Lundi 8 août.
Nous sommes en route pour Combourg.
Après avoir vénéré Chateaubriand dans la sépulture insulaire où il dort
sous la garde des flots, nous allons nous enfoncer dans la campagne
terrienne qui couva ses premières ardeurs et vit éclore ses premiers
rêves. C'est un autre pèlerinage, moins pompeux sans doute, mais d'un
charme plus intime, en revanche, et plus pénétrant. Ici, plus de
cortège, plus de fanfares, plus d'apprêt officiel ni de périodes
savamment élucubrées. Les choses parleront seules aux âmes qui sauront
les entendre.
Il y a, en Basse-Bretagne, des pardons d'une espèce particulière,
auxquels il est de tradition que l'on se rende par petites troupes et
dont la vertu n'a d'efficace que si l'on s'abstient de toute
conversation durant le trajet. On les appelle, pour cette raison, les
«pardons du silence». C'est un peu une cérémonie de ce genre que nous
avons entrepris de célébrer. Au départ, nous étions tout au plus une
quarantaine de fervents, et le chef de gare de Saint-Malo n'a pas eu à
faire atteler de wagons supplémentaires.
Il est vrai que nombre de volontés tièdes ont dû reculer devant le temps
qui s'est assombri derechef et, cette fois, sans espoir d'éclaircie. Il
pleut, en effet, il pleut même à verse, par grandes ondées cinglantes
que secoue en rafales d'eau le souffle tempétueux du vent d'ouest.
Aucune des commémorations vouées à la gloire de ce coeur orageux que fut
René ne s'accomplira, paraît-il, sans orages. On me racontait tantôt
que, le jour des obsèques, le ciel, jusqu'alors serein, se voila peu à
peu d'un fantastique crêpe d'ombre; et, lorsque les porteurs furent pour
descendre la bière dans la fosse, la pluie, la grêle fondirent soudain,
avec une telle violence que, parmi les assistants, beaucoup
frissonnèrent d'une angoisse secrète, d'une sorte d'émoi
superstitieux... Résignons-nous donc à l'inclémence du temps.
D'ailleurs, la fraîcheur vivifiante de la pluie a ranimé les teintes un
peu fanées des paysages que nous traversons, lavé les feuillages des
arbres, jeté comme un renouveau sur les prairies. Et puis, elle ne
laisse pas d'être très «couleur locale», cette atmosphère mouillée,
cette poussière de bruine éparse dans l'air. Un peu de vague et de
tristesse ne messied point au seuil de la patrie de Chateaubriand,--de
Chateaubriand que M. Brunetière saluait, dans sa conférence d'hier soir,
comme le «père de la mélancolie moderne». Il n'est que de savoir goûter
la poésie de ce ciel en larmes et jusqu'au mystère de ces grisailles
fuligineuses, flottantes sur les lointains.
Avec une lumière plus vive, peut-être risquerions-nous fort de découvrir
à la nature qui défile devant nos yeux un caractère beaucoup moins
breton que normand. Car, à supposer que ce soit de la Bretagne encore,
c'est, en tout cas, une autre Bretagne. Vainement chercherait-on dans
ces plaines opulentes, chargées de bois et lourdes d'épis, quelque trait
de parenté proche avec la nudité sévère des landes morbihannaises ou la
pure et délicate sobriété de lignes des horizons trégorrois. J'ai beau
me défendre contre une obscure impression de dépaysement: elle me
ressaisit, plus tenace, au moment où nous débarquons à Combourg.
Il se trouve que c'est foire dans la petite ville.
Et des hommes en blouse, marchands de boeufs ou marchands de porcs, nous
dévisagent avec des mines sournoises et goguenardes, en se demandant à
mi-voix, dans leur patois de rustres:
--Qu'est-ce que ces gens-ci peuvent bien venir acheter?
Des pataches nous emportent au menu trot vers la bourgade qui étale, en
un cirque de coteaux mollement inclinés, sa laideur cossue et vulgaire
de gros chef-lieu de canton. Cela manque un peu de crasse héroïque.
Correctes et banales sont les rues, neuves les maisons, neuve l'église,
neuve aussi la dalle funéraire, richement armoriée, du très noble et
très illustre inconnu avec qui s'est naguère éteint, à Combourg, le
dernier descendant mâle de la branche aînée des Chateaubriand.
Si l'autre,--celui qui n'était pas de la branche aînée et qui fut, à lui
seul, toute sa race,--si François-René revenait au monde, il passerait,
j'en suis certain, à travers le Combourg d'aujourd'hui, sans y rien
retrouver de l'antique hameau féodal cher à son enfance.
Mais, reconnaîtrait-il davantage le toit sous lequel il savoura les
premières ivresses de la solitude et qu'il peupla des premiers fantômes
de son génie?