pris un air suranné

et comme vétuste, l'air qu'il avait aux jours où M. le Chevalier

s'engageait dans son «abominable rue» pour se rendre à la messe de

paroisse, en compagnie de sa mère et de sa soeur Lucile. La rumeur

foraine elle-même, ces mugissements de veaux et ces grognements de

cochons que le vent apporte de la vallée, aident à l'illusion, loin de

la détruire. Ainsi grouillait le Combourg d'il y a cent ans, lorsque

septembre ramenait la solennité de l'_Angevine_, la seule occasion où

s'épanouît en ce triste canton «quelque chose qui ressemblait à de la

joie».

Mais la grande face évocatrice du paysage, on le devine, c'est l'étang.

Là palpitent vraiment, comme en un miroir magique, toutes les ombres

mystérieuses du passé.

J'ai côtoyé ses rives, au crépuscule. Le sentier longe les talus du parc

dont les ramures mouillées m'aspergeaient de leurs gouttelettes. A cause

de la sécheresse du mois précédent, les eaux étaient basses. Une mince

frange d'argent ourlait leur nappe frissonnante. Je me suis assis sur un

vieux tronc de saule qui surplombait la grève, pareil à quelque

monstrueuse gargouille végétale. Non loin, pourrissait dans les joncs un

bachot à demi envasé. L'heure et le lieu étaient d'une gravité

singulièrement suggestive. Un pressentiment d'automne assombrissait le

ciel venteux, et des futaies environnantes sortaient des voix confuses

et profondes, les mêmes qui éveillèrent le génie de Chateaubriand et le

firent entrer «en pleine possession des harmonies de sa nature». Les

roseaux bruissaient, comme alors, «agitant leurs champs de quenouilles

et de glaives». Et c'était une plainte longue, étrange, à peine modulée,

avec des accalmies soudaines, des silences dramatiques et presque

angoissants.

Peu à peu le lac s'est voilé comme un regard qui s'éteint; puis, la

procession des vapeurs nocturnes a surgi; et, tandis que glissaient

leurs formes furtives sur le tapis ondoyant des plantes rivulaires et

des nénuphars, j'ai cru voir défiler, comme aux bords d'un Léthé

antique, Amélie, Atala, Blanca, Cymodocée, toutes les créatures de rêve,

nées de cette solitude, tous les divins fantômes d'amour que nous avons

adorés.

La terre du passé · 第 90 / 103 题